La Révolution conservatrice en Allemagne

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Couverture du livre d'Armin Mohler sur la Révolution conservatrice
La Révolution conservatrice en Allemagne, 1918-1932 est le titre d'un ouvrage d'Armin Mohler consacré à ce courant politico-culturel. Giorgio Locchi en fit la recension suivante dans le n°23 de la revue Nouvelle école (1973, p. 94-110).

«  La vie culturelle et politique allemande a été caractérisée, entre 1918 et 1933, par l'existence d'un puissant mouvement spirituel qui se déclarait décidé « à faire table rase des ruines du XIXe siècle et à établir un nouvel ordre de vie ». Ce mouvement s'est manifesté, avec plus ou moins de vigueur, un peu partout en Europe, mais c'est en Allemagne qu'il a marqué le plus profondément, et dans tous les domaines, la vie de la société. On lui a donné le nom de Konservative Revolution : de Révolution conservatrice. En fait, il s'agit d'un phénomène métapolitique maintes fois décrit (trop souvent d'ailleurs par des adversaires et sur la base d'idées préconçues), mais que l'on connaît en définitive assez mal, en dépit de sa fondamentale importance historique. En 1950, le Dr. Armin Mohler s'était proposé de combler cette lacune, en publiant une thèse soutenue l'année précédente à l'Université de Bâle auprès des professeurs Karl Jaspers et Herman Schmalenbach[1]. Cette thèse, devenue célèbre depuis, a été rééditée sous la forme d'un véritable manuel, augmentée d'une imposante bibliographie de près de 400 pages, laquelle témoigne à elle seule de l'importance et de la richesse des auteurs de la KR.

Mille directions


La tâche qu'A. Mohler a voulu entreprendre était des plus ardues. De 1918 à 1933, la KR n'a jamais présenté un aspect unitaire, un seul visage. Tendue à la recherche de sa propre voie, elle a foisonné en mille directions apparemment divergentes, investissant aussi bien l'art que la philosophie, la littérature que la politique. La KR forme donc un univers à elle seule, dont la profondeur et l'ampleur peuvent étonner ceux qui la découvrent pour la première fois. Des hommes aussi divers que le « premier » Thomas Mann (contraint à l'exil dès 1933), Ernst Jünger et son frère Friedrich Georg, Oswald Spengler (Le déclin de l'Occident), Ernst von Salomon (Les Réprouvés), Alfred Baeumler (devenu par la suite une sorte de philosophe universitaire officiel du national-socialisme), Stefan George et Hugo von Hofmannsthal, le juriste Carl Schmitt, le biologiste Jacob von Uexküll, l'anthropologue Hans F.K. Günther, l'économiste Werner Sombart, l'archéologue Gustav Kossinna, Erwin Guido Kolbenheyer et Hans Grimm, Hans Blüher et Gottfried Benn, Ernst Wiechert et Rainer Maria Rilke, Max Scheler et Ludwig Klages, pour ne citer que quelques-uns des plus célèbres, tous sont des hommes de la Konservative Revolution. Ce sont eux dont l'œuvre a suscité et animé d'impulsions toujours renouvelées une foule de sociétés de pensée, de « cercles d'amis », d'organisations secrètes et semi-secrètes à caractère ésotérique, de cénacles littéraires, de partis et de « groupuscules » politiques, d'associations liées aux Freikorps, à l'underground (déjà !), dans les directions les plus diverses et autour de propos et d'intentions les plus diversement articulés.

La parenté de tous ces courants n'en est pas moins évidente mais leur commune mentalité ne se laisse appréhender qu'avec difficulté dès lors que l'on adopte un point de vue extérieur au mouvement. D'autre part, le sentiment que les uns et les autres avaient de leur parenté idéologique ne les empêchait pas de nourrir entre eux des inimitiés et des haines farouches (de celles qu'on voue aux « traîtres » plus encore qu'aux ennemis). C'est ainsi que Walter Rathenau, dont les œuvres se situent en marge de la KR, fut assassiné par des terroristes qui étaient aussi des « conservateurs-révolutionnaires » : l'affaire est bien connue par le récit qu'en a fait von Salomon dans Die Geächteten (Les Réprouvés).

