National-bolchevisme

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Le terme de national-bolchevisme s'emploie pour désigner différents courants politiques allemands de la période de la République de Weimar, caractérisés par une volonté d'opérer une synthèse entre nationalisme et socialisme, et de promouvoir une alliance entre l'Allemagne et la Russie soviétique.

L'aigle national-bolchévique, sur la couverture de la revue Widerstand dirigée par Ernst Niekisch. Le symbole sera repris à partir des années 1980 par différents cercles et mouvements, comme les revues Orientations et Vouloir, ou par Nouvelle Résistance

Les historiens les considèrent comme l'aile la plus à « gauche » de la tendance nationale-révolutionnaire de la Révolution conservatrice.

Les différents courants nationaux-bolcheviques

Les groupes de la mouvance nationale-bolchevique se caractérisent par une volonté de fusionner nationalisme et socialisme, l'adoption d'une rhétorique de gauche (impérialisme, peuples opprimés, lutte des classes, prolétariat, lutte de libération nationale, etc) selon laquelle l'Allemagne doit être considérée comme une colonie, la revendication d'une alliance entre celle-ci et l'Union soviétique.

Il n'y a jamais eu de « parti national-bolchevique » en Allemagne. On peut en revanche y rattacher différents cercles politiques, souvent regroupés autour de revues, prônant alliance entre nationalistes et communistes, alliance entre Allemagne et Union soviétique, et synthèse entre le nationalisme et une certaine forme de socialisme.

Parmi ces groupes, on peut distinguer trois « vagues » du national-bolchevisme[1], auxquelles il convient d'ajouter le cercle qui gravite autour d'Ernst Niekisch et de sa revue Widerstand, ainsi que l' « aile gauche » de la NSDAP.

La première vague : le national-communisme de Hambourg (1919-1920)

Une des particularités de la première vague du national-bolchevisme allemand est que ses chefs ne seront pas des « hommes de gauche de la Droite »[2], comme le seront ceux des autres groupes, mais qu'il s'agit de dirigeants « ouvriers » d'extrême gauche.

Un autre détail notable concerne la sémantique du surnom qu'on leur accordera. En effet, ces premiers « nationaux-bolcheviques » sont en réalité … d'authentiques antibolchéviques ! S'ils se revendiquent du marxisme, ils appartiennent à la tendance de l'extrême gauche qui se veut « conseilliste » (communisme des conseils) et spontanéiste. Cette tendance s'oppose en de nombreux points à la ligne de Lénine et ses principes d'organisation (élite révolutionnaire, Parti unique, « centralisme démocratique », etc). C'est d'ailleurs elle qui sera principalement visée par la célèbre brochure de Lénine Le gauchisme, la maladie infantile du communisme (1920).

Un bastion insurrectionnel communiste

En automne 1918,la grande ville de Hambourg est, comme d'autres régions d'Allemagne, le théâtre d'une insurrection menée par l'USPD (Parti social-démocrate indépendant) et par d'autres éléments d'extrême gauche. Les insurgés prennent le pouvoir dans la ville en novembre et proclament la république des conseils d'ouvriers et de soldats. Mais en janvier 1919, l'extrême gauche, qui vient de se constituer en Parti communiste d'Allemagne (KPD) décident de boycotter les élections constituantes. En conséquence, la SPD (Parti social-démocrate) obtient une victoire écrasante. Le gouvernement des conseils de Hambourg tombe, quand l'USPD se rallie au SPD pour établir un gouvernement régional reconnu par le nouveau gouvernement allemand.

Naissance d'une ligne « nationale-communiste »

Deux chefs de la « révolution manquée » vont alors tout tenter pour reprendre le pouvoir : Heinrich Laufenberg (1872-1932), qui a été président du conseil d'ouvriers et de soldats de novembre 1918 à janvier 1919, et Friedrich ou Fritz Wolffheim (1888-1942)[3].

