École de Francfort

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L’École de Francfort (en allemand Frankfurter Schule) est le nom donné, à partir des années 1950, à un groupe d'intellectuels allemands réunis autour de l' Institut de Recherche sociale fondé à Francfort en 1923, et par extension à un courant de pensée issu de celui-ci, souvent considéré comme fondateur ou paradigmatique de la philosophie sociale ou de la « théorie critique ». Il retient en effet du marxisme et de l' « idéal d'émancipation » des Lumières l'idée principale que la philosophie doit être utilisée comme « critique sociale du capitalisme et non comme justification et légitimation de l'ordre existant, critique qui doit servir au transformisme ».

Les principaux idéologues de l'Ecole de Francfort. De haut en bas et de dr. à g.: Ernst Bloch (1885-1977); Leo Löwenthal (1900-1993); Theodor W. Adorno (1903-1969); Max Horkheimer (1930-1969); Friedrich Pollock (1894-1970); Jürgen Habermas (*1929); Erich Fromm (1900-1980); Herbert Marcuse (1898-1979); Walter Benjamin (1892-1940)

Les stratégies choisies par ces théoriciens reposent sur l'ingénierie sociale.

Les théories développées par l'École de Francfort ont fourni le corpus idéologique de la « nouvelle gauche », puis ont formé, avec la « French Theory » des années 1960-1970, la base de ce qui deviendra le « politiquement correct » ou « marxisme culturel ».

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Historique

Origines

Peu après la première guerre mondiale, les idéologues de gauche ont été bouleversé par la tournure des événements : contrairement à leurs prédictions, la « classe ouvrière », à l’exception de celle de la Russie soviétique, avait failli dans le rôle qu’ils lui avaient assigné, à savoir d’être la porteuse de la révolution partout dans le monde. Contrairement aux prévisions de Karl Marx, les ouvriers de tous les pays belligérants étaient partis, volontaires, à la guerre pour combattre pour leur patrie au lieu de déclencher des révolutions. Antonio Gramsci (1891-1937), écrivain, homme politique et chef de file des idéologues de gauche en Italie, croyait avoir trouvé la réponse : il avançait désormais l’idée qu’une révolution communiste n’était possible qu’après « une longue marche à travers les institutions ». Si cette longue marche n’avait pas lieu, les masses resteraient accrochées à la culture et aux valeurs religieuses de leurs pères. Il fallait donc éradiquer les habitudes avérées des peuples. Pour y parvenir, il fallait, poursuivait-il, placer des intellectuels révolutionnaires dans toutes les institutions culturelles et scolaires afin d’infléchir les sociétés vers le cours nouveau. Les institutions culturelles devaient véhiculer, par des livres, par les mass media et par le cinéma, des idées révolutionnaires et préparer ainsi l’avènement de « l’Homme nouveau ».

L'institut de recherche sociale

Un groupe d'intellectuels de la gauche allemande se réunit en 1923 à l'université de Francfort et fonde un Institut de recherche sociale. L'un de ses initiateurs est le marxiste hongrois Georg Lukacs, immigré en Allemagne après l'écroulement de la République bolchévique de Béla Kun, où il a été « commissaire du peuple » à l'éducation. Le premier directeur de cet institut, qui ne sera en réalité surnommé Ecole de Francfort qu'à partir des années 1950, est Carl Grünberg. Son successeur immédiat est Max Horkheimer, qui prend ses fonctions en 1930. Horkheimer décrète que la classe ouvrière est incapable de déclencher une révolution par elle-même et pose la question : quelle catégorie de la population la remplacera dans le rôle d’initiatrice des révolutions ? Au contraire de Karl Marx, dont les positions théoriques étaient déduites de causes économiques, Horkheimer estime que les influences culturelles sont primordiales, influences qu’il interprète aussi en rapport avec les théories de Sigmund Freud. C'est la naissance du freudo-marxisme. Horkheimer affirme que les ruptures dans l’ordre culturel en place sont des conditions préalables et nécessaires à toute véritable révolution politique.