Enfin, comme l'affirme l'auteur dès la préface, le « voisinage spirituel » avec le national-socialisme compromet abusivement la KR et risque de fausser l'analyse en jetant une ombre sur ce qu'elle fut en réalité. Tout en reconnaissant qu'il s'agit là d'une tâche presque impossible, le Dr Mohler a tenté de tourner les difficultés liées à cet incommode voisinage en mettant entre parenthèses le phénomène national-socialiste, dont la destinée historique fait un cas à part et que le « manque de distance » interdit encore aujourd'hui d'analyser. Il remarque cependant que les nationaux-socialistes, une fois parvenus au pouvoir, s'en prirent en priorité à certains représentants de la KR qui leur refusaient leur adhésion. La « Nuit des longs couteaux », pour ne citer qu'elle, ne fut pas seulement un règlement de compte entre les ailes du mouvement national-socialiste, mais aussi entre les nazis et certains des « trotskystes » de la KR. [2]

Trotskystes


D'un point de vue formel, en effet, écrit le Dr. Mohler, « les tenants de la Konservative Revolution peuvent être définis à cette époque-là comme les trotskystes du national-socialisme. Ainsi qu'il en est pour tout grand mouvement révolutionnaire, communisme compris, on trouve ici, d'un côté, un grand parti de masse à pesanteur uniforme et, de l'autre, une myriade de petits cercles caractérisés par une vie spirituelle intense, qui n'exercent qu'une faible influence sur les masses, et qui, du point de vue de la formation de partis, réussissent tout au plus à provoquer des scissions marginales à l'intérieur du grand parti, se livrant surtout à l'organisation de sectes explosives et de petits groupes élitistes assez peu cohérents. Quand le grand parti fait faillite, alors sonne l'heure des hérésies trotskystes ». À ce propos, on pourrait remarquer qu'en réalité, la KR est passée alors par un processus inverse, et que c'est la faillite répétée des petites sectes « trotskystes » qui a ouvert la voie à la prise de pouvoir par le national-socialisme. Dans l'optique adoptée par A. Mohler, cela n'a cependant qu'une importance secondaire, étant donné qu'il ne s'agit pas de représenter une mécanique révolutionnaire, mais d'esquisser, ainsi qu'il est expressément précisé, une typologie de la KR.

Les « images conductrices »


Après avoir remarqué que l'origine de la KR se situe vers la moitié du XIXe siècle, A. Mohler essaie donc de retrouver et de caractériser ce qu'il appelle les Leitbilder, c'est-à-dire les « idées (ou, mieux, les images) conductrices » communes à l'ensemble des auteurs de la KR.

Il est ainsi amené à placer l'origine de « l'image du monde » (Weltbild) propre à la KR dans l'œuvre de Frédéric Nietzsche ; le Nietzsche du Zarathoustra surtout, mais aussi celui de La volonté de puissance et de La généalogie de la morale. Tous les Leitbilder qu'il parvient à mettre en évidence jaillissent en effet de la vision de Nietzsche. L'une de ces « idées directrices » est sans aucun doute fondamentale. Il s'agit de la conception « sphérique » de l'histoire, par opposition à la conception linéaire commune, entre autres, au marxisme et au christianisme. Pour les tenants de la KR, l'histoire n'est pas un progrès infini et indéfini. Elle est un éternel retour. À très juste titre, Mohler souligne que ce n'est pas le cercle qui peut le mieux représenter ce processus de retour éternel, mais la sphère (Kugel), qui « signifie aux yeux du conservateur-révolutionnaire que dans tout moment tout est contenu, que présent, passé et avenir coïncident ». Nietzsche est cité : « Tout va, tout revient ; éternellement roule la Roue de l'Être. Tout meurt, tout à nouveau fleurit ; éternellement s'écoule l'Année de l'Être. Tout s'écroule, tout est à nouveau composé ; éternellement se construit la même Maison de l'Être. Tout se sépare, tout se salue à nouveau ; éternellement reste fidèle à lui-même l'Anneau de l'Être. À tout moment l'Être commence ; autour de tout Ici la Sphère s'enroule Là. Le centre est partout. Courbe est le sentier de l'Éternité ».

Nihilisme et régénération


Un second Leitbild, découlant immédiatement du premier, est celui de l'Interregnum : « Nous vivons dans un interrègne ; le vieil ordre s'est écroulé, et le nouvel ordre n'est pas encore devenu visible ». Nous sommes à la veille d'un « tournant de l'Histoire » (Zeitwende). Aux yeux des hommes de la KR, Nietzsche est le prophète de ce « tournant ». Mieux, il marque ce tournant du Temps « où quelque chose est mort [3] et où rien d'autre n'est encore né ». L'un des représentants les plus caractéristiques de la KR, l'écrivain Ernst Jünger, affirme, lui aussi : « Nous sommes à un tournant entre deux époques, un tournant dont la signification est comparable à celle du passage de l'âge de pierre à l'âge des métaux » (cité par Wulf Dieter Müller).

