Arthur Moeller van den Bruck

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Arthur Möller van den Brück
Parmi les principales figures de la Révolution conservatrice, Arthur Moeller van den Bruck (1876-1925) appartient au courant jeune-conservateur. Il est historien de la culture allemande, intellectuel politique et écrivain-traducteur.


Biographie

Une vie de bohème

Né à Solingen (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) le 23 avril 1876, Arthur Moeller van den Bruck (ou Moeller-Bruck) est issu d'une famille de notables protestants. Son père, Ottomar Moeller, conseiller de l'intendance des bâtiments et architecte de l'administration royale de Prusse, qui a pour épouse Elizabeth van den Bruck, et par ailleurs grand admirateur de Schopenhauer, dote son fils du même prénom que l'auteur du Monde comme volonté et représentation.

Moeller passe son adolescence à Düsseldorf. De tempérament rebelle, il quitte le lycée de cette ville trois ans avant le baccalauréat et entame une série de voyages : ainsi débutent des déambulations qui marqueront une vie entière. Il s'installe d'abord à Erfurt où résident ses parents et chez qui il passe l'Abitur, puis à Leipzig à la Pâques 1896 où il s'inscrit à l'université, y suivant irrégulièrement les cours du psychologue Wilhelm Wundt et de l'historien Karl Lamprecht. Mais, là encore rétif au conformisme estudiantin, il se cultive surtout en autodidacte. Il fréquente les cafés littéraires, les premières théâtrales, les ateliers des peintres d'avant-garde, les expositions. Il fait la connaissance du poète lyrique et symboliste Franz Ewers, et d'Hans Merian, directeur de la revue avant-gardiste Die Gesellschaft dans laquelle il publie ses premiers articles.

Un esthète à Berlin

En 1896, Moeller a 21 ans. Il épouse une amie d'enfance, Hedda Maase, et quitte Leipzig. Ils vont s'installer à Berlin dans une petite villa au bord du lac de Tegel grâce à un héritage de son grand-père maternel. Dès son arrivée, Moeller prend contact avec les cercles littéraires « modernistes » où il croise des « libertaires » comme Frank Wedekind, des « naturalistes » comme Gerhart Hauptmann ou des « formalistes » comme Stefan George. Il gagne sa vie comme traducteur (Baudelaire, Maupassant, Poe) et collabore à la Zukunft de Maximilian Harden (1861-1927). Ses prises de position sont alors plus artistiques et littéraires que politiques. Quelques années plus tard, en 1902, il rassemble, sous le titre Die moderne Litteratur, dix monographies consacrées à des auteurs contemporains (dont Stefan George) dans lesquelles il se livrait à une critique de l'impressionnisme littéraire et du naturalisme. La même année il publie Das Variété, analyse d'un genre à la mode, bien représenté par l'Überbrettlei de Wedekind. Son goût sûr est salué par la critique. Mais cette reconnaissance ne profite pas encore à Moeller : abhorrant l'esprit de caserne et la bureaucratie wilhelminienne, il refuse de faire son service militaire (ce qui ne l'empêchera pas, le moment venu, de partir à la guerre), et doit s'enfuir à Paris, laissant sa femme enceinte. Il y connaîtra l'existence précaire des écrivains désargentés. Son mariage, déjà bien mal en point, ne devait pas résister à cette séparation. Peu de temps après avoir accouché d'un fils, le 26 décembre 1902, Hedda se remarie avec Herbert Eulenberg, jeune auteur dramatique que Moeller lui avait présenté en 1901 et avec lequel elle aura un enfant en 1904.


Exil et maturation intellectuelle

À Paris où il s'est finalement installé, Moeller, renonçant à son projet de se réfugier en Amérique, connaît une évolution décisive de sa pensée. De l'exil naît la nostalgie de la patrie perdue. Considérant l'Allemagne de l'extérieur, il se mit à la regarder d'un œil différent et prit conscience que la France, au contraire de l'Allemagne, semblait « penser » sa politique et que cette politique exerçait une influence sur la culture. C'est à cette époque qu'il commença à s'affirmer « nationaliste », non dans le sens d'un pangermanisme avec lequel il ne sentait guère d'affinités, mais plutôt d'une solidarité avec la culture dont il se sentait l'héritier. L'esthète se mua en écrivain engagé.