Parmi les premiers membres de l'Institut, on compte Max Horkheimer (1895-1973), directeur de l'Institut à partir de 1930, son collègue Theodor W. Adorno (1903-1969) avec qui il écrira après-guerre La Dialectique de la raison, sorte de critique de la société de consommation, Erich Fromm (1900-1980), considéré comme l'un des fondateurs du freudo-marxisme et qui mèle psychanalyse et sociologie quantitative, Walter Benjamin (1892-1940), écartelé entre ses influences messianiques hébraïques et un marxisme inspiré de Lukács (1895-1971), ou encore le juriste, davantage social-démocrate, Franz Neumann (1900-1954). Dans son projet général des années 1930, qui voit la montée en force des fascismes, l'Institut de Recherche Sociale vise à favoriser la collaboration interdisciplinaire et à mêler philosophie et sciences sociales, dans une optique « critique » qui se veut détachée tant du « marxisme orthodoxe » incarné par le léninisme, l'URSS et la Troisième Internationale que du « marxisme révisionniste », c'est-à-dire social-démocrate.

L'arrivée de Hitler au pouvoir contraint l'Institut à fermer ses portes et ses membres, dispersés, à l'exil. Une partie d'entre eux, notamment Horkheimer, Adorno et Marcuse (1898-1979) iront aux États-Unis, où ils rouvriront l'Institut à New York.

Après la Deuxième guerre mondiale

Avec le début de la Guerre froide, les États-Unis connaissent la vague anti-communiste du maccartisme, qui inquiète certains de ces intellectuels. En conséquence, l'Institut rouvre ses portes à Francfort en 1950. C'est cette période qui verra les premiers écrits célèbres sur la société de consommation, tels que La Dialectique de la Raison (1944/47), d'Adorno et Horkheimer, ou Éros et civilisation (1955) de Marcuse. En 1958, après une série d'allers-retours entre l'Europe et les États-Unis, Adorno prend la succession d'Horkheimer à la tête de l'Institut.

Les années 1950-1960 voient s'ouvrir une nouvelle phase de l'École de Francfort, tant en raison du nouveau contexte international (guerre froide puis Détente et « coexistence pacifique ») que de la venue d'une nouvelle génération de penseurs, tels Habermas (né en 1929), qui après s'être éloigné de l'Institut à l'époque, y reviendra donner des cours au milieu des années 1960, qui formeront l'ossature de Connaissance et intérêt (1968). Cette deuxième vague de « francfortistes » (Herbert Marcuse, Theodor Adorno et Erich Seligmann Fromm) fonde ses doctrines sur les recherches d’anthropologues contemporains renommés, comme par exemple celle du Britannique Joseph D. Unwin, auteur de Sex and Culture en 1934. Unwin confirmait, dans ce travail, ce que la plupart des anthropologues avaient toujours admis : toute promiscuité sexuelle débordante, contemporaine d’une inversion des rôles sexuels, avait toujours conduit les sociétés, qui la pratiquaient et la toléraient, à un déclin irréversible. Cela s’était observé dans toute l’histoire humaine au cours de ces cinq mille dernières années. Fromm part de ce constat d’Unwin pour, a contrario, propager la thèse d’une libération sexuelle sans freins. Il ajoute à cette thèse et ce projet l’idée que le sexe d’une personne n’est pas une donnée naturelle mais le produit des conditions sociales, déterminées par la société. Nous avons affaire, là, à une aberration scientifique mais elle s’est maintenue envers et contre tout jusqu’à nos jours, avec la promotion des « Gender Studies ».

L'un de élèves de Habermas, Axel Honneth (né en 1949), célèbre pour sa théorie de la reconnaissance, est aujourd'hui l'actuel directeur de l'Institut.

Thèses

La « théorie critique »

Les théoriciens de l'Ecole de Francfort, pour marquer leur différence avec le marxisme classique, affuble leur philosophie sociale du nom de « théorie critique ».