Pour eux, les travailleurs allemands ont été trahis par le SPD, par l'USPD, mais aussi par la Russie soviétique. Ils essaient d'abord de réarmer des « milices ouvrières ». En juin 1919, le traité de Versailles les indigne. Désormais, le peuple allemand est pour eux un peuple colonisé, et la première tâche des révolutionnaires est donc de réconcilier la classe ouvrière et la nation, en focalisant la lutte contre le traité de Versailles. Le premier national-communisme allemand est né. Les deux leaders prennent une influence prépondérante sur la section du KPD de Hambourg, qui tend de plus en plus vers une tendance national-bolchévique.

Depuis Moscou, Lénine va fustiger cette « hurlante absurdité du national-communisme allemand ». Dans la brochure qu'il publiera en 1920, Le gauchisme, la maladie infantile du communisme, il dénoncera le « communisme de gauche allemand », traitant Wolffheim et Laufenberg de « petits chefs stupides ». Sur son intervention, les deux leaders sont exclus en octobre 1919 du KPD, lors du Congrès de Heidelberg. Pourtant, quelques mois plus tôt, Radek lui-même, alors qu'il était emprisonné à Berlin, avait commencé à négocier avec des officiers et des représentants de l’État allemand, comme Walther Rathenau, en plaidant une entente entre la Russie bolchevik et l’Allemagne.

Le KAPD

Wolffheim et Laufenberg lancent alors un appel , le 25 octobre 1919, dans leur propre organe (la KommunistischeArbeiterzeitung hambourgeoise), à la « constitution d’un nouveau parti ». Ils publient une Adresse à la classe ouvrière allemande, qui réclame une « Union sacrée révolutionnaire » contre l’Entente, position condamnée immédiatement par Radek.

Ils participent alors à la création du Parti communiste ouvrier allemand (KAPD). Karl Radek et le Komintern attaquent d'emblée le KAPD, affirmant que le national-bolchevisme constitue « l’essence même du KAPD ». Cela n'est d'ailleurs pas totalement faux : sans qu'elle ne devienne majoritaire dans le nouveau parti, la tendance nationale-bolchevique gagne rapidement de l'importance. Son influence déborde son fief de Hambourg pour s'étendre dans d'autres sections. Ainsi, un autre membre fondateur et dirigeant du KAPD, Friedrich Wendel[4] de Berlin, se rallie aux positions nationales-bolcheviques.

Lors du deuxième congrès du KAPD, qui se tient en aout 1920, Laufenberg est l'un des rapporteurs qui ouvrent les travaux[5]. La première intervention de Laufenberg s'intitule « Nation et classe ».

La tendance nationale-bolchevique va se heurter à deux écueils qui auront raison d'elle au cours de ce congrès. Le premier est lié à la stratégie adoptée par le Comité central. Celui-ci ne cesse de proclamer que le KPD est désormais un parti « traître à la classe ouvrière » et qu'il n'est plus digne de représenter l'Allemagne dans la IIIe Internationale. Il a entrepris des démarches en Russie afin de le remplacer au sein de l'Internationale, dont les statuts stipulent qu'elle ne peut être représentée dans un pays que par un seul parti[6]. Or l'existence d'une tendance « nationaliste » du KAPD est utilisée comme un argument de poids par le KPD pour sa défense.

L'autre écueil est lié à des épisodes très concrets de la guerre civile allemande. De nombreux militants des sections locales de Berlin, de Rhénanie-Westphalie, d'Allemagne centrale, de Saxe et de Poméranie occidentale, ont affronté militairement les Corps-francs, ce qui n'a pas été le cas à Hambourg. Ces sections-là sont par conséquent hostiles à tout rapprochement avec les forces nationalistes.

La direction du KAPD hésite d'abord, craignant de perdre son importante section de Hambourg, en même temps que le prestige énorme de Laufenberg. Avant le congrès, en mai 1920, le Comité central critique une brochure publiée par la section de Hambourg, Communisme contre spartakisme, qu'elle déclare « en contradiction avec les principes du socialisme scientifique ».