À Paris, il fait aussi la connaissance d'une jeune Lettonne, Lucy Kaerrick, qui devait devenir sa seconde épouse. Celle-ci lui fait découvrir le poète et mystique russe Dimitri Merejkovski (autre graphie : Mereschkowski), sous l'influence duquel il se plonge dans l'œuvre de Dostoïevski. Ce fut une révélation pour le jeune émigré allemand, qui se découvrait d'importantes affinités avec le grand écrivain russe : une propension au prophétisme, le sens du tragique et, sur un plan politique, une contemption de l'occidentalisme et une affirmation de l'existence de « peuples vieux » et de « peuples jeunes ». Avec Less Kaerrick, la sœur de Lucy, et Mereschkowski, il entreprit la traduction de ses œuvres complètes (22 volumes) de 1906 à 1914. Ce travail de traduction eut un énorme succès, avec 179.000 exemplaires vendus en 1922. Dans une préface de ses traductions, Moeller définit Dostoïevski comme un « révolutionnaire par conservatisme ».

Entre 1904 et 1907 s'échelonne la publication de huit volumes consacrés à la vie d'Allemands illustres, intitulés Die Deutschen : Unsere Menschheitsgeschichte. Y sont réunis par affinité hommes d'État, philosophes, artistes ayant contribué à amener la nation allemande à « l'affirmation de soi ». On y sent l'influence de Dostoïevski, de Carlyle et d'Emerson. Rejetant l'antimodernisme radical du « pessimisme culturel », alors en vogue, Moeller se reconnaît dans le nationalisme qu'il définit, aux antipodes du chauvinisme étroit, comme l'adhésion à une culture populaire inscrite dans l'histoire. Il s'attache surtout à discerner les grands « types » fondateurs des consciences nationales, comparant le Hamlet de Shakespeare (type « problématique ») au Faust de Gœthe (type « plastique »). C'est aussi l'occasion de préciser sa critique du libéralisme - une doctrine qui à ses yeux, « n'a pas le moindre point commun avec la liberté ».

S'ensuit une phase de maturation doctrinale, marquée par la publication de deux essais sur l'art italien et le style prussien que nous présenterons plus en détail un peu plus loin. Moeller y distingue les peuples réunis par la régénération d'un mythe originel (l'Italie) et ceux qui se bâtissent autour de la mise en forme étatique d'un principe directeur (la Prusse). Art, littérature, histoire : à travers les travaux de cette période, Moeller trace l'esquisse d'une nouvelle conscience allemande dont sa génération pressent confusément la venue.

En 1906, après un séjour de quatre ans en France, Moeller part en Italie. Installé à Florence, il travaille notamment aux archives et à la bibliothèque de la ville. Ce séjour marque un tournant dans son œuvre. Convaincu désormais que chaque peuple a son rythme, sa vie intérieure propres, qui s'exprime dans un style national homogène, il se consacra à leur étude. C'est de ce séjour qu'il commence à rédiger Die italienische Schönheit (1913), essai sur la culture, l'art et l'histoire de l'Italie des origines étrusques à la Renaissance, dans lequel il plaçait l'apogée de la « classicité » italienne dans la période allant du XIIIe au XVe siècles et non au moment de la Renaissance comme Burckhardt. Dans ce livre, qui n'eut aucun succès, Moeller faisait appel, pour expliquer le génie de la culture et de l'art, aussi bien à l'histoire qu'aux origines humaines et aux paysages. L'art national est la résultante de données géographiques (paysage, habitabilité, climat) et de composantes ethniques et disparates qui se fondent dans le creuset de la culture et de l'histoire, pour permettre la naissance d'un style et la mise en forme de la vie depuis l'intérieur vers l'extérieur. Le moment où cette fusion est le plus intense marque l'apogée de l'art national, dont le déclin commence lorsque, au lien intérieur et organique, se substitue une cohérence uniquement extérieure, de civilisation (processus qui, selon Moeller, commence pour l'Italie dès après Michel-Ange, et, pour la Prusse, au lendemain de 1871). Les styles n'ont pas d'existence morphologique comparable aux organismes vivants comme chez Spengler, leur évolution dépend aussi bien de l'évolution des conditions humaines que celle des conditions des paysages, ils sont une partie de la réalité spirituelle qui s'incarne dans la nature, et, en ce sens, une sur-nature (Stil ist Ueber-Natur), parce que l'homme est lui-même plus que la nature.

