Ordre nouveau

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Ordre nouveau a été la principale organisation nationaliste française entre 1969 et 1973. Elle est entrée dans l'histoire pour avoir donné naissance au Front national.

Toute première affiche d'O.N. (fin 1969), visiblement issue de l'école graphique d'Occident.
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Fondation

Meeting du 13 mai 1970, à la Mutualité.

Ordre nouveau naît d'une réflexion menée au second semestre 1969 entre d'anciens militants d'Occident et de la FEN, et des responsables du GUD, qui est alors l'unique groupe militant réellement actif sur la scène nationaliste. Ils s'accordent sur l'objectif — la construction d'un vrai parti jouant à fond le jeu démocratique — et sur les moyens, la mise en place d'une organisation disciplinée ayant vocation à constituer le noyau initial d'un tel parti.

A la même époque (de juillet à octobre 1968) ont lieu des tables rondes réunissant autour de Roger Holeindre, François Duprat et Jean-Gilles Malliarakis tous les cercles et groupements de la droite nationale : les amis de Pierre Sidos, ceux de Pierre Sergent, de Jean-Marie Le Pen, le MJR, le groupe Militant, Pour une jeune Europe, L'Élite européenne etc., ainsi que des représentants du GUD. Ces derniers voient vite que ces conciliabules, censés accoucher d'un rassemblement unitaire, ne mèneront à rien. Aussi décident-ils de brusquer les choses et de se charger eux-mêmes de mettre en chantier une telle structure.

La formule qu'ils retiennent synthétise des apports hérités d'Europe-Action, comme une stricte discipline réprouvant tout activisme illégal et la volonté d'être présent aux élections, et d'Occident, notamment le minimalisme idéologique permettant de ratisser large, le principe d'une direction collégiale anonyme, ainsi que l'art de de se faire connaître sans bourse délier par des provocations calculées.

Contact est pris avec l'avocat Jean-François Galvaire, qui vient de rompre avec Jean-Louis Tixier-Vignancour. Il se déclare en accord avec cette approche. C'est lui qui suggère l'appellation « Ordre nouveau », qui fait référence aux non-conformistes des années 30 tout en étant garante de scandale valant publicité gratuite.

Chronologie

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1. La construction du mouvement (nov. 1969–mai 1970)

  • 18 novembre 1969 - Réunion fondatrice, à laquelle prennent part 30 à 40 militants, sous la présidence de Galvaire, investi d'emblée porte-parole du mouvement.
  • Décembre 1969 - O.N. annonce par affiches une réunion publique devant se tenir le 10 décembre au soir dans un cinéma du 15e arrondissement de Paris, le Saint-Lambert, ce qui déclenche une campagne de menaces de la part de groupes gauchistes. Le meeting aura lieu, brièvement, sur le trottoir, un attentat à la bombe ayant frappé le cinéma la nuit précédente.
  • Janvier 1970 - Commence une longue série de troubles dans les centres universitaires d'Assas et Nanterre, qui mettent au premier plan de l'actualité la mouvance GUD-O.N. Celle-ci enregistre des ralliements, en particulier celui de François Duprat.
  • Février 1970 - O.N. réédite à plus grande échelle l'opération Saint-Lambert en retenant la salle de la Mutualité pour le 26 février, sur le thème « Europe libère-toi », en laissant entendre (sur une idée de Duprat) qu'y parleront des représentants du MSI italien et du NPD allemand... Cela suscite dans la presse un tonnerre d'imprécations sans précédent contre la résurgence de l'« internationale nazie ». Le meeting est interdit le 15 février. O.N. annonce alors, aux mêmes lieu et heure, une réunion pour la défense de la liberté d'expression, interdite à son tour le 24 février. Bien que ne représentant qu'une petite bande inorganisée d'à peine 250 militants parisiens (GUD compris), O.N. apparaît déjà comme le pôle dominant de la scène nationaliste.
  • Avril 1970 - Des contacts sont repris avec les organisations concurrentes en vue de monter un grand meeting unitaire pour le 13 mai, annoncé le 12 avril lors d'une conférence de presse tenue conjointement avec Pour une jeune Europe.
Meeting du 13 mai 1970, à Paris.
  • 14 mai 1970 - 1er congrès, improvisé. Un Conseil national est élu.