Au Congrès, les représentants de la majorité attaquent durement les Hambourgeois, les qualifiants de nationalistes, mais aussi d'antisémites et de « völkisch ». Durant une heure et demie, Laufenberg prend la défense de sa ligne, prônant le déclenchement de la « révolution nationale et sociale » contre l’Entente, dont l’Allemagne était la « colonie ». Les débats sont houleux. A la fin du Congrès, Wolffheim et Laufenberg sont exclus du KAPD. Pour des raisons statutaires, cette exclusion n’est pas immédiate et doit être validée par les sections après le congrès. Validée par une majorité de membres du parti le 14 août, la presse quotidienne en donne l’information le 17 août[7].

Les nationaux-bolcheviques ne parviendront pas à jouer de rôle dans l’insurrection de Hambourg de 1923, menée par le KPD.

La deuxième vague : la « ligne Schlageter » (1923)

En 1923, les troupes françaises et belges occupent la région industrielle de la Ruhr. Les agissements brutaux des soldats français (pillages, viols, agressions), l'arbitraire pratiqué par l'armée d'occupation, le sentiment d'humiliation, les conséquences économiques désastreuses sur un pays déjà exsangue provoquent l'indignation et la révolte dans le cœur des Allemands.

Les groupes nationalistes organisent la résistance, soutenus par l'immense majorité de la population. Le jeune lieutenant Albert Leo Schlageter, l'un des chefs de la révolte, ancien des corps-francs, est arrêté et fusillé par les Français le 26 mai 1923. Il devient le héros de la résistance nationale et populaire. Les communistes, ne voulant pas s'aliéner les ouvriers de ces régions industrielles qu'ils considèrent comme leurs bastions, apportent leur soutien à la résistance menée par les nationalistes. Karl Radek, le porte-parole de l'Internationale communiste, rend depuis Moscou un vibrant hommage au jeune officier nationaliste assassiné, qu'il qualifie de « un fils du peuple tombé en héros ». Il appelle « tous les travailleurs » à s'unir avec toutes les forces de résistance pour lutter contre l'occupation étrangère. Cet appel à peine voilé à une alliance entre le KPD et les nationalistes sera connu comme « la ligne Schlageter ». Dans le journal Die Rote Fahne, on peut lire : « La Nation s’effrite. L’héritage du prolétariat allemand, créé par les peines de générations d’ouvriers, est menacé par la botte des militaristes français et par la faiblesse et la lâcheté de la bourgeoisie allemande, fébrile à l’idée de récolter ses petits profits. Seule la classe ouvrière peut désormais sauver la Nation ».

En 1923, on assiste donc, dans la Ruhr, à une alliance ponctuelle de fait entre nationalistes et communistes, même si elle ne donne pas lieu à une théorisation particulière. Il faut aussi rappeler le contexte, où les blessures profondes entre le KPD et les sociaux-démocrates, que les communistes considèrent comme des « traîtres à la révolution ». Certains communistes vont alors jusqu'à affirmer qu’une alliance avec les nationaux-socialistes pour abattre le capitalisme leur paraît plus honorable qu’avec les sociaux-démocrates.

La « ligne nationaliste » du KPD durera cependant cependant peu de temps et ne dépassera pas l’automne 1923.