Suivant l'itinéraire que Nietzsche a tracé, la KR adopte dans son combat quotidien le Leitbild du nihilisme : un nihilisme positif, dont le but n'est pas le néant pour le néant (la fin de l'histoire devrait-on dire), mais la réduction en poussière des ruines de l'ordre ancien, considérée comme la condition sine qua non de l'avènement du nouvel ordre, c'est-à-dire de la régénération (Wiedergeburt). Ce nihilisme positif, ce « nihilisme allemand » ou « prussien » souhaité par la KR, n'est pas un but en soi, mais un moyen : le moyen de parvenir au « point magique au-delà duquel ne parviendra que celui qui dispose en lui-même de nouvelles et invisibles sources de force » (E. Jünger). Ce « point magique » forme à lui seul un autre Leitbild, celui du « retournement » (Umschlag), c'est-à-dire de l'instant et de l'endroit où la destruction se mue en création, où la fin se révèle être un nouveau commencement. C'est le moment où « chacun récupère son origine propre », le « Grand Midi » de Zarathoustra, grâce auquel le temps de l'histoire est soudain régénéré.

Éternels retours


Tous ces Leitbilder éclairent la préférence de la KR pour des formules associant des termes antagonistes : révolution conservatrice, nihilisme prussien, socio-aristocratie, national-bolchevisme, etc. C'est que la véritable révolution est, à la lettre, « -volution, retour en arrière, reproduction d'un moment qui a déjà été ». « Au commencement était le verbe, écrit Hans V. Fleig. Or, le présent nous conduit à prêter une plus grande attention à la signification d'origine du mot « révolution ». L'Europe, qui, depuis 150 ans, vit une époque de révolutions, a durant cette période gaspillé et dépassé l'héritage de plusieurs siècles. Cet héritage n'est autre que la communauté occidentale, telle qu'elle s'était retrouvée dans l'esprit du christianisme. Aujourd'hui, la croix est corrodée par les intempéries et, où que l'on porte le regard, la désintégration de la communauté occidentale s'opère avec une imposante rapidité. De vieux dieux que l'on avait crus depuis longtemps tués par les prédications réclament à nouveau leurs temples perdus. La « superstructure » occidentale, cette communauté de peuples germaniques, latins et slaves qui, en dernier ressort, plonge ses racines dans l'œcumène de la chrétienté, est en train de fondre comme neige au soleil. Dans le feu incandescent d'une étoile saturnienne, qui annonce l'aurore d'une nouvelle Antiquité, la pensée occidentale tombe en poussière… Friedrich Hielscher, disciple de Jünger, proclame de son côté : « L'homo revolvens joue son rôle dans le grand théâtre du monde ; il ne connaîtra pas de paix tant que le contenu des musées n'aura pas été changé. Alors les autels en pierres du sacrifice se lèveront à nouveau dans les clairières, et les croix se retrouveront dans les vitrines des musées… »

L'idéologie commande ici, de façon immédiate, le passage à l'action politique. Mais celle-ci reste soutenue constamment par une vision métapolitique. Même un Ernst Jünger, auteur inclinant au botanisme littéraire, ne peut se soustraire à l'impératif politique : son célèbre Arbeiter (Le Travailleur) se veut le manifeste d'une « politique nouvelle ». A. Mohler, surtout sensible aux aspects littéraires et poétiques de la Weltanschauung de la KR, néglige un peu, quant à lui, les Leitbilder plus directement liés aux ressorts de l'action politique. Percevant avec finesse et clarté les dimensions historico-temporelles de l'univers qu'il étudie, il se préoccupe moins d'en retrouver les dimensions socio-spatiales.

Si le marxisme est une théorie que la pratique doit nécessairement prolonger, le Weltbild de la KR est, pourrait-on dire, une métapolitique qui confie à la politique la réalisation de ses buts ultimes relatifs à l'homme. C'est ainsi que le Leitbild « temporel » de la régénération a, nous semble-t-il, aux yeux des tenants de la KR, son pendant dans le Leitbild « spatial » du « peuple (Volk) allemand » : celui-ci est tenu pour le seul « peuple véritable », parce qu'il est le seul ayant conservé la « conscience de ses origines » et qu'il est, en tant que tel, investi d'une mission « rédemptrice » dont l'humanité entière doit bénéficier. Ce Leitbild de la « mission allemande », sur lequel A. Mohler insiste assez peu, constitue l'une des grandes sources historiques de la KR, depuis le célèbre Discours de Fichte jusqu'à Wagner. De même, au Leitbild « temporel » du retour éternel et de la conception sphérique de l'histoire, répond le Leitbild « spatial » du surhumanisme aristocratique et d'une conception hiérarchique de la société, notions qui, d'ailleurs, sont elles aussi au premier plan dans la pensée de Nietzsche, et inversement, à la conception linéaire de l'histoire, répond une conception égalitaire de la société).