2. La phase anti-gauchiste (juin 1970–mai 1971)

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De groupement de jeunes Parisiens qu'il était au début, Ordre Nouveau se mue progressivement en mouvement d'implantation nationale apte à attirer des adultes. Il se discipline, unifie son discours et sa pratique, ce qui entraînera des défections : Galvaire, Malliarakis, quelques animateurs de L'Élite européenne et de Pour une jeune Europe (mais pas leurs militants).

L'action est alors dominée par la lutte anti-gauchiste, qui reste le premier levier de recrutement. Pour O.N., les gauchistes ne sont qu'une excroissance dévoyée du système (pour preuve, l'impunité dont ils jouissent), délibérément mise en avant par le régime Pompidou pour compromettre toute opposition. O.N. se laisse instrumentaliser comme force antagoniste dans cette mise en spectacle tout en l'exploitant pour étendre son influence. Cette ambigüité touchera à son comble lors de la fameuse soirée du 9 mars 1971.

  • 29 mai 1970 - Démission de J.F. Galvaire, apparemment suite à un conflit portant sur sa latitude d'expression dans son rôle de porte-parole.
  • 7 juin 1970 - Première expérience électorale d'O.N. Sa candidate obtient 3,2% des votes à une législative partielle tenue à Paris.
  • 20 novembre 1970 - O.N. inaugure son siège du 8 rue des Lombards, au centre de Paris.
  • 19 et 21 décembre 1970 - En solidarité avec la révolte anti-communiste qui vient d'éclater en Pologne, manifestations-surprises, non annoncées (jusqu'à 700 participants à Paris).
  • Hiver 1970-1971 - Crescendo d'agressions gauchistes, de plus en plus graves, contre les militants du mouvement.
  • 9 mars 1971 - Meeting au Palais des Sports de la Porte de Versailles, protégé par un service d'ordre groupant des centaines de jeunes casqués et masqués (rejoints par Bernard Lugan, Alain Sanders et leurs amis du Comité royaliste pour un Ordre nouveau). En face, les gauchistes (Ligue communiste surtout) alignent aussi des troupes armées dans des quantités jamais vues, d'où un déchaînement inouï de violences. Intervention des forces de police, elles aussi fort nombreuses, qui auront fort à faire pour ramener le calme.
  • 14 mars 1971 - Élections municipales. O.N. a présenté dans toute la capitale des listes qui recueillent 2,6% des suffrages.

3. L'ébauche d'un parti (juin 1971-juin 1972)

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Durant cette phase, O.N. s'efforce de se défaire de son image de bagarreurs de rue pour réinvestir sa notoriété dans le rôle de rassembleur de la droite d'opposition. Le mouvement lance une campagne de relations publiques pour se créer un halo de sympathisants parmi les nationaux démobilisés : dîners-débats, cycle de conférences à Paris (les « Lundis nationalistes ») où prennent la parole des anciens de Jeune nation, du mouvement Poujade, des guerres coloniales (dont Jean-Marie Le Pen, le partenaire-clé sans qui on sait que rien ne sera possible), du MNP etc. Des cadres du GRECE coopèrent discrètement avec le mouvement. L'aspect anti-gauchisme devient secondaire, O.N. intervient désormais sur des thèmes politiques généraux. Le mot d'ordre est alors « Ordre nouveau présent partout ».

