René Guénon

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René Guénon vers 1925
René Guénon (1886-1951) est un penseur français, auteur d'une trentaine d'ouvrages (pour certains d'entre eux publiés à titre posthume) ayant trait, principalement, à la métaphysique et à l'ésotérisme. Cette œuvre, qui s'oppose à la modernité au nom de la « Tradition », sagesse immémoriale et transcendante, a modifié en profondeur la réception de l'ésotérisme en Occident dans la seconde moitié du XXe siècle, et a eu une influence marquante sur des auteurs aussi divers que Mircea Eliade, Julius Evola ou encore Pierre Drieu La Rochelle.

Biographie

René Guénon est né le 15 novembre 1886 à Blois, dans une famille catholique issue de la petite bourgeoisie. En dépit de sa santé fragile, c'est un excellent élève, aussi bien en sciences qu'en lettres, cependant il échoue au concours d'entrée aux grandes écoles en 1905.

L'occultiste

C'est à cette époque qu'il s'inscrit dans une école d'une nature toute différente : l'École hermétique de Papus.

Papus, de son vrai nom Gérard Encausse (1865-1916), médecin de formation, est alors l'un des « papes » de l'ésotérisme parisien : ce « Balzac de l'occultisme», auteur de deux cent soixante ouvrages, fut notamment : Grand Maître de l'ordre de Memphis-Misraïm, président de l'ordre kabbalistique de la Rose-Croix, fondateur de l'ordre martiniste, fondateur du Groupe indépendant d'études ésotériques, fondateur des revues L'Initiation, Le Voile d'Isis, L'Almanach du magiste, etc.

René Guénon est rapidement intégré dans les « réseaux » de Papus : il est initié dans l'Ordre martiniste, au sein duquel il accède rapidement au grade de « Supérieur Inconnu », puis est introduit dans les loges maçonniques Humanidad et INRI. Papus lui ouvre également les portes de la revue L'Initiation, dans laquelle le jeune homme publie ses premiers articles au début de 1909.

Au cours de cette même année, deux évènements vont toutefois précipiter la rupture avec les groupes papusiens : d'une part, l'initiation de Guénon à L'Église gnostique, organisation non-liée à Papus dont Guénon devient rapidement patriarche sous le nom de Palingenius (Re-né). D'autre part, la formation l'année précédente de l'Ordre du Temple rénové, dont Guénon devient le chef. L'ordre attire plusieurs membres de l'Ordre Martiniste, ce qui alerte l'entourage de Papus, qui, à tort ou à raison, y voit une entreprise dirigée contre le maître : les « conjurés » sont mis en accusation devant la loge Humanidad, et trois d'entre eux, dont Guénon, sont exclus de la Franc-Maçonnerie papusienne, ainsi que de l'Ordre martiniste.

À la suite de son éviction des cercles papusiens, Guénon consacre l'essentiel de ses activités à l'Église gnostique, et crée en novembre 1909 la revue La Gnose, « organe officiel de l'Église gnostique universelle », dans laquelle il publie des articles sous son nom d'initié : Palingenius. Mais, à partir de 1910, les champs d'investigation sont étendus aux « études ésotériques et métaphysiques » en général, ainsi qu'à des collaborateurs qui n'appartiennent pas à la mouvance gnostique. Apparaît notamment dans la liste des collaborateurs, sous le nom d'Abdul Hadi, un peintre suédois initié au soufisme et lié à la Société théosophique : Ivan Aguéli (1869-1917)[16]. On trouve aussi Matgioi (Albert de Pouvourville, 1861-1940) initié au Taoïsme.

Guénon écrit également des articles pour la revue La France antimaçonnique, qui se concentre sur les « déviations » de la Franc-Maçonnerie contemporaine par rapport à ses origines ainsi que sur l'occultisme et les religions non-chrétiennes. La collaboration à cette revue devient régulière, notamment après la disparition de La Gnose (en 1912). Guénon y aborde des questions relatives au symbolisme maçonnique, sans cacher sa qualité de Franc-Maçon : en effet, outre son ancienne appartenance à la maçonnerie papusienne, il intègre en octobre 1911 la Loge Thebah, rattachée à la Grande loge de France, par l'intermédiaire d'Oswald Wirth, ancien secrétaire de l'occultiste et grand ami de Maurice Barrès, Stanislas de Guaïta.