Il s'agit, par une remise en question des facteurs culturels, de s'attaquer aux structures de pouvoir sous-jacentes de la société. L'objectif est de « libérer les êtres humains des circonstances qui les asservissent », en réinterprétant essentiellement la culture occidentale comme une histoire des oppresseurs contre les opprimés. Pour la théorie critique, les seules choses qui existent sont les hiérarchies de pouvoir, et ces hiérarchies doivent être démantelées.

La « théorie critique » devient dominante dans les milieux universitaires occidentaux dans les années 90 et fini par s'imposer dans presque toutes les universités du monde occidental. Ces dernières années, l’idéologie a largement débordé le cadre des milieux académiques pour envahir les médias et la culture d’entreprise. Elle est en passe de s'affirmer comme la principale culture morale des sociétés occidentales. Actuellement, les principales lignes de démarcation entre « oppresseurs et opprimés » sont la race, le sexe et l’identité de genre.

La théorie de la personnalité autoritaire et l' échelle F

La théorie d'une personnalité autoritaire est élaborée dans l'Institut de recherche sociale déjà dans les années 1930, pour tenter d'expliquer l'attrait massif qu’exercent alors le fascisme et les idéologies de droite. Elle a vu le jour à la suite d'une forte hausse de la popularité des mouvements fascistes dans de nombreuses sociétés européennes pendant l'entre-deux-guerres.

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À l'époque, de nombreux idéologues et intellectuels européens étaient profondément inspirés par Marx et Freud. Le marxisme avait prédit que la grande dépression se traduirait par un vaste changement de conscience dans la classe ouvrière, se matérialisant par une révolution socialiste mondiale. Bien sûr, cela ne s'est pas produit. La crise économique a plutôt entraîné un soutien massif aux mouvements nationalistes et fascistes qui étaient souvent profondément antisémites.

Le raisonnement qui sous-tend cette modification de la prophétie marxiste a emprunté certains mécanismes théoriques freudiens. L'"explication" donnée était la suivante : "Les gens sont des autoritaires" : dans certaines conditions menaçantes, les "personnages autoritaires" sont émotionnellement et cognitivement vulnérables à l'attrait des idéologies fascistes et nationalistes.

Dans les années 1930, une vingtaine d'intellectuels juifs allemands, principalement (mais pas tous) associés à l'école de Francfort (par exemple, Wilhelm Reich), se sont engagés à mettre en évidence les conditions psychologiques et socio-économiques responsables de la formation de la personnalité autoritaire.

Dans son ouvrage de 1933, The Mass Psychology of Fascism, Wilhelm Reich a tenté d'expliquer la victoire éclatante du fascisme "réactionnaire" sur le communisme "progressiste". Reich cherchait désespérément à sauver la pertinence du marxisme révolutionnaire. Pour ce faire, il a élaboré une nouvelle perspective théorique "post-marxiste" afin d'expliquer pourquoi les Allemands de son temps préféraient l'"autoritarisme" à une révolution communiste "souhaitable".

Reich estime que l'attrait des politiques "réactionnaires" et "conservatrices" et le penchant pour le fascisme sont dus à une longue histoire de patriarcat rigide et autoritaire qui affecte la famille, la parentalité, l'éducation primaire et, finalement, la société dans son ensemble. Dans une tentative de sauver la société du fascisme, Reich a synthétisé Marx et Freud pour théoriser une "révolution sexuelle".

En 1950, l'éminent intellectuel de l'école de Francfort, Theodor W. Adorno, ainsi que d'autres, ont publié The Authoritarian Personality, un recueil d'études qui a été hissé au rang de texte académique de premier plan dans le domaine des sciences sociales. Dans ce volume, Adorno et d'autres se sont penchés sur la théorie de la personnalité autoritaire et ont présenté les résultats d'une décennie de recherche visant à tester cette théorie.

Compte tenu des origines de bon nombre de ses membres et de l'objectif intellectuel premier de l'école de Francfort, il n'est pas surprenant que l'enquête ait commencé par une tentative d'explication des racines psychologiques de l'antisémitisme : l'hypothèse était que les personnalités autoritaires manifestent certains schémas ethnocentriques qui se manifestent par des inclinations xénophobes et une aversion pour les groupes et les minorités.