  • 13 mai 1971 - Manifestation (interdite mais maintenue) pour demander l'abrogation des accords franco-algériens. Elle est l'occasion de lier contact avec les milieux « Algérie française », notamment Georges Bidault.
  • 18 mai 1971 - Manif-surprise (dispersée par la police) en solidarité avec Minute qui vient d'être l'objet d'un attentat à la bombe.
  • Juin 1971 - Première parution du mensuel imprimé Pour un Ordre nouveau (jusque là, faute de moyens, le mouvement ne publiait que d'épisodiques bulletins ronéotypés). Y est annoncé le projet de créer autour d'O.N. un « front national », dans la perspective des élections législatives de 1973.
  • 25 octobre 1971 - Manifestation (interdite mais maintenue) contre la visite officielle du leader soviétique Leonide Brejnev.
  • 27 janvier 1972 - Sur fond de scandales financiers répétés qui accablent le parti gaulliste au pouvoir, O.N. tente de se profiler comme le mouvement anti-corruption avec une première manifestation sur ce thème.
  • 1er mars 1972 - Nouvelle manifestation anti-corruption (interdite mais maintenue).
  • 22 mars 1972 - Meeting à la Mutualité contre l'ultra-gauche, qui semble alors basculer dans le terrorisme.
  • Mai-juin 1972 - Vaste campagne d'explication interne pour la préparation du congrès d'O.N. Le mouvement compte alors 2300 adhérents à jour de cotisations et sans doute autant de partisans actifs non encartés.
  • 10 et 11 juin 1972 - Congrès d'Ordre nouveau, à Paris. Un bureau politique enfin formalisé est élu (le précédent n'était qu'une instance cooptée à composition flottante), composé de José Bruneau de la Salle, François Duprat, Hugues Leclère, Christian Lefèvre, Alain Robert. Ce dernier devient secrétaire général, en rupture avec la tradition de collégialité égalitaire à la direction. Coup de théâtre, le deuxième jour : alors qu'il était prévu que O.N. irait aux législatives de 1973 sous l'étiquette « Front national pour un Ordre nouveau », la commission élections propose l'appellation « Front national » tout court, afin de susciter un rassemblement plus large doté d'une identité propre. Après un long débat, les dirigeants se rangent à cet avis. La motion est votée par 224 mandats contre 52 et 8 abstentions. Le Front national naît ainsi presque par accident.

4. La période Front national (juillet 1972-mars 1973)

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Le mouvement cesse pratiquement toute activité propre. Démarrée dans l'euphorie, l'opération Front national finira dans le doute. O.N. y laisse des plumes (scission du GAJ) et a le sentiment de ne pas voir payés de retour ses sacrifices, financiers notamment. La double appartenance impliquant double cotisation, beaucoup d'adhérents parmi les plus généreux négligent de cotiser à O.N. alors en sommeil. Si, au début, la majorité du mouvement envisageait une fusion progressive au sein du F.N., à partir de février 1973 l'avis général sera que O.N. doit continuer et ne participera au F.N. que s'il le veut bien.