La troisième vague : Karl Otto Paetel et le nationalisme social-révolutionnaire

Karl Otto Paetel (1906-1975), dit « KOP » est le principal représentant de la troisième vague du national-bolchevisme allemand. Alors qu'il est étudiant, il est révolté par les conditions du traité de Versailles. Il participe à toutes les manifestations de protestation et cherche à structurer un mouvement d'opposition. Il essaie dès 1926 de regrouper la jeunesse des Bund et le Deutschvölkische Freiheitspartei. Mais, jugeant les dirigeants de ce parti trop conservateurs, il rompt avec eux en 1927. Inspiré par certaines représentations romantiques du socialisme dans la jeunesse bündisch, il se tourne alors vers le Altsozialdemokratische Partei (ASP), un parti socialiste dissident, où il fait la connaissance d'Ernst Niekisch et d'August Winnig. Au cours de cette période, l'ASP cherche à réconcilier les travailleurs avec la nation. On y parle de lutte conjointe contre le traité de Versailles et le libéralisme « occidental » sous toutes ses formes. Paetel se voit confier la direction de la revue Das Junge Volk. Il va alors appeler à un changement des mentalités, en théorisant une synthèse du socialisme et du nationalisme, qui pour lui est la seule alternative possible. Selon lui, la société allemande s'est retrouvée prolétarisée de fait, et il faut donc lutter à la fois pour la nation et pour le socialisme. Il prend influence sur plusieurs groupes bündisch.

Au printemps suivant, Paetel quitte son poste de rédacteur en chef et se concentre sur la structuration d'un cercle révolutionnaire à Berlin, l'Arbeitsring Junge Front (AJF). Selon lui, la libération nationale est impensable sans la libération sociale des « masses travailleuses ». Il prône la lutte des classes contre le capital financier, et l'union des travailleurs dans une communauté populaire (Volksgemeinschaft). Contrairement aux autres cercles nationaux-révolutionnaires, l'AJF accorde beaucoup d'importance à l'élaboration d'un corpus idéologique systématique. Au cours des réunions qu'il organise, on voit participer des communistes et des nationaux-socialistes. Paetel se lie peu à peu à l'« aile gauche » de la NSDAP. Il fait la connaissance d'Otto Strasser qui publie certians de ses textes, notamment dans son bulletin Nationalsozialistische Briefe. Il tente aussi de se rallier les anciens de Hambourg Laufenberg et Wolffheim. En janvier 1930, Paetel est sollicité par Ernst Jünger et Werner Lass pour prendre en charge la revue Die Kommenden. Désormais son objectif est de construire un front uni qui puisse regrouper concrètement la jeunesse bündisch, l'aile gauche de la NSDAP, les nationaux-révolutionnaires, et les « nationalistes soldatiques ». Lorsque le groupe d'Otto Strasser, la Kampfgemeinschaft Revolutionärer Nationalisten (KGRNS), quitte la NSDAP, ses espoirs semblent se réaliser.

A la Pentecôte 1930, Paetel fonde avec les membres de l'AJF et un groupe de communistes de Hambourg la Gruppe Sozialrevolutionärer Nationalisten (GSRN). La GSRN va publier jusqu'en 1933 la revue Die Sozialistische Nation. La revue prône ouvertement la synthèse entre nationalisme et communisme, et l'alliance entre nationalistes et KPD. C'est, par ailleurs, la seule organisation qui se revendique explicitement comme national-bolchevique. Il publie le Manifeste national-bolchevique[8]. Il prône la lutte des classes, la nationalisation des moyens de production, l'autarcie économique et l'instauration d'une « démocratie des conseils ». Il estime en revanche la NSDAP s'est compromise avec « le grand Capital et la réaction » et qu'elle doit être combattue.

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Lors des élections générales de 1932, la revue Die Sozialistische Nation appelle à voter pour le candidat du KPD, Ernst Thälmann. En automne 1932, sentant venir la menace d'une prise du pouvoir par la NSDAP, le groupe de Paetel commence à se structurer en cellules clandestines. Certains membres sont chargés de mener des opérations d'infiltration de certaines structures de la NSDAP. Aprsè le 30 janvier 1933, la revue Die Sozialistische Nation est interdite. La GSRN passe à la clandestinité totale. En janvier 1935, Paetel est arrêté. A sa libération, il s'enfuit en Tchécoslovaquie. Il revient brièvement en Allemagne, puis passe en Suède et en Belgique, avant d'arriver à Paris. Il y travaille avec le communiste juif Willi Münzenberg et collabore activement avec le groupe de Harro Schulze-Boysen qui publie la revue Der Gegner et regroupe des communistes et des nationaux-révolutionnaires. Il y fait paraître, au nom d'« un bureau étranger » de la GSRN, le bulletin Blätter der sozialistischen Nation. Rundbriefe für sozialistische und nationalsozialistische deutsche Politik. Il s'efforce de développer des contacts avec des bündisch passés en opposition au national-socialisme, et de reformer un front uni. Il participe aussi à la guerre civile espagnole, dans les rangs républicains. En avril 1939, il est déchu de sa nationalité allemande et condamné par contumace à la peine de mort pour haute trahison. Lorsque l'armée allemande passe à l'offensive contre le France en mai 1940, il est interné par les autorités françaises. Aprsè la victoire allemande, il trouve l'occasion de s'enfuir et part pour les USA, où il travaillera comme journaliste.