Adorno & co. ont réduit la personnalité autoritaire à un ensemble de neuf attitudes et croyances "implicitement antidémocratiques". Adorno pensait qu'il était possible d'identifier les personnalités autoritaires en fonction du degré d'accord des gens avec ces neuf attitudes. Les neuf attitudes fascistes sont brièvement résumées ici :

  • Le conventionnalisme : Adhésion aux valeurs conventionnelles.
  • Soumission autoritaire : Vers des figures d'autorité au sein du groupe.
  • Agressivité autoritaire : Contre les personnes qui violent les valeurs conventionnelles.
  • Anti-intraception : Opposition à la subjectivité et à l'imagination.
  • Superstition et stéréotypie : Croyance dans le destin individuel ; pensée en catégories rigides.
  • Puissance et dureté : Souci de soumission et de domination ; affirmation de la force.
  • Destructivité et cynisme : hostilité à la nature humaine.
  • Projectivité : Perception du monde comme dangereux ; tendance à projeter des pulsions inconscientes.
  • Sexe : Trop préoccupé par les pratiques sexuelles modernes.
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Cette thématique de l’anti-autoritarisme trouve l’une de ses sources les plus significatives dans une étude collective, intitulée La Personnalité autoritaire. Il s'agit d'une étude de psychologie sociale menée aux États-Unis par l’Institut de Recherche Sociale, et elle sera éditée en 1950 par l’American Jewish Committee. L’objet de cette étude, menée sous la direction de Theodor Adorno, était d’analyser les ressorts psychologiques et sociaux qui ont permis l’émergence du fascisme au XXe siècle. Un outil qui allait servir dès les années cinquante, durant la Guerre froide, face au stalinisme, mais aussi pour contrer l’émergence de tout autoritarisme en Occident et aux Etats-Unis. C’est en grande partie de cette étude que l’on doit l’amalgame constant entre toute forme de conservatisme ou de nationalisme – voire de simple attachement aux standards classiques de la vie en société – avec le national-socialisme et le Fascisme. Pour Max Horkheimer ou Theodor Adorno c’est en fait l’ensemble de l’histoire chrétienne qui conduit à l’antisémitisme et au Fascisme selon un raisonnement spécieux qui voudrait que l’auto-répression sexuelle induite par la morale chrétienne entraînerait chez les individus chrétiens une compensation et un défoulement (au sens freudien) qui déboucherait nécessairement sur l’antisémitisme et le Fascisme.

Le terme de Fascisme employé par ces idéologues est par ailleurs un concept fantasmé et bien éloigné de sa forme historique réelle, mais qui est sensé constituer une forme d’archétype intemporel de l’ennemi protéiforme et toujours renaissant des « ennemis de la société ouverte ». Citons ici Adorno qui expliquait : « en nous concentrant sur le fasciste potentiel, nous n’avons pas l’intention d’affirmer que d’autres modèles de personnalité et d’idéologie ne pourraient pas être étudiés avec profit de la même manière. Néanmoins, notre opinion est qu’aucun courant politico-social ne représente une plus grave menace pour nos valeurs et nos institutions traditionnelles que le fascisme, et que la connaissance des forces de la personnalité qui favorisent son acceptation peut, en dernière analyse, se révéler utile pour le combattre. »

Cette enquête – qui prit la forme d’un questionnaire soumis à plus de 2000 sujets américains – se donnait comme but de « comprendre ce qui influence un individu dans son adhésion au fascisme et comment le déceler chez un individu qui ne dira jamais ouvertement cette adhésion, et qui ne la ressent même pas clairement lui-même ». L’étude sur la personnalité autoritaire se présentait de la manière suivante : « une liste de propositions est soumise aux sujets de l’enquête, auxquelles ils doivent donner leur accord ou leur désapprobation. Mélangées dans la liste, les propositions sont liées à des thèmes psychosociologiques. Ces thèmes sont par exemple le conventionnalisme, la soumission à l’autorité, l’agressivité autoritaire, l’anti-intraception, la superstition et la stéréotypie, le rapport à la sexualité, etc. En fonction des réponses « d’accord » ou « pas d’accord », les penchants autoritaires et anti-démocratiques sont notés et classés sur une échelle F, comme fascisme. Cette échelle F est elle-même construite et enrichie par d’autres échelles : A-S comme antisémitisme, CPE comme conservatisme politico-économique et E comme ethnocentrisme. »