En fin de compte, les « conservateurs » de la KR veulent tout détruire de ce qui les entoure, parce que déjà tout est cadavre. Ce qu'ils veulent conserver, nous le voyons aujourd'hui clairement, n'est rien d'autre que l'historicité de l'homme, c'est-à-dire la possibilité de nouveaux éternels retours, par opposition à la « fin de l'histoire » projetée, ouvertement ou non, par leurs adversaires. Ils œuvrent au retour du passé. Mais ce passé-là n'est pas le passé de la mémoire ; c'est le passé d'une imagination qui plonge ses racines dans une Sehnsucht, dans un élan nostalgique et passionné vers l'avenir régénéré qui fait suite à l'écroulement d'une civilisation.

Un renouveau religieux


On pourrait dire des tendances qui se sont dessinées au sein de la KR qu'elles étaient précisément caractérisées par une accentuation variable des différents Leitbilder propres à l'ensemble du mouvement : certains, mal perçus chez les uns, jouaient un rôle prédominant chez les autres. De ces tendances, A. Mohler propose une classification en cinq groupes :

  • les Völkischen,
  • les Jungkonservativen (jeunes- ou néo-conservateurs),
  • les National-revolutionäre (nationaux-révolutionnaires),
  • les Bündischen (« liguistes »),
  • la Landvolkbewegung (mouvement de la paysannerie).

Ces groupes, à vrai dire, recouvrent des réalités différentes. Les trois premiers, précise le Dr. Mohler, sont des « mouvements idéologiques » qui cherchent à se réaliser. Les deux autres correspondent à des « explosions historiques concrètes, dont on a essayé ensuite de tirer une idéologie ». Ce sont néanmoins les premiers qui ont exercé la plus grande influence dans le domaine politique.

Tous trois mettent en avant le Leitbild du Volk, mais en lui donnant un éclairage différent. Pour les Völkischen [4], il s'agit avant tout de s'opposer au « processus de désagrégation » qui menace le peuple, et de l'inciter à une plus forte conscience de soi. Les Völkischen mettent l'accent sur la « race », qui est censée fonder la spécificité du Volk. Mais leur conception, voire leur définition de la race est éminemment variable. Les uns la conçoivent d'un point de vue purement biologique, les autres y voient une sorte d'unité exemplaire du « corporel » et du « spirituel ». Si pour Spengler la race est « ce-qui-est-en-forme » (dans sa propre forme), Jünger parle de « sang » (Blut), mais d'un « sang » qui s'apparente à « l'étincelle » des mystiques allemands du Moyen Âge, et plus encore au Graal wagnérien. Il y a en effet une profonde religiosité völkisch, qui cherche généralement à se manifester dans un renouveau religieux antichrétien, soit que l'on proclame un « christianisme germanique » ou une « foi allemande » (Deutschglaube) soit que l'on essaie de ressusciter le culte des divinités anciennes en les replaçant dans une perspective moderne, ainsi que le fait le mouvement de Ludendorff et de sa femme Mathilde. On constate aussi dans le mouvement völkisch une tendance à l'ésotérisme, dont les manifestations abstruses contribuent parfois à discréditer le mouvement. C'est de cet ésotérisme qu'est imprégnée, entre autres, la célèbre Société Thulé, à laquelle appartient le poète et dramaturge Dietrich Eckart.

Les Jeunes Conservateurs


Les Jungkonservativen [5] se préoccupent au contraire avant tout de réaliser la « mission du Volk », qui est à leurs yeux l'édification d'un nouvel Empire (Reich). Leurs chefs spirituels, Edgar J. Jung (future victime de la Nuit des longs couteaux), Arthur Moeller van den Bruck, Heinrich von Gleichen, etc. voient en fait dans le Reich « l'organisation de tous les peuples dans un ensemble supra-étatique, dominée par un principe supérieur, sous la responsabilité suprême d'un seul peuple ». Il ne s'agit pourtant pas de nationalisme. Les Jungkonservativen condamnent le nationalisme, considérant qu'il « transfère au niveau de l'État national les doctrines égoïstes de l'individu ». Dans leur vision, le peuple allemand n'est pas un peuple comme les autres. C'est, comme l'a proclamé Fichte, le seul peuple qui soit resté « conscient de ses origines » ; et, par conséquent, le seul « peuple vrai » au sein des peuples-masses. Il s'ensuit, disait Novalis, qu'« il y a des Allemands partout ».