  • Juin 1972 - Dès les lendemains du congrès, Alain Robert rencontre Dominique Venner pour lui proposer de prendre la tête de la fraction nationaliste du futur F.N. afin de faire contrepoids à Le Pen. Il reviendra à la charge en septembre, mais Venner décline la proposition. Entre-temps, François Brigneau se charge d'amadouer Le Pen pour le convaincre de faire alliance avec O.N., tandis que des contacts sont pris tous azimuths chez les « nationaux ».
  • Septembre 1972 - O.N. fait imprimer en Italie un stock d'affiches «Front national» signées d'une déclinaison bleu-blanc-rouge de la flamme tricolore qui est le logo du MSI, lequel sponsorise gracieusement le tirage.
  • 23 septembre 1973 - Séminaire de rentrée des cadres parisiens d'O.N., aux Andelys. Le Pen est invité à la soirée barbecue du samedi. Des dirigeants du GUD boycottent cette rencontre. Trois responsables parisiens démissionnent.
  • 30 septembre-1er octobre - Conseil national à Saint-Étienne. La presse en retient que O.N. s'apprête à lancer un front national en mettant l'accent « contre l'immigration et l'assimilation des étrangers ».
  • 2 octobre 1973 - Le mensuel tabloïd Pour un Ordre nouveau passe de 8 à 16 pages et lance un supplément hebdomadaire.
  • 5 octobre 1972 - Lancement officiel du F.N. lors d'une réunion d'environ 80 personnalités. Le Pen accepte l'étiquette « Front national », ainsi que les affiches et le logo qui vont avec. On s'entend sur une direction 3/3, c.à.d. O.N. + Le Pen et ses amis + un centre droit d'opposition censé être incarné par Guy Ribeaud (proche de Georges Bidault), mais ce dernier se retire une semaine après. De ce fait, vont échoir aux fidèles de Le Pen les 2/3 du bureau politique et du comité central, O.N. y étant en minorité quoique représentant la très grande majorité des militants.
  • 28 novembre 1972 - Durant un meeting GUD-ON au Centre Assas, Patrice Janeau, leader du GUD Assas, rend publique son hostilité à l'opération Front national. Gros malaise.
  • 8 janvier 1973 - Patrice Janeau annonce par communiqué sa démission d'O.N. en critiquant l'opération F.N. : « L'élargissement escompté de notre audience politique ne s'est pas réalisé ; l'apport militant extérieur au mouvement est demeuré quasi-inexistant ». Il part rejoindre les solidaristes pour créer le Groupe action jeunesse.
  • 17 janvier 1973 - Le meeting F.N. au Palais des Sports de Paris, qui devait être le point culminant de la campagne des législatives, se tient dans une ambiance morne et une salle à moitié vide. La base d'O.N. commence à mettre en doute la clairvoyance de ses dirigeants.
  • 22 février 1973 - Le Pen exclut François Duprat du F.N., et ipso facto d'O.N.
  • 4 mars 1973 - 1er tour des élections législatives. Les 104 candidats F.N. (pour les 2/3 fournis par O.N.) réalisent des résultats peu différents de ceux qu'O.N. aurait pu faire seul.
  • Mars 1973 - Fondation du Front de la jeunesse, censé créer un lien organique entre les jeunes d'O.N. et ceux du F.N. Vu la grande rareté de ces derniers, le FJ sera de facto une courroie de transmission d'O.N.
  • 24-25 mars 1973 - Conseil national d'O.N., qui décide le maintien de la participation au F.N. mais aussi la reprise des activités autonomes d'O.N. Le mouvement refait paraître sa presse, stoppée depuis deux mois.

5. Les semaines finales (avril-juin 1973)

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Ordre nouveau revient à ce qui avait été son plan au moment de la création du FN, à savoir animer des campagnes dont ce dernier ne veut ni ne peut se charger. Ainsi, la question de l'immigration, devenue incontournable au printemps 1973. O.N. l'aborde dans des termes économiques et sociaux (pressions sur les salaires et sur la qualification des emplois) incompatibles avec le culte de la libre entreprise du F.N. d'alors. Accessoirement, ce thème se relie à l'anti-gauchisme (c'est l'époque où les maoïstes ethnicisent les rapports sociaux en excitant les ouvriers immigrés à la violence contre les « petits chefs » blancs). La question immigration apparaît comme le levier décisif pour mener le nationalisme vers ce qu'on n'appelle pas encore le « populisme ».

Pendant ce temps, le bras de fer se poursuit en sourdine avec J.M. Le Pen, qui réclame qu'O.N. se fonde dans le F.N., tandis qu'O.N. défend une conception confédérale du Front résumée par le slogan « l'union n'est pas la confusion ». Le conflit se réglera au détriment d'O.N. avec sa dissolution par le gouvernement.

  • 28-29 avril 1972 - Congrès du FN, à Paris. À la tribune, un fidèle de Le Pen, Dominique Chaboche insinue sans vergogne qu'O.N. aurait saboté la campagne législative du F.N. Les intéressés s'abstiennent de réagir, par discipline, mais on frôle le point de rupture.
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  • 9 au 11 juin 1973 - Congrès d'O.N., à Bagnolet, réunissant près de 300 délégués. La ligne proposée par le bureau politique — rester au FN sans s'y dissoudre — est approuvée à l'unanimité moins 29 mandats.

La campagne anti-immigration sauvage démarre dans la foulée. Elle suscite un énorme tollé dans la classe politique, mais aussi un flux d'adhésions sans précédent. O.N. aura quelques jours durant la sensation d'être enfin en train de devenir mouvement de masse.

