Armin Mohler

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A.Mohler

Armin Mohler (1920-2003), né à Bâle le 12 avril 1920, mort à Munich le 4 juillet 2003, est surtout connu du public français pour sa monumentale somme sur la Révolution conservatrice allemande. Mais il a aussi contribué à redéfinir les contours d'un conservatisme libéré des pesanteurs idéologiques. De par son rôle de diffusion du patrimoine politico-culturel allemand, il a été, pour toute une génération d'écrivains, d'intellectuels et de journalistes, un trait d'union, un conseiller et un éveilleur de vocations. Il a de ce fait profondément influencé la Nouvelle droite (dont il parraina la revue Nouvelle École).

Formation

Né à Bâle, il y fréquente le gymnase puis l'université, où il étudie la philosophie, l'histoire de l'art et la langue et la littérature allemandes.

En février 1942, Armin Mohler déserte de l'Armée suisse pour franchir la frontière allemande et se rendre à Stuttgart, pour s'engager dans le corps de la Waffen SS. Sa demande sera rejetée. Il va alors étudier l'histoire de l'art à Berlin, avant de rentrer en Suisse, où il est condamné à un an de prison.

La Révolution conservatrice



Une fois libéré, il reprend à Bâle ses études qui aboutiront, en 1949, à la soutenance de sa thèse de doctorat Die Konservative Revolution in Deutschland 1918–1932, auprès de Karl Jaspers et de Herman Schmalenbach. Ce travail de thèse est la première version de son étude sur la Révolution conservatrice publiée l'année suivante chez Friedrich Vorwerk.

Impressionné par son travail, Ernst Jünger, cette même année 1949, décide de faire du jeune Suisse allemand son secrétaire particulier, poste qu'il occupera jusqu'en 1953, à Ravensburg, puis à Wilflingen. À cette époque où il travaille aussi comme lecteur aux éditions Héliopolis, créés par Jünger, Mohler est en rapport étroit avec Carl Schmitt, à qui il rend régulièrement visite depuis 1948.

Son étude ne cessera à chaque réédition d'être augmentée, surtout bibliographiquement. Il s'agit d'un un vaste panorama descriptif de tous les auteurs de la "droite" allemande non nationale-socialiste sous la République de Weimar qu'il a regroupés sous le syntagme "Révolution conservatrice", devenu rapidement un terme technique consacré en histoire des idées pour cette période.

Mohler distingue trois courants principaux : les jeunes-conservateurs (qui constituaient plus ou moins "l'aile droite" de la mouvance), les nationaux-révolutionnaires (qui en formaient "l'aile gauche") et les Völkische, plus difficilement classables et aussi plus anciens du point de vue chronologique puisque, contrairement aux précédents, ils apparaissaient dès la fin du siècle dernier, avec des racines remontant au Mouvement allemand de la période 1770-1830. Mohler ajoute deux groupes plus spécifiques mais d'importance politique moindre : les représentants du Mouvement paysan (Landvolkbewegung) et les Bündischen du Mouvement de jeunesse (Jugendbewegung).

La publication de cet ouvrage n'a cessé de donner lieu à des discussions souvent fructueuses, et aussi à certaines critiques, telle celle de Stefan Breuer qui, soulignant l'hétérogénéité des auteurs de la KR, affirme que cette étude pionnière en donne rétrospectivement une image exagérément unitaire. Pourtant Mohler ne dissimule nullement ni la diversité des auteurs ni le caractère souvent contradictoire de leurs doctrines, il souligne même à juste titre, parmi les traits qui leur sont communs, l'importance de la critique du libéralisme et l'influence dominante de la pensée de Nietzsche. Néanmoins certains points sont discutables : l'expression "trotskystes du national-socialisme", parfois employée par Mohler, paraît mal choisie, en plus d'être anachronique. Les auteurs de la KR ne sont nullement des dissidents du nazisme, comme le fut Trostsky par rapport au communisme soviétique. En toute rigueur, cette expression ne devrait s'appliquer qu'à des dissidences internes au sein du mouvement nazi, telles celle de Gregor Strasser. En forçant un peu, on pourrait renverser la formule et interpréter le nazisme comme une "dissidence" de la KR qui cherche à s'en approprier certains thèmes tout en les déformant profondément.

Les répercussions de la Grande Guerre sur la société allemande (passage d'un capitalisme bancaire de grandes familles à un capitalisme d'actionnaires, dérégulation, corruption de la classe politique) sont le véritable catalyseur de la KR. Si celle-ci est une contre-révolution en ce sens qu'elle s'attaque en priorité à une idéologie libérale qui a totalement détruit la société, elle est aussi révolutionnaire car elle ne croit pas à la possibilité de restituer le passé. C'est une tentative de renverser la modernité en utilisant ses propres armes même s'il ne faut pas oublier qu'elle ne fut jamais un mouvement de masse, ce qui fut à la fois sa plus grande force et sa faiblesse. On peut la comparer à diverses formations contemporaines en Europe à ce moment-là comme les non-conformistes des années 30.