Connaître cette théorie se révèle très instructif pour comprendre d’où provient une grande partie du mal-être et de la mauvaise conscience qui mine l’Occident contemporain. On y découvre l’application méthodique et clinique de penseurs politiques engagés qui se sont arrogés le droit de déterminer ce qui est moral ou non, non seulement dans l’Histoire et la culture de l’Occident mais jusque dans l’inconscient supposé des populations occidentales afin de l’en extirper comme par un acte psycho-chirurgical.

Comme le disait Adorno lui-même : « La tâche est comparable à celle de l’élimination de la névrose, de la délinquance ou du nationalisme du monde. Ils sont le produit de l’organisation globale de la société et ne peuvent être changés seulement si cette société est changée. »

Dès lors, si le nationalisme est une maladie mentale, il en découle logiquement que les nationalistes sont des malades mentaux qu’il faut soigner. La psychiatrisation de toute pensée attachée au fait national vient de là, elle a fait le chemin que l’on sait jusqu’à nos jours. Elle est l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête de toutes les formes de patriotisme ou de souverainisme.

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Textes à l'appui

Guillaume Faye et Adorno

À propos des “Prismes” de Theodor Adorno

Theodor Adorno est un des représentants les plus intéressants de l'École de Francfort, cette célèbre école néomarxiste allemande, dont l'actuelle idéologie dominante est largement redevable. L'École, en effet, eut pour principale fonction d'“embourgeoiser” la doctrine marxiste en portant le soupçon sur l'idée de révolution prolétarienne, et en remplaçant l'idée de la lutte des classes par les impératifs catégoriques de la morale biblique. Paradoxalement, le déclin du marxisme, le retour en force de l'individualisme libéral, l'esprit cosmopolite à l'américaine et la grande vogue des “droits de l'homme” sont une des retombées du travail et de l'influence de l'École de Francfort, dont seul Jürgen Habermas est encore vivant. À côté d'Horkheimer, d'Ernst Bloch, de Walter Benjamin, le quatrième “grand”, Theodor Adorno, est certainement le plus intéressant et le plus contradictoire des penseurs de l'École. Réfugié d'Allemagne aux États-Unis avant la guerre en raison de son identité juive, Adorno eut l'occasion de porter un regard critique (et effrayé) sur la société américaine, pour lui préfiguration d'un “primitivisme” qui risquait de s'étendre à la planète.

Dénonçant la régression musicale dans le jazz et le le rock, selon des analyses très évoliennes, décelant dans “l'art de masse” et “l'industrie culturelle” qui s'épanouissaient dans le cinéma hollywoodien, la télévision, le music-hall, etc. un redoutable déclin de la culture, formulant l'idée que le modèle occidental de consommation de masse constituait à la fois une aliénation intérieure de la spiritualité humaine, une destruction de l'art et de l'esthétique, et un modèle inédit d'oppression totalitaire sur un citoyen devenu “esclave volontaire”, Adorno fut très vite mal vu des milieux progressistes. À certains égards d'ailleurs, sa critique de la société occidentale porte les prémisses des analyses avortées des situationnistes et rappelle par certains traits le discours de notre “Nouvelle droite”.