  • 21 juin 1973 - Meeting « Halte à l'immigration sauvage ! » à la Mutualité. Les orateurs veillent à s'abstenir de tout propos à connotation racialiste. Fr. Brigneau déclare : « Le peuple juif a gardé son intégrité parce qu'il ne s'est pas mélangé, mais nous n'avons pas de leçons à recevoir de la part de ceux qui ont mis les Palestiniens dans des camps ! » À l'extérieur, l'ultra-gauche, en particulier la Ligue communiste qui est en train de se radicaliser dans un terrorisme de moyenne intensité, mène de très violentes actions de commandos contre la police (qui comptera 76 blessés graves) et tente de prendre d'assaut le local d'O.N.
  • 28 juin 1973 - Comme il était prévisible, la Ligue communiste est dissoute par décret du Conseil des ministres, mais également O.N., nullement impliqué dans les émeutes.

Suite à cette dissolution, l'essentiel des cadres de l'ex-Ordre nouveau vont créer les Comités Faire front qui donneront naissance au Parti des forces nouvelles en novembre 1974.

Vidéo

Textes à l'appui

Le temps d'Ordre nouveau..., par Philippe Pierson[1]

L’existence d’Ordre Nouveau a été relativement brève. De sa naissance, en novembre 1969, à la dissolution de juin 1973, il ne s’est guère écoulé plus de trois années. Ordre Nouveau succédait à d’autres mouvements nationalistes au parcours plus ou moins météorique et même s’il s’est dans une large mesure prolongé dans le Parti des forces nouvelles (PFN), le « temps d’ON » fut bref et singulier. Cette singularité même fut porteuse d’avenir.

Contrairement à ce qu’on dit parfois, l’aventure n’a pas été sans lendemain. Celui qui croit à son combat ne milite jamais en vain. Le « groupuscule avorton et paradeur »- ainsi que ses grands amis de la Ligue communiste le désignaient dans leur style inimitable – n’est pas resté sans héritage.

J’ai parlé d’une aventure. C’en fut une, en effet, et qui vit encore en nous. Nous avions eu vingt ans quelque part autour de mai 1968 et poussés par je ne sais quelle aberration, nous nous étions engagés dans le combat nationaliste à une époque où régnait une atmosphère de gauchisme assez comparable dans son unanimisme à la mode écolo d’aujourd’hui. A cette différence près que toutes les chapelles du gauchisme prônaient la révolution violente, en paroles, mais aussi en actions. Pour un lycéen, un étudiant, un jeune travailleur, s’affirmer militant de l’ULN (Union des lycéens nationalistes – branche lycéenne d’Ordre nouveau), du GUD (Groupe Union et Défense – branche étudiante) ou d’ON était assez concrètement dangereux.

D’où une première singularité : il était préférable de ne pas avoir de répugnance de principe pour l’affrontement physique, ou alors de savoir la garder pour soi.

Autre singularité : nous nous voulions en rupture. Avec la démocratie bourgeoise, version gaulliste ou libérale, avec le conformisme marxiste et marxisant, bien sûr, mais aussi avec nos aînés « nationaux ». Soyons clair : c’était très souvent - pas toujours – injuste mais pour nous, tout ce qui dans la famille « nationale » avait plus de 30 ans (plus de 75% des adhérents n’avaient pas cet âge) était au mieux un honorable vaincu, au pire un vieux con[2]. Nous ne voulions rien connaître des défaites du passé, sinon les enseignements à en tirer.

Nous avions notre propre style, nos propres emblèmes et signes de reconnaissance – comme le rat noir et ce graphisme particulier que l’on rencontre encore aujourd’hui dans les coins d’Europe les plus inattendus[3]. L’organisation était assez brouillonne et aléatoire. Il suffisait souvent d’adhérer pour se retrouver à son corps défendant responsable de plusieurs arrondissements parisiens ou d’un département entier.