À partir de 1907, il se lance dans des voyages incessants. Avec sa femme, il retourne d'abord à Berlin, où il fit régulariser sa situation militaire. Parallèlement, il publie aussi en 1908 un essai sur le théâtre français - qui en souligne surtout le déclin - et Die Zeitgenossen, étude où il analyse l'œuvre de plusieurs artistes et écrivains étrangers (Gorki, Munch, Rodin, Strindberg, d'Annunzio,...). Puis, en 1910, le couple voyagea en Angleterre, en France et en Italie. En 1912, il se rendit en Finlande, en Russie et dans les pays baltes. En 1914, il visita le Danemark et la Suède.


L'écrivain politique (1916-1923)

Le Modèle prussien, édition de 1916
Quand éclate la Première Guerre mondiale, en 1914, il interrompt son voyage, lui, l'ancien insoumis, et rentre à Berlin. Malgré l'avis contraire du médecin des armées, il fait son service militaire à Küstrin et se porte volontaire comme Landsturmmann, c'est-à-dire soldat de deuxième classe. Il fut aussitôt envoyé sur le front de l'Est. Deux ans plus tard, à l'automne 1916, il est réformé en raison de troubles nerveux. Grâce à une intervention de son ami Franz Evers, il rejoint le service de presse et de propagande de la Section militaire des affaires étrangères, service créé par le général Ludendorff, qui sera transformé en mai 1918 en Section extérieure du haut commandement de l'armée allemande. À ce poste, sa vocation d'écrivain politique se confirme définitivement. Il acquiert dans ce travail le style qui devait plus tard le caractériser, fait de formules incisives. De même, il se met à fréquenter des journalistes, des publicistes, des hauts fonctionnaires, des économistes et des politiciens, milieu très différent du monde qu'il connaissait auparavant.

Il écrivit de plus en plus, publiant des articles dans divers journaux, Der Tag, Die Kreuzzeitung, la Berliner Börsenzeitung ou la Badische Landeszeitung, ainsi que dans des revues réputées comme Das neue Deutschland, la Deutsche Rundschau et les Preussische Jahrbücher, se faisant ainsi bientôt connaître. En 1916, aussi, il fait paraître un essai Der preussische Stil (Le Modèle prussien), considéré comme l'un de ses meilleurs livres, dans lequel, au travers d'une étude sur le style architectural prussien, il livrait une méditation sur la Prusse et le « prussianisme », louant ces vertus romaines de la Prusse contre lesquelles il avait semblé se révolter dans sa jeunesse, et célébrant l'essence de la Prusse en tant que « volonté à l'État ». À ses yeux, l'exemple prussien témoignait que, dans les sociétés modernes, l'histoire l'emporte sur la race, la culture sur la nature, et la nation allemande, héritière de la « Mutterland » germanique, devait recevoir une « forme prussienne ».