Malheureusement, et comme toujours, la critique d'Adorno souffre de ne pas aller jusqu'au bout d'elle-même, ce qui explique que les courants gauchistes qui la reprendront dans les années 50 et 60 ne parviendront pas à en rendre la formulation crédible et se retrouveront, comme le vit Guy Hocquenghem, du côté du “système”. En effet, tout comme d'ailleurs celle de Wilhelm Reich, la dénonciation très élaborée que brosse Adorno de la société américano- occidentale appuie ses critiques sur les fondements philosophiques mêmes qui ont donné lieu à cette société : égalitarisme individuel, démocratisme du contrat social, impératif du bonheur économique, etc. Ce qui fait qu'au bout du compte, la pensée d'Adorno souffre d'une grande naïveté philosophique (décelable même dans le style) et d'une contradiction insurmontable : l'affirmation d'une hiérarchie naturelle dans l'ordre des arts, de l'esthétique, de la culture en général (par ex. le jazz est pour lui une expression d'ordre inférieur, la civilisation américaine vaut moins que la culture européenne sur le plan de l'apport à l'humanité) et la revendication impérative et dogmatique d'un égalitarisme dans les domaines politiques et sociaux ; de même apparaissent contradictoires la dénonciation de “l'art de masse” (concept qu'Adorno abandonnera pour celui de cultural industry parce qu'il ne voulait que le terme marxiste “masse” fut pris en mauvaise part !) , dénonciation qui inspirera Baudrillard, et le souhait d'une “démocratie de masse”.

En dépit de ces impasses, l’œuvre d'Adorno, aujourd'hui soigneusement tue par une classe intello-médiatique en proie à l'ignorance et au recentrage, composée d'une cinquantaine d'essais et d'articles littéraires, philosophiques et sociopolitiques échelonnés entre 1935 et 1955, présente un grand intérêt par l'exactitude et la finesse de son analyse de la société de masse.

Les éditions Payot, qui se sont attelées à la tâche, capitale en ces temps de désintérêt pour le débat théorique, de traduire l’œuvre de l'École de Francfort et notamment celle d'Adorno, viennent d'éditer Prismes, critique de la culture et société, 13 brefs essais sur l'art, la littérature, la musique, la critique de la société, parus en Allemagne en 1955 (Prismen, Suhrkamp, Francfort).

Le propos central de cet essai, largement dépourvu des préjugés propres aux progressistes, est de prévenir le risque de voir une tradition culturelle, fut-elle “droitière”, pervertie par le conformisme et donc privée de son sens : refus de laisser Bach ou Kafka récupérés par de fumeuses ontologies, volonté de combattre l'oubli prématuré dont on entoure Spengler, Veblen ou Stefan George, combat contre les modes faussement subversives ou pseudo-émancipatrices, comme le jazz ou le libéralisme de Mannheim ou de Huxley, etc.

Ce sont les chapitres sur Spengler, Thorstein Veblen et le poète Stefan George qui doivent le plus retenir l'attention. Avec une rare honnêteté intellectuelle, Adorno resitue ces “penseurs”, qui se tiennent pourtant à cent lieux de sa propre vision du monde dans toute leur dimension subversive, non-humaniste et anti-égalitaire. Le chapitre sur “Spengler après le déclin” est particulièrement passionnant. Adorno tente d'y « résister à Spengler », qu'il admire et combat, et dont le solaire et lucide pessimisme le fascine et le révulse tout à la fois. Partageant l'analyse de Spengler sur le caractère décadentiste et pathogène du monde occidental bourgeois, Adorno veut tout de même “sauver” cet Occident, puisqu'il est porteur des idéaux bibliques et égalitaires. Tragiquement, partagé entre sa culture allemande et son âme juive, Adorno écrit : « Pour échapper au cercle magique de la morphologie spenglérienne, il ne suffit pas de dénoncer la barbarie et de faire confiance à la santé de la culture — confiance que Spengler pourrait tourner en dérision ; il faut bien plutôt comprendre la barbarie inhérente à la culture. N'ont une chance de survivre au verdict spenglérien que les pensées qui remettent en question à la fois l'idée de la culture et la réalité de la barbarie ».

Crucifié entre son rejet viscéral des formes de la société occidentale (et il entend par là aussi bien l'américanisme que le national-socialisme) et son attachement à ses principes fondateurs, notamment la démocratie de masse, Adorno, symbolisant par là l'impasse philosophique de l’École de Francfort, se réfugie dans l'utopie avouée : « Au déclin de l'Occident ne s'oppose pas la résurrection de la culture, mais l'utopie que renferme dans une question muette l'image de celle qui décline ».