Les cheveux étaient plutôt longs, nous pratiquions l’autodérision plus souvent qu’à notre tour et nul n’était plus moqué que le « mytho », celui qui se complaisait dans la nostalgie des combats d’hier. Nous préférions les Stones et les Who à la musique militaire, nous riions beaucoup, nous chantions, nous recevions des coups que nous rendions généreusement, nous buvions pas mal aussi…. Nous étions fêtards et bagarreurs et les petites militantes désireuses de protéger leur vertu avaient parfois fort à faire… Et « le mouvement » était toute notre vie.

Finalement, nous ne vivions pas si mal notre époque. Pour nous aussi, d’une certaine façon, mai 68 était passé par là. Nous savions que rien ne serait plus vraiment pareil, que cela nous plaise ou non, et incarner le nationalisme d’après 68 était très exactement ce que nous voulions. Alors bien sûr, ce qui reste d’abord aux « anciens » ce sont des souvenirs épiques, tumultueux et des amitiés indéfectibles. Une vraie solidarité aussi… Comment pourrait-il en être autrement ? Mais est-ce bien tout ? Sûrement pas, sinon l’héritage d’ON serait au final assez conforme à l’image qu’en donnaient nos adversaires : barres de fer et casques noirs, meetings homériques, bagarres sur les marchés et guère de réflexion, ni de véritables visées politiques.

Dirigeants et militants avaient bel et bien une ligne et un objectif principal et le « style ON », dans ses excès même, n’en était qu’une traduction. Mais ce n’est pas dans les documents d’actualité de l’époque qu’on pourra s’informer là-dessus, tant l’occasion ne fut quasiment jamais donnée à ON d’exposer ses thèses dans les médias. Nous n’y comptions guère d’ailleurs, tablant sur l’agressivité et le goût du spectaculaire pour obtenir une visibilité qui ne nous aurait jamais été accordée spontanément. Dans certaines circonstances et à condition de ne pas confondre le moyen et le but, un tel choix peut se justifier : il ne sert à rien de chercher à plaire à des adversaires qui ont tous les moyens de vous ignorer sur le fond et tout intérêt à vous diffamer. De surcroît, compte tenu de l’ambiance de l’époque où le gauchisme faisait régner une atmosphère de terrorisme intellectuel mais aussi physique, le « style ON » n’était pas vraiment un obstacle au recrutement à condition de savoir éliminer détraqués et provocateurs[4].

Les documents existent néanmoins, aussi complets et précis que possible, mais ils étaient jusqu’à ce jour difficilement trouvables. On se félicitera donc de la réédition chez Déterna des deux ouvrages – sobrement intitulés « Ordre Nouveau » - publiés à l’occasion des congrès de juin 1972 et juin 1973. Pas moins de 300 pages pour le premier (le rouge), 100 pages pour le second (le bleu), ces deux livres sont de véritables objets politiques non identifiés, tant ils ne ressemblent à rien de connu en la matière, sinon peut-être à un « Que faire ? » nationaliste écrit par quelque nouveau Lénine à la modestie excessive. Car même si les initiés peuvent assez facilement reconnaître la « patte » de tel ou tel, les auteurs sont officiellement inconnus, non par goût de la clandestinité mais parce qu’ON refusait le vedettariat et se voulait à direction collégiale. On ne brisera donc pas ce relatif anonymat, ne serait-ce que pour ne pas gêner ceux des rédacteurs qui ont pu voguer par la suite vers des rivages moins sulfureux. Les deux volumes sont construits selon un même schéma original, se répartissant à parts à peu près égales entre un récit linéaire, chronologique, quasiment au jour le jour, des combats du mouvement et une partie programmatique plus que fournie, l’un et l’autre s’entremêlant parfois. C’est donc d’abord le récit détaillé de la progression du mouvement, écrit sans fioritures et sans trop de lyrisme – sans excès d’objectivité non plus. Pas tant dans le désir de se faire plaisir (un peu quand même) que dans le but de témoigner d’une volonté soutenue, de marquer les étapes parcourues vers un objectif. Ce qui sous–tend en permanence cette longue saga qui ne fait grâce au lecteur d’aucun détail sur les meetings, les collages, les bagarres de rue et de hall de fac, d’aucun départ, d’aucune dissension ou tentative de scission, c’est la volonté de tirer les enseignements politiques des réussites comme des échecs et de tracer le chemin vers la naissance d’un parti nationaliste définitivement débarrassé des oripeaux et des complexes du passé, tourné vers l’avenir et convaincu de pouvoir vaincre à condition d’en vouloir les moyens.