L'un des auteurs bündisch les plus typiques, le poète Walter Flex, auteur du célèbre Chant des oies sauvages (Wildgänse rauschen durch die Nacht), écrivait en 1917, quelques jours avant de tomber sur le front : « Si j'ai parlé d'éternité du peuple allemand et de mission rédemptrice de la germanité, cela n'avait rien à voir avec un quelconque égoïsme national. Il s'agit bien plutôt d'une conviction éthique, pouvant même se réaliser dans la défaite ou, comme l'a écrit Ernst Wurche, dans la mort héroïque d'un peuple entier. Néanmoins, j'ai toujours assigné une claire limite à cette conception. Je crois que l'évolution humaine atteint sa forme intime la plus parfaite dans le peuple, et que l'humanisme universaliste implique une dissolution, en ce sens qu'il libère et met à nu l'égoïsme individuel canalisé jusque là par l'amour du peuple... »

Edgar J. Jung déclare de son côté : « Les peuples sont égaux, mais seulement dans un sens métaphysique, de la même façon que les hommes sont égaux devant Dieu. Celui qui voudrait transférer sur la terre cette égalité métaphysique, pêcherait contre la nature et contre le réel. La puissance démographique, la race, les aptitudes spirituelles, l'évolution historique, la situation géographique, tout cela conditionne une hiérarchie terrestre entre les peuples, qui ne s'établit ni par hasard ni par caprice ». En fait, les Jungkonservativen, qui ne se soucient pas trop de philosophie, croient très souvent pouvoir concilier la métaphysique chrétienne avec une conception de l'histoire qui est essentiellement antichrétienne. A. Mohler ne manque pas de remarquer que ce trait permit aux « néo-conservateurs » d'être, parmi tous les courants de la KR, les seuls en qui le « système » weimarien reconnut des interlocuteurs valables (tout en remarquant qu'il y avait là une évidente contradiction logique).

National-bolchevisme


Les nationaux-révolutionnaires [6], eux, ont presque tous été formés par l'expérience des orages d'acier et le « camaradisme » des tranchées. Pour eux, la « nation » n'est autre que le Volk rassemblé et « mis en mouvement » par la guerre. Les nationaux-révolutionnaires acceptent le progrès technique, non parce qu'ils cèdent à « la dangereuse tentation de l'admirer », mais parce qu'ils veulent « le dominer, et rien de plus ». Il s'agit pour eux, dit l'un de leurs chefs de file, Franz Schauwecker, d'en « finir avec le temps linéaire ». Vivant dans l'interregnum, ils considèrent que le temps du nihilisme positif est venu. Leur élan révolutionnaire et leur formation prussienne se conjuguent pour soutenir leur volonté de détruire « l'ordre bourgeois » ; leur « nationalisme de soldats » ne fait plus qu'un avec le « socialisme des camarades ». Un sentiment tragique aigu de l'histoire et de la vie constitue la toile de fond, sombre et lumineuse à la fois, de leur aventure révolutionnaire. La geste des Freikorps (corps-francs), le putsch du Bund Wiking mené par le capitaine Ehrhardt, le terrorisme exalté des « réprouvés » mis en scène par von Salomon, les attitudes littéraires du « socio-aristocrate » Jünger, le « socialisme prussien » d'Oswald Spengler, le Front noir d'Otto Strasser, le rêve (vieux prussien) d'une alliance idéologique entre la KR et le bolchevisme débouchant sur un « Reich (germano-soviétique) de Vlissingen à Vladivostok », toute cette agitation puissante, mais chaotique, se confond avec la tragédie d'une Allemagne blessée et humiliée par la défaite, et donne sa couleur la plus vive aux débuts de la République de Weimar.

Les Oiseaux Migrateurs


C'est par contre bien avant la Première Guerre mondiale que le mouvement du Bund [7] a pris son essor, issu, à l'aube du siècle, d'un vaste mouvement de jeunesse (Jugendbewegung), rattaché lui-même au Wandervogel (Oiseau migrateur), soudaine explosion, sans couleur politique définie, d'un état d'âme ayant déferlé sur l'Allemagne tout entière. Avec le Bund, la jeunesse de l'interregnum découvre obscurément qu'elle a charge d'avenir, et que lui échoit la tâche immense de produire le « retournement du temps historique ». La Bündische Jugend témoigne avant tout d'une attitude devant la vie, commandée par une sorte d'inconscient collectif. « Mouvement et mobilité sans autre but, écrit Mohler, sans autre programme, sans autre idéal, que le dynamitage de l'état-de-conscience de la jeunesse bourgeoise par l'avènement d'une adolescence nouvelle, d'une secrète énergie instinctive ». Tout à la fois « mouvement de jeunesse » et « société d'hommes », le Bund entend former une élite, certes destinée, à l'âge adulte, à se disperser dans les directions les plus lointaines, mais qui doit faire connaître partout l'état d'âme et les aspirations de la KR. Dans tous les secteurs politiques, à droite, à gauche comme au centre, on voit ainsi fleurir des organisations de jeunesse (et aussi des formations paramilitaires) qui, toutes, drainent avec elles, inconsciemment souvent et en dépit de la couleur politique annoncée, les inquiétudes et les préoccupations de la KR, ce qui explique les surprenants lendemains de la Gleichschaltung (adéquation) politique qui surviendra sous le IIIe Reich.