Le révolutionnaire-conservateur

Le Troisième Reich, édition de 1923
L'expérience de la Grande Guerre, où meurt véritablement le XIXe siècle, et surtout de l'après-guerre, où se répand le traumatisme de la défaite, oriente Moeller vers les questions politiques et philosophiques. Plusieurs textes de cette période (1916-1923) se retrouvent dans le recueil français La Révolution des peuples jeunes. L'auteur s'y révèle bien singulier, à la confluence d'idées impériales, spirituelles et russophiles (« l'Empire éternel »), socialistes, aristocratiques et populaires (« socialisme prussien ») mais aussi antichrétiennes, technicistes et darwiniennes (« peuples vieux, peuples jeunes »). Un compromis difficile entre tradition et modernité, qui sera l'un des fils conducteurs de la Révolution conservatrice.

Après guerre, Moeller devient le « père spirituel » de la mouvance jeune-conservatrice, moins jeune que son nom veut bien l'indiquer, sorte de droite de la nouvelle droite qui se place dans la lignée du conservatisme allemand qu’elle veut régénérer selon la formule du théoricien Albrecht Eric Günther : « nous entendons par principe conservateur non la défense de ce qui était hier, mais une vie fondée sur ce qui aura toujours de la valeur ». Même si cette mouvance n'envisage pas un retour au wilhelminisme, dont la défaite militaire de 1918 a consommé la faillite, elle continue à se réclamer des valeurs prusso-allemandes traditionnelles et la « révolution de droite » à laquelle elle aspire revêt à bien des égards les traits d'une contre-révolution visant au remplacement de la République de Weimar par un État autoritaire permettant à l'Allemagne de recouvrer son statut de grande puissance hégémonique. Elle ne souhaite pas par ailleurs de grand bouleversement économique et social.

Elle se regroupe notamment alors dans le cercle berlinois Juni-Klub. Les dirigeants du Juni-Klub, ne se posant pas comme des adversaires de principe de la République de Weimar ou de la démocratie, cherchent plutôt à jeter les bases d'une « démocratie allemande », c'est-à-dire une démocratie conforme à la tradition de leur pays, fondée sur le suffrage universel et la représentation corporative, et mettent plus l'accent sur les principes que sur les institutions. « Politiser le peuple, nationaliser le peuple » (allemand) comme indique Moeller, tel est sa perspective générale pour assurer « la participation d'un peuple à son destin ». En avril 1919, le Club lance l'hebdomadaire Das Gewissen (La Conscience), rebaptisé Gewissen en janvier 1920, et qui aura une large audience. Malgré plus d'une centaine de prestigieux collaborateurs, c'est bien Moeller qui, par son labeur acharné, en est, outre le garant intellectuel, l'âme et le cœur.

En 1919, Moeller publie Das Recht der jungen Völker, ouvrage commencé pendant la guerre dans lequel il essaye de démontrer que la guerre avait été le produit du ressentiment des « peuples vieux » à l'égard des « peuples jeunes », dont il enviaient la vitalité. Pour lui, le Japon et l'Italie avaient commis une erreur en soutenant les vieilles nations, alors que leurs intérêts les portaient du côté des peuples jeunes, au nombre desquels il comptait la Finlande et la Bulgarie. De même, les États-Unis s'identifiant à la civilisation et la Russie à la culture, seule l'Allemagne, selon lui, pouvait réaliser la synthèse de ces deux notions. En outre, seule une Allemagne que les puissances occidentales auraient pris garde de ne pas trop affaiblir pouvait être de nature à les protéger du péril bolchevik. Par ailleurs, fidèle aux sentiments pro-russes que lui avait inspirés la lecture de Dostoïevski, il pensait qu'entre l'Allemagne et la Russie existait « une communauté de destin », que le salut de la nation allemande « prolétarisée » ne pouvait venir d'un arrangement avec les puissances occidentales ni de l'imitation servile de leur modèle libéral, mais d'une alliance avec les forces « neuves » et « intactes » de l'Est, dont les intérêts géopolitiques et spirituels correspondaient aux siens.