Parmi ceux qui s’intéressent au sujet, peu ignorent qu’ON fut à l’origine du Front national. Encore faut-il comprendre que le choix de créer le Front comme lieu de rassemblement de la famille nationale et nationaliste et l’idée même d’aller sortir Jean-Marie Le Pen de sa retraite provisoire pour le mettre à la tête de celui-ci ne résultaient pas d’une conversion, d’un renoncement à je ne sais quel romantisme pour se tourner vers l’action « raisonnable ». Ce que les ouvrages en question indiquent, c’est que le projet existait dès l’origine de créer un véritable parti, tourné vers l’avenir, sans référence inutile à un passé plus ou moins folklorique, sans regrets mais aussi sans concessions et doté d’un véritable corps de doctrine. Au-delà de ce que pourrait laisser croire une attention superficielle au « style » et aux moyens d’actions d’ON, ceux-ci résultaient peut-être moins de l’ambiance de l’époque que de la volonté d’en user pour former un noyau de militants aguerris, convaincus, formés et aussi peu sensibles que possible aux sirènes du régime. Cela ne se fit pas sans heurts ni dissensions internes et les ouvrages en question ne le dissimulent pas non plus. Encore ces dissensions ne portèrent elles pas tant sur l’objectif que sur la place que devait tenir ON dans le futur parti : fusion totale ou noyau dirigeant, fédération de mouvements autonomes ou simple accord électoral ? Et dans toutes ces optiques, comme le rappelle le second volume, le Front National lui-même n’était conçu que comme une étape.

Bien sûr, la suite des évènements différa quelque peu de nos espoirs. Elle n’est pas contée dans les ouvrages cités qui s’arrêtent à la préparation du congrès de 1973 mais elle est assez connue : la campagne d’ON contre l’immigration clandestine[5] et la dissolution qui s’en suivit après le meeting sanglant du 21 juin 1973, la rupture des militants avec un Front qui leur semblait voué à l’échec et la longue rivalité entre le Parti des forces nouvelles et un FN qui sembla longtemps devoir rester embryonnaire… Ces années de formation ne furent toutefois pas perdues pour les meilleurs militants. Les connaisseurs du milieu nationaliste savent qu’entre les années 80 (grosso modo après l’effacement du PFN) et la crise « mégrétiste » de 1998, de nombreux anciens militants d’ON exerçaient – sans volonté coordonnée mais dans une solidarité certaine - des responsabilités à tous les niveaux de l’appareil du Front qui commençait alors – pour un temps seulement, hélas ! - à ressembler au parti dont ils avaient rêvé dans leur jeunesse. A tel point que Jean-Marie Le Pen, qui n’a certainement pas le défaut de manquer de mémoire, qualifia devant témoins la tentative de Bruno Mégret de 1998 de « vengeance d’Ordre Nouveau », ce qui était très certainement exagéré mais pas complètement faux.

Le lecteur pressé risque de passer un peu vite sur la partie programmatique des deux ouvrages, de prime abord moins palpitante. Il aurait tort, tant elle est à de nombreux points de vue fascinante malgré le temps passé ou peut-être à cause de lui. Certes le discours est parfois daté : le bloc de l’Est est toujours une menace concrète et on vit encore en France sous le règne du gaullisme immobilier. Peut-être aussi y compte-t-on trop sur les vertus de la construction européenne. Mais à côté de cela, que de prémonitions, que de fulgurances ! A bien des égards ces livres méconnus sont d’une actualité surprenante. Tous les thèmes sociologiques et politiques sont abordés, depuis le refus du libéralisme et de la transformation du travailleur et du citoyen en consommateurs jusqu’à la réforme de l’école en passant par la construction européenne et la refondation de l’Etat. Et aucun thème n’est abordé sans propositions. La place manque pour tout aborder, mais quelques exemples pris presque au hasard suffiront à éclairer mon propos. On trouve une dénonciation d’une extraordinaire pertinence de la « société en miettes » où l’individualisme libéral mène inéluctablement au « tribalisme » (on dirait aujourd’hui communautarisme, ce qui est après tout moins précis). On trouve aussi, dans un tout autre domaine et en un temps où la plus grande partie de la « droite » voit dans Israël le « bastion de l’Occident », la revendication de la création d’un Etat palestinien ouvert sur la mer par le rattachement de la bande de Gaza et le retour aux frontières d’avant 1967. On y parle – en 1971, je le rappelle - de protection de l’environnement et des ressources naturelles, de libération de l’information…