Ernst Niekisch et la revue Widerstand

La personnalité la plus célèbre du national-bolchevisme allemand est Ernst Niekisch (1889-1967). Cet enseignant social-démocrate participe en 1919 à la République des conseils de Bavière, puis est exclu du SPD en 1926 en raison de son nationalisme. Il se reporte sur un petit Parti socialiste de Saxe qu’il convertit à ses idées. Il anime alors la revue Widerstand qui aura une influence certaine sur une partie de la jeunesse nationaliste. Le mouvement de Niekisch regroupe des personnes venues de gauche comme de la droite nationaliste. Toutefois, comme l'a fait observer Robert Steuckers, on ne décèle dans les écrits de Niekisch aucune inquiétude sociale, ce qui est tout de même surprenant chez un ancien social-démocrate. Il est en revanche obsédé par la nécessité d'une alliance totale de l'Allemagne avec l'URSS.

Il s'oppose vigoureusement au national-socialisme. Après 1933, il est arrêté puis relâché et toléré, sous condition de cesser la publication de sa revue. En 1937, il est déporté en camp de concentration, où il reste jusqu'en 1945. Après 1945, il sera enseignant en RDA, où il tente de jouer un rôle politique. Il est toutefois rapidement écarté par les gardiens de l'orthodoxie marxiste, qui ne goûtent guère ses idées non conformistes. À la suite de la répression sanglante du soulèvement populaire du 17 juin 1953, il décide de s'établir à Berlin-Ouest.

L'« aile gauche » de la NSDAP

Quasiment depuis ses débuts, la NSDAP comporte une puissante « aile gauche », implantée essentiellement dans les grandes villes industrielles du nord de l'Allemagne. Ce qui n'est d'abord qu'une tendance informe, qui se manifeste par des revendications de type socialistes souvent radicales (nationalisations, conseillisme, politique étrangère favorable à la Russie soviétique), se renforce et se structure peu à peu autour des frères Gregor Strasser (1892-1934) et Otto Strasser (1897-1974).

Gregor Strasser est un militant de la NSDAP de la première heure, d'avant même le putsch de la Brasserie (8 novembre 1923), au point que lors de la refondation de février 1925, sa carte de membre porte le numéro 9. Il gravit les échelons dans le Parti et s'impose non seulement comme l'une des têtes de l'« aile gauche » mais aussi comme un chef de l'ensemble du Parti. En septembre 1925, il prend la tête d'une Arbeitsgemeinschaft qui réunit tous les Gauleiter du nord-ouest du pays. La ligne qu'il défend est caractérisée notamment par la volonté de nationaliser l'industrie et les banques, l'organisation de grèves en commun avec certains partis de gauche, le désir de nouer des alliances stratégiques avec les communistes et une sympathie avouée pour l'Union soviétique. De plus, il tente d'imposer à la NSDAP l'adoption d'une politique extérieure « anti-impérialiste ». En octobre 1925, il demande à la direction du Parti d'adhérer à la Ligue des nations opprimées, qui comprend, outre des pays colonisés comme l'Egypte et l'Inde, la Russie soviétique.

Otto Strasser, frère de Gregor, a adhéré au Parti en novembre 1925. Il devient l'idéologue de l'« aile gauche ». La même année, les Strasser font la connaissance de Josef Goebbels, alors responsable pour la Rhénanie. Celui-ci se laisse, pour une courte période, entraîner par la tendance de gauche.