Période française (1953-1961)



En 1953, Mohler entame sa "période française". Il devient en effet le correspondant parisien de plusieurs grands journaux de langue allemande : Die Zeit (Hambourg), Christ und Welt (Munich), Die Furche (Vienne), ainsi que le quotidien zurichois Die Tat, dont le patron à l'époque est Carl Jacob Burckhardt. Il habite alors avec sa famille dans un pavillon de Bourg-la-Reine, non loin de la tombe de Léon Bloy, qu'il fera visiter à Jünger et à Schmitt. Grâce à la complicité active de Michel Mourre, qui passe ses nuits à travailler son dictionnaire d'histoire universelle, il découvre Maurice Barrès et Charles Maurras et se familiarise avec la pensée de Georges Sorel. Il se lie d'amitié avec José Cabanis, qui sera élu en juin 1990 à l'Académie française. Chez les bouquinistes et les libraires, il acquiert une collection impressionnante d'ouvrages politiques français (5.000 volumes seront mis en vente en 1992).

En 1958, il assiste à la chute de la IVe République et à l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle, dont les orientations le séduisent et dont il oppose volontiers la volonté d'indépendance aux velléités et au manque d'audace des politiciens allemands. "Ma plus grande expérience politique fut le gaullisme, confiera-t-il en 1987 : la prise d'une égale distance entre les États-Unis et l'Union Soviétique".

De son séjour en France, Mohler retire la matière de deux ouvrages (non encore traduits), l'un consacré à l'histoire de la droite française, l'autre à la Ve République. Dénonçant "l'hypermoralisme" où se complaît la classe politique allemande, il prend appui sur l'exemple gaullien pour s'efforcer de montrer à ses compatriotes la nécessité d'une pensée proprement politique, réhabilitant les notions de puissance, de souveraineté et de décision, et s'appuyant sur la continuité de l'histoire nationale. Parallèlement, il dénonce le libéralisme et l'atlantisme des politiciens de droite et plaide avec vigueur pour un rapprochement franco-allemand. Par la suite, il aura encore plus d'une fois l'occasion de faire référence à des phénomènes politiques français pour donner des leçons à ses compatriotes.

Période allemande (1961-2003)



Mohler rentre en Allemagne en 1961 et s'installe à Munich. Il s'y impose rapidement comme l'un des observateurs les plus avisés de la politique allemande. Toujours désireux d'acclimater l'esprit gaullien outre-Rhin, il est alors assez proche de Marcel Hepp, de Franz Josef Strauss, dont il lui arrive même de rédiger des discours.

En 1964, il est nommé directeur-gérant de la Fondation Carl Friedrich von Siemens, à Munich. À ce poste, occupé jusqu'en 1985, il se montre très actif : invitation de nombre de personnalités intellectuelles, publication de maintes brochures et d'une dizaine de volumes collectifs.

Parallèlement, Mohler conserve une activité journalistique : de 1961 à 1964 dans Christ und Welt, ensuite au Bayern-Kurier et à Die Welt, où il bénéficie de l'appui de Hans Zehrer, puis à partir de 1970 dans la revue de Caspar Schrenk-Notzing, Criticon, enfin à l'hebdomadaire néoconservateur Junge Freiheit où longtemps il dispose d'une tribune bimestrielle intitulé Chronique de l'interrègne.

En 1967, il est nommé chargé de cours à l'université d'Innsbruck (chaire de science politique). La même année, le 28 février, il est le premier titulaire du prix Konrad-Adenauer. La remise du prix par Adenauer lui-même déclenche de vives controverses dans la presse de gauche, en particulier dans le Spiegel. "Ma première chasse aux sorcières !" dira Mohler. L'une de ces conséquences de cette polémique est qu'il se verra refuser en 1972, pour des raisons politiques, le poste de professeur pour lequel il avait été proposé à cette université. Entre temps, suite à la mort de Marcel Hepp, en 1970, il rompt avec Franz Josef Strauss et la CSU.