Sur ce point la révolution de 1917 ne modifia pas fondamentalement la pensée de Moeller, qui pensait que la « Russie éternelle » l'emporterait sur une doctrine communiste importée[1]. Au marxisme « sans patrie », Moeller oppose le bolchevisme qui « n'est que russe ». Cette interprétation assez idéaliste n'est pas si éloignée, paradoxalement, de la Realpolitik de la jeune république de Weimar. On ne saurait toutefois assimiler ce point de vue avec celui des nationaux-bolcheviques : tandis que ces derniers, qui croient à la primauté de la politique intérieure (à rebours de l'option jungkonservativ), sont prêts à accepter le communisme, pourvu qu'il s'exprime sous une forme nationale, Moeller se borne à penser que cette doctrine, vis-à-vis de laquelle il manifeste une hostilité farouche, n'exercera sur la Russie qu'une influence passagère. L'Union soviétique est à ses yeux l'héritière directe de la Russie des tsars.En résumé, là où les nationaux-bolcheviques portent un jugement politique, il porte d'abord un jugement historique - à partir d'étude des « styles » nationaux. En même temps, il perçoit la contradiction fondamentale de l'âme russe, qui est en lutte perpétuelle entre ses aspirations « occidentales » et « orientales ». Et il pense que la Russie est fondamentalement tournée vers l'Asie.

Influent parmi les Jungkonservativen, Moeller est amené à s'opposer au courant national-révolutionnaire inscrit dans une logique de rupture, et dont l'idéologie « soldatique » avait été nourrie par l'expérience du front. Il fut ainsi l'un des rares à interpréter l'assassinat de Walter Rathenau par des membres des Corps Francs comme « une confirmation du manque de sens politique allemand ».

Au printemps 1922, Hitler prend la parole au Juni-Klub et rencontre Moeller, qui se montre néanmoins réticent devant les offres du chef du NSDAP. En novembre 1923, lors du putsch de la brasserie à Munich, le groupe devait même porter un jugement sévère sur l'entreprise : l'éditorial de Gewissen, écrit probablement de la propre main de Moeller, parle de « crime imbécile » et décrit Hitler comme guidé par un « primitivisme prolétarien ».

Mais ce sont les courants völkisch que Moeller combat le plus nettement. À leurs théoriciens, il reproche ainsi de confondre « race » et « peuple », affirmant que la race, qui avait pu jouer un rôle dans la formation des populations préhistoriques, et dont le mythe avait pu contribuer à l'éclosion ou à la consolidation de la conscience nationale, n'était plus depuis longtemps un critère opératoire ou pertinent, qu'elle s'était désintégrée au fur et à mesure qu'apparaissaient les nations historiques. De même, il accuse les tenants de la « race aryenne » de noyer dans un concept flou les spécificités de la nation allemande, allant jusqu'à distinguer, dans un article paru en 1924, « races biologiques » et « races de l'esprit ». En 1924, il écrit : « L'appartenance raciale spirituelle obéit à d'autres lois que l'appartenance raciale biologique. La conception de la race ne doit pas mener à une problématique allemande, en excluant pour des raisons biologiques des gens qui appartiennent à leur race pour des raisons spirituelles » (Gewissen, VI, 14).

En 1922, Moeller van den Bruck dirige, avec Heinrich von Gleichen et Max Hidelbert Boehm, la publication d'un livre collectif, Die neue Front, associant quelques 38 auteurs membres du Juni-Klub ou proches de lui.