Le Parteitag de Bamberg

C'est au congrès national du Parti (Parteitag) tenu à Bamberg le 14 février 1926 que l'on voit deux tendances principales s'opposer : l' « aile gauche », implantée en majorité au nord et à Berlin, personnifiée par les frères Strasser et Josef Goebbels, et l' « aile droite », très majoritaire au sud, représentée par Adolf Hitler. Le mot d'ordre de l' « aile gauche » est clair : « Socialisme national plutôt que national-socialisme ! »

Adolf Hitler, plus politique qu'idéologue, sait qu'il ne peut pas se permettre une scission du Parti. L'objectif est l'unité pour arriver au pouvoir, et pour cela il s'efforce depuis plusieurs années de faire cohabiter différentes tendances au sein de la NSDAP. À Bamberg, il se lance dans un discours de plus de deux heures pour convaincre l'ensemble des militants de la nécessité de s'unir. Si l'objectif est la victoire, affirme-t-il, il est indispensable de se tenir à une certaine modération : refus de toute alliance avec la Russie soviétique, recherche d'alliance avec la Grande Bretagne et l'Italie, respect de la propriété privée tant qu'elle a été gagnée honnêtement.

L'effet du discours est immédiat. Hitler est plébiscité par l'écrasante majorité des militants. Goebbels et une grande partie de l'« aile gauche » se rallient à lui.

L'après Bamberg

Malgré cette défaite, les frères Strasser ne s'avouent pas vaincus. Avec leurs partisans, dont les plus connus sont Herbert Blank, Richard Schapke et Eugen Mossakowky, ils continuent à faire paraître leur bulletin, les Nationalsozialistische Briefe, et fondent leur propre maison d'édition, Kampfverlag. Tout en insistant sur la nécessité d'une ligne authentiquement socialiste et d'une politique prosoviétique, ils publient des pages et des pages de critiques acerbes contre Hitler, raillant même ses conceptions artistiques et racialistes. Hitler, soucieux avant tout de préserver l'unité du Parti, invite Otto Strasser à débattre avec lui. Mais cette tentative de réconciliation échoue. Pour calmer le jeu, Hitler nomme son frère Gregor responsable de la propagande à l'échelle nationale en septembre 1926.

Le Front noir

Le 4 juillet 1930, Otto Strasser démissionne et fait publier un communiqué : « Les socialistes quittent la NSDAP ».

Otto Strasser veut alors fonder un nouveau parti national-socialiste indépendant. Mais son projet échoue, car, s'il a été suivi par plusieurs dizaines de ses partisans, d'autres grandes figures de l' « aile gauche » sur lesquelles il comptait ont refusé su dernier moment de sauter le pas. Ainsi, son frère Gregor Strasser, le comte Ernst von Reventlow ou le Gauleiter Erich Koch reviennent sur leur décision. Renonçant alors à fonder un parti, Otto Strasser crée avec le major Bruno Buchrucker et Herbert Blank une « Communauté de combat des nationaux-socialistes révolutionnaires » (Kampfgemeinschaft Revolutionärer Nationalsozialisten), qui se dote d'un programme des « Quatorze thèses pour la révolution allemande ».

Pour élargir le mouvement, le KGRNS lance un appel à tous les petits groupes nationaux-révolutionnaire pour créer un front uni. Ce sera le Front noir (Schwarze Front). Mais, malgré un nombre d'adhésions non négligeable, son audience restera faible.

Après l'accession au pouvoir de la NSDAP, le Front noir doit passer à la clandestinité.

Walter Stennes

On peut joindre à cette catégorie le chef SA Walter Stennes,même s'il est loin de se revendiquer d'un quelconque « national-communisme ». Suite à une longue politique d'opposition de gauche au sein de la NSDAP, il finit par être exclu du Parti en avril 1931. Il fonde alors son propre mouvement politique, le Nationalsozialistische Kampfbewegung Deutschlands (NSKD).