C'est à cette époque également que Mohler commence une série d'ouvrages traitant de la difficile problématique de la "rééducation" subie par les Allemands après 1945 afin de parvenir à "surmonter leur passé" (Vergangenheitsbewältigung), ce qui n'a abouti qu'à culpabiliser une génération entière avec pour seule échappatoire l'irénisme économique comme du temps de Bismarck et à offrir un instrument pour délégitimer certaines opinions. Le plus connu est son dernier sur ce sujet, Nasenring (L'anneau dans le nez), paru en 1989, évoque sa jeunesse, rappelle le génocide irlandais organisé par le gouvernement anglais, et surtout dénonce la "névrose allemande", c'est-à-dire la façon dont les Allemands, mis en demeure de "surmonter leur passé", ont été en fait, pendant des décennies frappés d'incapacité politique et culpabilisés au point de ne plus pouvoir accepter normalement leur existence collective. Significativement, la seconde édition se prononce d'ailleurs pour l'amnistie des anciens dirigeants de la RDA et critique ceux qui auraient voulu, après la chute du Mur, faire à nouveau replonger l'Allemagne dans une suite de procès sans fin, ce qui aboutirait à une plus grande injustice encore : la mise en suspicion de toute une partie du peuple par une autre partie de ce même peuple. La réunification (Wiedervereinigung) ne peut être qu'une réconciliation nationale.

Un rénovateur du conservatisme

Mohler, à cette époque, fréquente surtout les milieux conservateurs, auxquels il s'efforce de donner les bases intellectuelles et doctrinales qui leur font si souvent défaut. Dénonçant la réduction de la pensée de droite à l'anticommunisme, affirmant qu ele "péché mortel" du conservatisme allemand d'après 1945 a été de cropire qu'il pouvait faire l'économie d'une réflexion en profondeur sur l'identité nationale, et par suite qu'il était possible de faire de la politique "non politiquement", il s'en prend non sans humour aux "Kérenskis de la révolution culturelle" et aux "jardiniers du conservatisme". Dans Was die Deutschen fürchten, ouvrage faisant une large place à la notion de "volonté générale", il dénonce la triple peur allemande de la politique, de l'histoire et de la puissance, popularise les thèmes d'Armold Gehlen et de Carl Schmitt, réhabilite la notion d'agonalité et laisse entendre que les conservateurs ont le dos au mur : soit ils deviennent une force politique soit ils se recroquevillent en secte.

Il est en même temps parfaitement conscient de l'ambiguïté du mot "conservateur". La Révolution conservatrice, rappelle-t-il, est né elle-même d'un effort de modernisation du vieux conservatisme à la Burke ou du Demutkonservatismus d'inspiration piétiste. Mohler n'est donc pas un « conservateur » au sens « classique » (ou au sens « français ») du terme, il fait sien le sens donné par Albrecht Erich Günther :« Être conservateur, ce n'est pas s'accrocher à ce qui fut hier, mais vivre en fonction de ce qui vaut toujours ». Dans les années 70, il utilise d'ailleurs plutôt le terme de « droite », étiquette d'usage moins courant en Allemagne qu'en France et dont la signification est moins équivoque : « le terme de conservateur, dira-t-il, est trop lié à des gens que je ne supporte pas, et qui ne me supportent pas non plus ! ».

Dans un essai paru au lendemain de la réunification, Mohler s'emploiera au demeurant à rappeler aux conservateurs que le communisme n'a pas été la seule grande utopie du siècle, et que le libéralisme constitue lui aussi un danger. « Avec un homme de gauche, je peux encore m'entendre, remarquera-t-il, car il a souvent compris une partie de la liberté. Avec un libéral, il n'y a pas de compréhension possible ».

Influence sur la Nouvelle Droite et perspectives européennes

Armin Mohler s'efforce de tout mettre en œuvre pour faire émerger une Europe indépendante des blocs soviétique et américain. Pour cela, un rapprochement entre la France et l'Allemagne lui paraît indispensable. Il se considère comme « un adepte critique du général de Gaulle ». Pour lui, de Gaulle est parvenu à décoloniser sans provoquer une guerre civile généralisée. Il félicite aussi le fondateur de la Ve République d'avoir amorcé un changement institutionnel qui revalorise le politique. Pour lui, ce qu'il appelle le « quatrième gaullisme » est celui de la « Grande politique» , d'une géopolitique mondiale alternative, où la France essaie de se dégager de l' « étau américain » et d'assumer une politique indépendante dans le monde entier. De plus, le projet gaullien d' « Europe des patries » lui semble être une base de départ réaliste. Il y voit la possibilité de transposer l'indépendantisme gaullien en Allemagne, avec en perspective, la possibilité de dégager l'Europe du « carcan de Yalta ».

Dans cette optique, dans les années 1960 et 1970, il se rapproche de la CSU bavaroise, qu'il pense pouvoir influencer. Il devient conseiller du président de ce parti, Franz Josef Strauß, pour lequel il écrit un certain nombre de ses discours. Mais cette tentative aboutit à un échec : Strauss, systématiquement, modifie les ébauches de discours de Mohler, pour les conformer au langage « atlantiste ».