L'année suivante, la publication de son plus célèbre ouvrage, Le Troisième Reich, se présente comme le couronnement de son entreprise éditoriale, même si en raison de son titre il fut au cœur de bien des malentendus (en témoigne la préface de Thierry Maulnier à la traduction française de 1933) même si Moeller ne connaîtra jamais cette tardive dénégation. Ce livre n'est en rien annonciateur du régime qui allait se faire connaître sous ce nom et qui d'ailleurs le stigmatisa tout en reprenant comme slogan politique son titre. Son éloge de « l'ouverture à l'Est » ainsi que son hostilité au racisme et au matérialisme biologique seront condamnés par les idéologues officiels de l'État hitlérien. Parlant d'une « tierce voie » entre le capitalisme libéral et le marxisme, il définissait le Troisième Empire comme une « idée de synthèse, de résolution des contradictions ». Le « troisième parti », pour lui, voulait le « Troisième Reich », de même que l'Allemagne, « pays du milieu » (Zentralnation), avait vocation à constituer une « troisième force » au centre du continent et un creuset entre Est et Ouest. Mais ce qui fait la valeur paradigmatique de cet ouvrage au sein de la Révolution conservatrice, c'est pour Moeller de « tenter la captation du signe révolutionnaire dans une visée de régénération de l'idée d'autorité qu'il détache axiomatiquement de toute perspective de restauration "contre-révolutionnaire" de l'Ancien » (J.-L. Evard), ce que condense une phrase-choc de l'incipit : « Nous voulons gagner par la révolution ce que nous avons perdu par la guerre ».

Toutefois, en 1924, la situation générale évolue, une période de stabilité s'esquisse après la crise de 1923 et plusieurs membres du Juni-Klub se dispersent dans des cercles et des clubs qui commençaient à frayer avec les milieux nationaux-libéraux. Désespéré par cette évolution, Moeller a le sentiment d'être abandonné de tous et de ne rencontrer autour de lui qu'incompréhension. Ses nerfs ayant toujours été fragiles, il est victime, début 1925, d'une dépression nerveuse, dont il ne se remet pas. Le 30 mai 1925, une semaine après l'élection de Hindenburg à la présidence du Reich, il se donne la mort à Berlin-Weissensee. Son dernier voyage, à la mesure d'une existence sans concession. Il est enterré au cimetière de Lichterfeld, à Berlin, en présence de quelques rares proches. L'éloge funèbre est prononcé par Max Hidelbert Boehm. Après sa mort, ce qui restait du Juni-Klub se disloque, et l'hebdomadaire Gewissen disparaît le 1er janvier 1928.


Notes

  1. Dans le contexte de l'Allemagne d'après 1918, Moeller van den Bruck s'est fait l'avocat d'une alliance germano-russe contre l'Ouest, sur la base des arguments avancés par Dostoïevski. Comment ce respectable membre du Herrenklub allemand, doté d'une immense culture artistique, a-t-il pu plaider pour une alliance avec les Bolcheviques ? Il a argumenté de la manière suivante : dans toute la tradition diplomatique du XIXe siècle, la Russie avait été considérée comme le bouclier de la réaction contre toutes les répercussions de la Révolution française et de l'esprit et des engouements révolutionnaires. Dostoïevski, en tant qu'ex-révolutionnaire russe, a admis, plus tard dans sa vie, que les options révolutionnaires étaient fausses et n'étaient que des images d'Épinal ; il considérait aussi que la mission de la Russie dans le monde était de balayer d'Europe toutes les traces des idées de 1789. Pour Moeller, la Révolution d'Octobre 1917 en Russie n'a été qu'un changement de "vêtements" idéologiques. Pour lui, la Russie demeurait, en dépit des discours bolcheviques, l'antidote à l'esprit libéral de l'Occident. Dans une telle optique, l'Allemagne défaite devait s'allier à cette forteresse de l'anti-Révolution pour s'opposer à l'Ouest, qui, aux yeux de Moeller, était l'incarnation du libéralisme. Moeller constatait que le libéralisme était, dans tous les cas de figure, la maladie finale d'un peuple, qu'elle faisait entrer ce dernier dans une phase terminale de décadence.


Œuvres en français de Moeller van den Bruck

  • Le Troisième Reich, traduit de l'allemand par Jean-Louis Lénault, éd. Sorlot, 1981 (fac-similé de l'édition de 1933), 325 p.
  • La Révolution des peuples jeunes, (préface d'A. de Benoist), Pardès, 1993, 350 p.

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