A. Mohler voit une cinquième tendance de la KR dans la Landvolkbewegung (mouvement de la paysannerie) [8] alors qu'elle ne fut en réalité qu'une moderne « jacquerie », un épisode de la vie corporative au sein d'un système social instable et déchiré. Il est exact, néanmoins, que la revendication corporative du Landvolk, contrainte par les circonstances à se donner une couleur politique, tomba presque irrésistiblement dans l'orbite de la KR, dont les tenants lui avaient prodigué le soutien le plus sincère et le plus vigoureux. Elle fut ensuite insensiblement absorbée par le national-socialisme, du fait de la poussée de l'évolution historique, et de l'action personnelle de Walther Darré, théoricien du Bauernadel (aristocratie paysanne).

La lutte ne touche pas à sa fin


Les phrases sur lesquelles s'achève le livre ont une certaine résonance prophétique. « Avec les cinq tendances de la KR, écrit Mohler, les idées de 1789 se sont trouvées confrontées à la négation absolue de leurs valeurs. La lutte qui s'en dégage ne touche pas encore à sa fin ». A. Mohler pense en particulier que l'actuelle « contestation », en dépit de l'idéologie qu'elle affiche, charrie certains des ferments de la KR. Si elle n'en prend pas conscience, ce qui rend son agitation vaine et parfois ridicule, « c'est que les idées et les mythèmes de la KR sont presque toujours examinés d'une façon préconçue du fait de leur voisinage gênant avec le national-socialisme ». « Cela crée, conclut-il, une situation qui n'est pas nouvelle : la véritable confrontation aux problèmes reste le fait de cercles à caractère ésotérique (..) tandis que des sectes vulgaires s'en emparent, dont les interprétations grossières et falsificatrices risquent, à un moment donné, d'atteindre des masses fanatiques ».

Ailleurs...


La notion de Révolution conservatrice a été adoptée dans divers autres pays, ainsi peut-on parler d'une révolution conservatrice russe.