L’exemple le plus éclairant est sans doute celui de l’immigration, thème aujourd’hui présent dans tous les esprits mais dont il faut bien être conscient qu’à l’époque personne n'en parlait, y compris dans la droite nationale. Que dit ON alors que l’immigration est encore sans commune mesure avec l’invasion d’aujourd’hui ? Qu’elle est surtout « une solution de facilité qui satisfait ses utilisateurs dans la mesure où ceux qui emploient les travailleurs immigrés ne sont jamais ceux qui pâtissent des conditions pénibles qu’ils peuvent créer », qu’elle justifie le maintien d’emplois peu ou pas qualifiés et surtout rémunérés dans des conditions indignes, en permettant aux employeurs d’exercer une pression sur les salaires. ON voit même se profiler la revendication d’une participation des étrangers à la vie politique. En conclusion, si l’assimilation des immigrants européens est prônée, il est clair qu’ON ne croit guère à l’intégrabilité des autres et le principe d’une « limitation quantitative et qualitative » de l’immigration non européenne est revendiqué, dans l’optique d’un retour à terme dans leurs pays d’origine des travailleurs formés en France. On est bien loin du regroupement familial et de l’explosion actuelle, mais comment ne pas voir jusque dans la relative modération du discours une remarquable prescience ?

L’âge des « anciens d’ON » tourne aujourd’hui autour de la soixantaine. Ils n’ont pour la plupart rien renié et renoncé à rien et nombreux sont ceux qui ont conquis des places honorables sans se désavouer, même si les plus visibles et les plus connus, mais pas nécessairement les plus représentatifs, dont les engagements anciens sont parfois évoqués publiquement, sont aujourd’hui ceux qui ont réussi une brillante reconversion dans le système politique ou le monde des grandes affaires, ou les deux à la fois.

Quant aux autres, leur camaraderie et leur solidarité reste réelle et concrète et ils sont loin d’avoir tous raccroché. Sans doute sont-ils encore nombreux, ceux qui en se retournant sur leur jeunesse, ont au moins le sentiment d’avoir fait, en des temps quelque peu baroques , leur devoir pour que le flambeau soit relevé, que le relais soit transmis et que l’espoir ne meure pas.

Bibliographie

  • Frédéric Chatillon, Thomas Lagane et Jack Marchal, Les Rats maudits. Histoire des étudiants nationalistes 1965-1995, Paris, Les Éditions des Monts d'Arrée, 1995, 147 p.
  • Alain Renault (prés.), Ordre Nouveau - Juin 1972 & 3e congrès 1973, Paris, Déterna, 2009, 447 p.
  • Ordre nouveau raconté par ses militants, Paris, Synthèse éditions, 2019, 266 p.

Notes et références

  1. Article paru dans la revue Synthèse nationale, n°16, novembre-décembre 2009.
  2. A moins d’adhérer à ON, bien sûr !
  3. Sur ces points comme sur d’autres, on ne peut manquer de rendre hommage au talent d’un Jack Marchal.
  4. Généralement, ils s’éliminent d’eux-mêmes. Le meilleur moyen de se débarrasser d’un indésirable est encore de l’emmener coller des nuits entières. C’est rarement ce qu’il recherchait.
  5. ON fut le premier à aborder carrément ce thème… Et certains se souviennent avec amusement que Le Pen désapprouvait alors le choix de ce thème « provocateur » !