Pour compléter ce portrait de l'ambiguïté de la pensée d'Adorno de sa double attirance pour une morale révélée de filiation biblique et pour une conception esthétique et “amorale” de l'existence, il faut mentionner le chapitre sur “George et Hofmannsthal” où Adorno défend la recherche de la beauté pour elle-même. T. Adorno est à la fois l'homme qui a décrit l'œuvre d'art comme aura, unique, immanente à elle-même, telle la statue d'une divinité gréco-romaine — faisant par là même l'apologie de cette “idolâtrie” que toute son idéologie abhorre — et celui qui termina le premier chapitre de l'ouvrage, dont il est ici question, par cette sentence : « La critique de la culture se voit confrontée au dernier degré de la dialectique entre culture et barbarie ; écrire un poème après Auschwitz est barbare et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d'écrire aujourd'hui des poèmes ».

Mais, au-delà des contradictions qui l'affectent, et même si l'on ne partage pas ses valeurs fondamentales, la lecture de l’œuvre d'Adorno (à laquelle Prismes constitue une parfaite initiation) demeure indispensable pour deux raisons.

Tout d'abord, plus de trente ans avant qu'ils ne se posent concrètement, Adorno mit le doigt sur les véritables enjeux de notre temps, masqués à son époque par le pathos marxien où se noyaient les intellectuels. En particulier, il a su dénoncer le caractère intégrateur, conformiste, massificateur d'une culture de masse principalement destinée à la jeunesse et qui se voulait, dès ses débuts aux États-Unis, anti-bourgeoise, non-conformiste, émancipatrice, voire révolutionnaire. Adorno a su démontrer que cette “nouvelle culture” constituait tout au contraire l'antithèse absolue à l'idée de dynamisme social et de révolte.

En second lieu, Adorno fut capable de sentir l'émergence, seulement visible aujourd'hui, d'un narcissisme dépolitisé, d'une indifférence sociale et d'un déclin de la création culturelle dans la consommation culturelle.

Quelles qu'aient été les idées qu'il ait pu défendre, Adorno, tout à l'inverse de doctrinaires actuels qui s'en sont pourtant inspirés, prêche pour l'engagement, le militantisme idéologique (qui semble aujourd'hui “dépassé”), le combat des projets de société. Certes, il manque à ce possédé de la critique un projet affirmatif. Mais, en un temps, où l'esprit critique comme l'esprit créatif disparaissent l'un comme l'autre au profit de l'esprit passif, la lecture d'Adorno demeure une bonne leçon, même pour ses piètres épigones.

♦ Theodor Adorno, Prismes : Critique de la culture et de la société, Payot, 247 p.

Guillaume Faye, Panorama des Idées actuelles (bulletin "littéraire" du GRECE), 1986.

Bibliographie

  • Julius Evola, « Le mythe Marcuse », in : Julius Evola, Les Hommes au milieu des ruines, Grez-sur-Loing, Pardès, 1984 (rééd. 1972, trad. française 1984), 286 p., p. 259-265.
  • Julius Evola, « Psychanalyse de la "contestation"», in : Julius Evola, Phénoménologie de la subversion, 1984, Troisième partie : « La soi-disant contestation globale », Editions de l'Homme libre, 2004, p. 129-135. Lire en ligne : [1]

Cité dans

  • Marx. La lutte des classes est le moteur de l’histoire, Apprendre à philosopher, RBA, Barcelone, 2019.

Sources audio

  • Tavistock, un laboratoire d'ingénierie sociale, émission Radio Méridien Zéro, avec Thibaut Philippe et Maurice Gendre : [2]

Articles connexes

Liens externes

  • Gilad Atzmon, Une révision de l’échelle F d’Adorno, censée mesurer le degré de « fascisme » en chaque individu : [3]
  • Pierre-Antoine Plaquevent, Mai 68 et l’attaque contre la personnalité autoritaire : [4]
  • Friedrich P. Ost, Les fossoyeurs de la civilisation occidentale (article paru dans « zur Zeit », Vienne, n°21/2017, http://www.zurzeit.at): [5]