L'« aile gauche » sous le Troisième Reich

Après l'arrivée au pouvoir, les tendances de gauche, bien qu'elles soient minoritaires suite au départ de certains de ses chefs comme Otto strasser, sont encore puissantes dans la NSDAP. Elles se manifestent particulièrement dans de nombreuses sections de la SA, avec à leur tête Ernst Röhm et Gregor Strasser. L'idée s'y répand qu'une « seconde révolution » doit se préparer, pour éliminer les « réactionnaires » et mettre un terme aux « compromissions avec les barons de l'armée et de l'industrie » .

Les tensions entre les deux grandes ailes du Parti s'accentuent et entraînent ce que l'on a appelé la « Nuit des longs couteaux »[9] du 30 juin 1934. Les plus hauts dirigeants contestataires de la SA, dont Röhm et Gregor Strasser, sont éliminés.

Mais cette répression, malgré son caractère brutal et expéditif, se révèle en peu efficace. L'« aile gauche » de la NSDAP ne disparaît pas mais se transforme. Les irréductibles des différents groupes vaincus contribuent à la constitution d'une vaste coalition clandestine, qui met en relation le Front noir d'Otto strasser en exil, les partisans de Röhm et de Gregor Strasser, des nationaux-révolutionnaires opposés au régime et des nationaux-bolchéviques, mais aussi des catholiques et des militaires de hauts rangs jusque-là liés à Kurt von Schleicher, lui aussi éliminé le 30 juin. Les réseaux de cette vaste coalition, qui s'étendent jusqu'à l'état-major, bénéficieront au développement de l'organisation de l'Orchestre rouge (la Rote Kapelle), bien plus qu'à celui des faibles structures communistes encore en place.

D'autres cadres de l'« aile gauche », s'ils ne contribuent pas comme les précédents aux manœuvres soviétiques, se hissent à des postes de haute responsabilité et s'activent pour tenter à nouveau d'imposer leur ligne au Parti. Parmi eux, des hommes comme Johann von Leers se démènent pour infléchir la politique du Reich dans un sens « anti-impérialiste » et tiers-mondiste.

D'autres encore, comme Carl Dyrssen, s'efforcent de théoriser la nécessité d'une alliance avec l'Union soviétique, au nom de l'« anticapitalisme » et d'une conception confuse d'un « Etat socialiste agraire », qui serait commune à la germanité et au bolchévisme[10].

Le national-bolchevisme hors d'Allemagne

Italie

S'il s'agit bien d'un phénomène allemand lié à des conditions particulières, d'autres courants lui sont comparables, notamment dans l'« aile gauche » du fascisme italien. On peut citer ainsi l'ancien communiste Nicola Bombacci, qui deviendra l'un des artisans de la socializzazione lors de la République sociale italienne.

Postérité

Le terme de National-bolchevisme sera réemployé bien plus tard, en Russie, après la chute de l'Union soviétique.

En 1992, Alexandre Douguine et Edouard Limonov fondent un Front national-bolchevique, qu'ils renomment ensuite Parti national-bolchevique.