Il participe au comité de patronage de la revue théorique de la Nouvelle Droite française, Nouvelle École. Malgré des divergences importantes, notamment la position de Mohler sur la question de l'Algérie française et son admiration pour de Gaulle, Mohler va influencer le GRECE et la Nouvelle Droite française. Celle-ci va hériter de Mohler l'idée d'une alliance planétaire entre l'Europe et les ennemis du duopole de Yalta d'abord, de l'unipolarité américaine ensuite. En revanche, Mohler réhabilite Georges Sorel de manière beaucoup plus explicite et profonde que ne le font les théoriciens de la Nouvelle Droite française.

Révolution conservatrice et fascisme

Pour Armin Mohler, nietzschéen avant tout, la Révolution conservatrice, en rejetant les idées de 1789, du manchestérisme anglais et de toutes les autres idées libérales, a posé les bases d'une nouvelle batterie de valeurs appelées à régénérer le monde et à lui donner de nouvelles assises, portées par les efforts de nouvelles élites. La pérennité de ces idées pouvait, selon lui, balayer celles des vainqueurs soviétiques et américains, tout en dépassant celles du national-socialisme, qu'il considère comme trop caricatural.

Dans une interview accordée au Leipziger Volkszeitung fin novembre 1995, dans laquelle on lui demande s'il se considère comme fasciste, il répond: « Ja, im Sinne von José Antonio Primo de Rivera » ( « Oui, au sens que lui donnait José Antonio Primo de Rivera »). Dans le même entretien, lorsqu'on lui demande de définir le fascisme, il affirme: « Faschismus ist für mich, wenn enttäuschte Liberale und enttäuschte Sozialisten sich zu etwas Neuem zusammenfinden. Daraus entsteht, was man konservative Revolution nennt » ( « Pour moi, le fascisme est le résultat de la rencontre entre les déçus du libéralisme et les déçus du socialisme. C'est alors que naît ce que l'on appelle la Révolution conservatrice »)

Un penseur de l'ordre concret



Les auteurs allemands qui ont le plus influencé Mohler sont probablement Ernst Jünger, Ernst Niekisch, Carl Schmitt et Arnold Gehlen. C'est auprès d'eux qu'il a trouvé les bases de son "nominalisme" et de sa critique de toute forme d'individualisme, qu'il soit libéral, marxiste ou chrétien. Développée dans un petit livre paru en 1981, Wider die All-Gemeinheiten oder das Besondere ist das Wirkliche, cette critique se fonde sur la constation que la totalité est par définition inconnaissable et qu'on ne peut jamais raisonner qu'à partir d'une situation particulière.

Comme le jeune Jünger, Mohler oppose donc le "particulier" aux "idées générales" (Allgemeinheiten). Comme Carl Schmitt, il se réclame d'une "pensée de l'ordre concret" par opposition à l'ordre abstrait. Comme Gehlen, dont le livre Moral und Hypermoral (1969) fut reçu comme un événement décisif dans les milieux néoconservateurs, il se refuse à transposer l'être en devoir-être. Il n'aime ni les concepts grandiloquents ni les idées pures, et encore moins les idéologies englobantes. Il leur préfère ces "images conductrices" (Leitbilder) assez comparables aux "mythes" soréliens, dont le rôle fut si important dans la Révolution conservatrice, et grâce aux quelles on peut redonner aux choses leurs couleurs, en les sortant de la grisaille de l'abstraction. Ainsi s'expliquent ses réticences vis-à-vis de la notion d'Empire, son antiromantisme emprunté à Schmitt, en même temps que sa critique de l'écologisme ou ses affinités avec la pensée d'un Clément Rosset. Dans cette perspective, le monde apparaît inévitablement comme un chaos (au moins du point de vue épistémologique), dans laquelle il appartient à l'homme de mettre de l'ordre en décidant à partir de la position concrète qui est la sienne, et non à partir d'un principe général nécessairement invérifiable. Les réponses à donner dépendent des réalités du moment, lutter pour des idées abstraites c'est pour Mohler refuser de comprendre comment les problèmes se posent concrètement.

Bibliographie française



- Articles d'A. Mohler parus dans la revue Nouvelle École :

  • Devant l'histoire. Quelques remarques non-systématiques, n°27-28.
  • Le tournant nominaliste. Un essai de clarification, n°33.
  • Le "muralismo mexicano", un art populaire de notre temps, n°39.
  • Le "style" fasciste, n°42.
  • Schmittistes de droite, schmittistes de gauche et... schmittistes établis, n°44.
  • Kondylis, l'anti-Fukuyama, n°47.



Liens externes