Notes


  1. Première édition : Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932. Grundriss ihrer Weltanschauungen, F. Vorwerk Verlag, éd. Stuttgart, 1950, 287 p. Autres ouvrages du Dr. Mohler : Die französische Rechte. Vom Kampf um Frankreich Ideologien-panzer, Isar Verlag, éd. München, 1958 ; Die fünfte Republik. Was steht hinter de Gaulle ? R. Piper & Co. Verlag, éd. München, 1963 ; Was die Deutschen fürchten, 1965 ; Vergangenheitsbewältigung, 1968 ; Sex und Politik, Verlag Rombach, éd. Freiburg, 1972. Le Dr. Armin Mohler (1920-2003), né à Bâle, docteur en philosophie, membre du Comité de patronage de Nouvelle École, fut chargé de cours à l'Université d'Innsbruck (chaire de science politique) et gérant de la Fondation Carl Friedrich von Siemens, à Munich. Il a reçu le prix Adenauer en 1967.
  2. Il y avait des auteurs juifs (Walter Rathenau, Max Scheler) parmi les hommes de la Konservative Revolution. Il est d'ailleurs intéressant de constater l'effet produit par le « réveil national allemand » sur la communauté juive allemande et, à plus lointaine échéance, sur le mouvement sioniste. L'influence exercée par la Bündische Jugend et le Mouvement de jeunesse (Jugendbewegung) issu du Wandervogel fut particulièrement importante. La notion de Volk, l'idée, sinon l'idéologie völkisch, furent souvent reçues avec bonheur au sein de la communauté juive, alors en plein renouvellement. Les jeunes Juifs, comme les jeunes Allemands, parlaient d'« homme nouveau », de « retour à la nature », de « leçons du passé ». Les uns et les autres, décidés à rompre avec la société bourgeoise, entendaient se « re-personnaliser » en élucidant les traits caractéristiques de leur âme éternelle. Dans le passé historico-mythique de leur Volk, ils s'employaient à discerner les formes d'une future Heimatland. Tous opposaient, avec Ferdinand Tönnies, la Gesellschaft (société, notion artificielle) et la Gemeinschaft (communauté, notion naturelle), en attendant de parvenir au Bund (communauté plus leadership). « Tout Juif doit devenir un petit Fichte », disait Robert Weltsch, dont le rôle au sein du sionisme allait être prédominant. Et dans Der Schild, organe des anciens combattants juifs, Fabius Schach affirmait que, si les mouvements historiques et les révolutions sont accomplis par le Volk, seul le chef, qui est « l'âme du Volk », peut en déterminer les buts ; que le chef doit donc connaître la nature du Volk, s'identifier à lui et le diriger souverainement (beherrschen) (F. Schach, « Volk und Führer », in Der Schild, 19 avril 1929). La résurgence du sionisme et les premières aliyah en Palestine s'ensuivirent directement. Cet état d'esprit était spécialement répandu au sein du Cercle Bar Kochba, à Prague, que fréquentait Franz Kafka. Le philosophe Martin Buber, proche de ce Cercle, essaya même de revitaliser le judaïsme en tenant compte de l'idée völkisch ; il redécouvrit le hassidisme au moment où, de leur côté, de jeunes Allemands redécouvraient les œuvres de grands mystiques tels que Jacob Böhme et Maître Eckart. Le Mouvement Blau-Weiss (Bleu-Blanc), dirigé par Moses Calvary, était également issu de la Jugendbewegung. D'une scission survenue en 1932 au sein du Bund israélite des Kameraden, fondé après la Première Guerre mondiale, naquit le groupe des Werkleute, qui adopta un programme marxiste, mais aussi le Schwarze Fähnlein (1.000 adhérents environ), qui prônait l'avènement de « l'homme bündisch », et dont les filiales de Hambourg étaient liées à la Deutsche Jugendschaft de « Tusk » (Eberhard Köbel). On peut encore citer le Reichsbund Jüdischer Frontsoldaten (30.000 adhérents), qui prêchait la « vie naturelle » et « l'éthique du front ». En octobre 1933, ce groupe approuvait la politique du Lebensraum (espace vital) allemand. À la même époque, Max Naumann, leader des Deutschnationale Juden, groupe conservateur à caractère assimilationniste, faisait l'éloge de l'esprit national allemand (National Deutscher Jude, mai 1933). À ce sujet : George L. Mosse, Germans and Jews. The Right, the Left and the Search of a Third Force in Pre-Nazi Germany (Grosset & Dunlap, éd. New York, 1970 ; cf. not. chap. 4 : The Influence of the Volkisch Idea on German Jewry, p. 77-115).
  3. « Dieu est mort ! »
  4. Le mot völkisch dérive de Volk, dont la traduction la plus simple est « peuple ». Mais cette traduction manque de profondeur. Dans la tradition nationale allemande, le Volk devient une sorte d'entité métaphysique éternelle et renvoie à tout un système de valeurs absolues. Cet usage remonte à Johann Gottfried Herder (1744-1803), qui voit dans « l'âme du Volk » une réalité demeurée inchangée au travers de l'histoire. Reprenant les thèses du publiciste Justus Möser (Histoire allemande, 1773), Herder estime que le peuple allemand doit redevenir conscient de son caractère national d'origine. Les arts (la musique en particulier), la littérature, la poésie sont les auxiliaires de cette prise de conscience, la langue (commune) étant l'outil privilégié de l'unité nationale. Was Deutsch spricht soll Deutsch werden (« Quiconque parle allemand doit devenir allemand »), proclame l'Assemblée de Francfort en 1848. Le mot völkisch apparaît en 1482 dans le Vocabularius Theutonicus de Nuremberg (sous la forme volekisch, traduite par popularis). Fichte écrit dans son Discours : « Deutsch heisst schon der Wortbedeutung nach völkisch als ein ursprungliches und selbständiges » (« Allemand signifie en son sens littéral völkisch, comme un quelque chose d'originel et d'autonome »). Völkisch ne saurait donc vouloir dire « populaire » qu'au sens de « conforme-à-(l'éternel)-sentiment-national ».