Bibliographie

  • Philippe Baillet, L'Autre Tiers-mondisme : des origines à l’islamisme radical - Fascistes, nationaux-socialistes, nationalistes-révolutionnaires entre « défense de la race » et « solidarité anti-impérialiste », Akribeia, Saint-Genis-Laval, 2016, 475 p.
  • Louis Dupeux, Stratégie communiste et dynamique conservatrice. Essai sur les différents sens de l'expression « National-bolchevisme » en Allemagne, sous la République de Weimar (1919-1933), (Lille, Service de reproduction des thèses de l'Université) Paris, Librairie Honoré Champion, 1976.
  • Louis Dupeux, National bolchevisme : stratégie communiste et dynamique conservatrice, Kimé, coll. « Histoire des idées, théorie politique et recherches en sciences sociales », 1979.
  • Karl Otto Paetel, Versuchung oder Chance?: Zur Geschichte des deutschen Nationalbolschewismus, Musterschmidt, Göttingen, 1965; rééd. sous le titre Nationalbolschewismus und nationalrevolutionäre Bewegung in Deutschland. Geschichte - Ideologie - Personen, Verlag Siegfried Bublies, Schnellbach, 1997.
  • Otto-Ernst Schüddekopf, Linke Leute von Rechts. Die nationalrevolutionären Minderheiten und der Kommunismus in der Weimarer Republik. Stuttgart, 1960; nouvelle édition: Nationalbolschewismus in Deutschland 1918–1933, Frankfurt am Main, 1973.
  • Robert Steuckers, La Révolution conservatrice allemande. Biographies de ses principaux acteurs et textes choisis, éditions du Lore, 2014, 346 p.
  • Robert Steuckers, La révolution conservatrice allemande, tome deuxième, sa philosophie, sa géopolitique et autres fragments, éditions du Lore, 2018, 334 p.

Notes et références

  1. Cette catégorisation en trois vagues a été définie en 1965 par Karl Otto Paetel lui-même, dans un ouvrage qui fait l'analyse et le bilan du mouvement national-bolchevique : Versuchung oder Chance?: Zur Geschichte des deutschen Nationalbolschewismus, Musterschmidt, Göttingen, 1965.
  2. L'expression de « Linke Leute von rechts » est d'Otto Ernst Schüddekopf, auteur de Nationalbolschewismus in Deutschland 1918-1933, Ullstein, 1973
  3. Wolffheim, Allemand d'origine juive, a un temps immigré aux États-Unis, où il a milité dans les syndicats marxistes. Revenu en Allemagne, il participe au mouvement révolutionnaire communiste de Hambourg. Il soutiendra en 1923 la ligne Schlageter, avant de s'éloigner des organisations marxistes. En 1930, il rejoint le Gruppe Sozialrevolutionärer Nationalisten de Karl Otto Paetel. Arrêté en 1936, il meurt au camp de concentration de Ravensbrück en 1942.
  4. Friedrich Wendel (1886-1960), ouvrier imprimeur, adhéra au SPD en 1907. Il faisait partie, avec Goldstein et Schröder, du premier exécutif du KAPD en avril 1920. Il dirigea de 1924 à 1928 le club du livre social-démocrate Der Bücherkreis. Il fut aussi collaborateur de journaux satiriques (Lachen links, Der Wahre Jakob). Il n’est pas inquiété par le national-socialisme et travaille à Berlin comme agent d’assurances et photographe. À Kiel, en mai 1945, il est l’un des « refondateurs » du SPD. Pacifiste, il s’oppose à l’adhésion allemande à l’OTAN soutenue par le SPD; il perd son emploi de chef du Bureau de presse, quitte le SPD, et devient archiviste de la ville de Kiel.
  5. Le congrès se tient dans une banlieue tranquille de Berlin, à Weißensee. Il est présidé par Fritz Rasch et rassemble environ 70 personnes, une quinzaine d’hôtes et les 56 délégués désignés par les 40.000 membres du parti, un chiffre très préoccupant pour le KPD qui comptait alors 66.323 membres
  6. Il s'agit de l'une des 21 conditions d'admission adoptées à Moscou en 1920.
  7. Philippe Bourrinet, «La lutte du prolétariat n’est pas seulement internationale mais anti- nationale » - Internationalisme contre « national-bolchevisme » - Le deuxième congrès du KAPD (1er - 4 août 1920), Paris, septembre 2015, Éditions moto proprio, 215 p.
  8. En janvier 1933, ces documents sont saisis chez l'imprimeur et détruits.
  9. Le terme de « Nuit des longs couteaux » n'a pas cours dans l'historiographie allemande, qui emploie celui de Röhmputsch.
  10. Julius Evola, « Le nazisme sur le chemin de Moscou ? » (1935), in : Julius Evola, Essais politiques, (trad. Philippe Baillet), 1988, 387 p., p.307-319.