  5. A. Mohler distingue plusieurs Cercles jungkonservativen : Cercles de Berlin (Moeller van den Bruck, von Gleichen), de Hambourg (Wilhelm Stapel), de Munich (Edgar J. Jung), de Vienne (Othmar Spann), auxquels s'ajoutent un certain nombre d'isolés. Le point de départ du « néo-conservatisme » est la révolte contre la signature du Traité de Versailles, en juin 1919 : c'est à cette date que le « Club de Juin » (Juni-Klub) est fondé, à Berlin, par Moeller van den Bruck et von Gleichen. L'organe du Club est l'hebdomadaire Gewissen (Conscience), auquel succèderont Der Ring et la Konservative Wochenschrift. Les éditions Ring-Verlag, situées dans un immeuble de la Motzstrasse, à Berlin, serviront de local au Juni-Klub, puis au Jungkonservative Klub, en sorte que la Ring-Bewegung (Mouvement de l'Anneau) deviendra très vite synonyme de Mouvement néo-conservateur. Il y aura par la suite des développements d'une très grande complexité. En décembre 1924, Heinrich von Gleichen fondera le Herren-Klub (Club des Messieurs). Moeller van den Bruck, auteur du livre Das Dritte Reich (1923), se suicidera le 30 mai 1925.
  6. On a dit des « nationaux-révolutionnaires » qu'ils étaient les « gens de gauche de la droite » (Linke Leute von rechts). Au sein de ce courant de la KR, l'un des groupes les plus curieux est le groupe national-bolchevik. Le mot « national-bolchevisme » avait été forgé par Karl Radek pour désigner une déviation survenue fin 1918 au sein du Parti communiste (KPD) de Hambourg. Les « nationaux-bolcheviks » étaient ceux qui voulaient réaliser l'alliance des officiers de l'Armée et des ouvriers spartakistes pour déclencher la guerre révolutionnaire. Lénine devait s'en prendre à eux dans La maladie infantile du communisme (1920). Le groupe le plus représentatif du national-bolchevisme est d'abord animé autour de la revue Widerstand (Résistance) par le socialiste Ernst Niekisch, président du Soviet de Bavière en 1919. « La position d'un Niekisch, c'est de combattre les communistes allemands et de faire alliance avec l'Armée rouge, en fondant cette alliance sur une réconciliation mythique entre la Prusse des Junkers et les commissaires bolcheviques, alliance qui va de Potsdam à Toukhatchewski ou, finalement, à Staline  » (J.-P. Faye, entretien avec Politique aujourd'hui, mars 1973). Une vague plus tardive (et tout à fait différente) est représentée par le Front noir d'Otto Strasser, dont le mot d'ordre de « Révolution totale » rejoint les consignes de l'Aufbruch Arbeitskreis (Cercle de travail de la revue Aufbruch), groupe « national-communiste » dont le principal animateur, le lieutenant Richard Scheringer, condamné en 1930 pour propagande clandestine dans la Reichswehr au profit du NSDAP, se rallia au P.C. durant sa détention. Strasser, ancien membre du parti nazi, choisit l'exil dès 1933 (en Autriche, puis en Tchécoslovaquie). Il vit actuellement à Munich. Son frère Gregor fut éliminé en juin 1934, lors de la Nuit des Longs couteaux. Niekisch, déporté à Buchenwald, puis professeur de sociologie à l'Université Humboldt de Berlin-Est (1948-54), est mort en mai 1967 à Berlin.
  7. « Ce mot Bund n'est pas équivalent de ce que le mot "ligue" signifie traditionnellement en France. Le Bund au sens allemand est connoté, aux alentours des années 1880, par l'idéologie esthétique de Stefan George, par toute une conception de la fermeture du groupe. Le groupe bündisch se donne comme "fermé" et comme orienté en même temps par une sorte d'étoile extérieure, "l'Étoile du Bund" : c'est d'ailleurs le titre d'un recueil de Stefan George (Der Stern des Bundes) », (J-P Faye, art. cit.). À partir de 1933, le mot bündisch deviendra souvent péjoratif et suspect.
  8. Landvolk a quelquefois été traduit par « peuple campagnard » ou « population paysanne ». Nous préférons employer le terme de « paysannerie ». Le 28 janvier 1928, 140 000 paysans de la côte occidentale du Schleswig-Holstein se rassemblent pour manifester contre la situation économique dont ils se jugent les victimes et la lourdeur de l'impôt qui les frappe. Un Landvolk-Bund est créé à cette occasion, qui va déboucher sur la Landvolkbewegung. Les chefs du mouvement sont deux « généraux paysans », Claus Heim et Wilhelm Hamkens. Le 1er mars 1929, paraît Das Landvolk ; le 1er avril, Blut und Boden, dont l'animateur, Gustav Georg Kenstler, a fondé en 1924 le Bund der Artamanen, ligue issue du Mouvement de jeunesse. En 1930, les frères Bruno et Ernst von Salomon lancent le journal Das Landvolk. La lutte des paysans du Schleswig constitue la toile de fond de La ville (Die Stadt, 1932), le célèbre roman d'Ernst von Salomon.



Le livre


Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1972, 554 p. - Trad. fr : La Révolution conservatrice en Allemagne, 1918-1932, Editions Pardès, Puiseaux, 1993.