L'ésotériste chrétien

En 1912 René Guénon se marie, suivant le rite catholique. Il reprend des études à la Sorbonne et obtient sa licence de lettres en 1915 avant d'obtenir un Diplôme d'études supérieures en philosophie des sciences. Il sera en revanche refusé à l'oral de l' agrégation de philosophie en 1918. Il enseignera néanmoins la philosophie dans divers établissements privés de 1916 à 1929, dont une année à Sétif, en Algérie (1917).

En parallèle, Guénon fréquente le cercle des philosophes et théologiens thomistes regroupé autour de Jacques Maritain, à qui il tentera, vainement, de faire accepter l'idée de la possibilité de l'existence d'un ésotérisme chrétien. C'est grâce à l'intercession de Maritain que le jeune homme trouve à publier ses premiers ouvrages : L'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues et Le Théosophisme, histoire d'une pseudo-religion, en 1921. Mais les relations avec le cercle Maritain se distendent à partir de 1923, tandis que la collaboration de Guénon à la revue catholique Regnabit, « revue universelle du Sacré-Cœur », s'interrompt brutalement en 1927, sous la pression de l'Archevêché.

À partir de 1925, René Guénon, dont les ouvrages déjà publiés lui ont attiré une certaine notoriété, publiera ses articles dans la revue Le Voile d'Isis, qui sous son impulsion perd son orientation occultiste, jusqu'à devenir, à partir de 1936, les Études traditionnelles.

Vers l'Orient

En 1928, suite à des deuils familiaux dont la mort de sa femme, la santé de Guénon se détériore, et il se plaint de souffrir de maux étranges, dont il décèle l'origine dans des « attaques psychiques » dirigées contre lui. Il se rendra cependant en Égypte, à la recherche de textes ésotériques soufis et restera au Caire, subsistant dans des conditions très précaires jusqu'à sa rencontre avec le cheik Mohammad Ibrahim, dont il épousera la fille, en 1934.

René Guénon vit au Caire sous le nom d'Abdel Wahid Yahia, adoptant le costume égyptien traditionnel, parlant arabe et et ne fréquentant pas la communauté française d'Égypte (il sera naturalisé Égyptien en 1949). Il passe le plus clair de son temps à écrire dans sa maison du faubourg de Dukki, face aux pyramides.

Au fil des années et des publications, un groupe de fidèles et de proches se constituera autour de René Guénon. Outre l'iconographe chrétien Louis-Charbonneau-Lassay et l'éditeur Paul Chacornac, on peut citer le Sri-Lankais Ananda K. Coomaraswamy (1877-1947), spécialiste de l'art bouddhique, qui entretient une correspondance régulière avec Guénon entre 1935 et 1947. On y rencontre également des Européens islamisés vivant au Caire : l'Anglais Martin Lings (1909-2005), qui y enseigne la littérature anglaise à l'Université, et surtout le diplomate roumain Michel Vâlsan (1907-1974), qui deviendra de 1960 à sa mort le directeur des Études traditionnelles (succédant à un autre fidèle de la première heure : Jean Reyor, qui avait connu Guénon alors que ce dernier vivait encore à Paris). L'artiste alsacien Frithjof Schuon (1907-1988) a lui aussi vu sa destinée bouleversée par la rencontre avec l'œuvre de Guénon, qui le pousse à se rendre en Algérie recevoir l'initiation soufie. Il devient par la suite le moqadem (représentant) du cheikh qui l'a initié, et se voit autorisé à fonder une nouvelle branche de la tariqa (confrérie) en Europe : c'est vers elle que Guénon renverra une centaine de lecteurs (ainsi que Michel Vâlsan) qui entreront ainsi dans la voie soufie. Il faut enfin citer l'Italien Julius Evola , avec lequel Guénon entretient une correspondance cordiale et personnelle.

René Guénon meurt le 7 janvier 1951, après avoir prononcé le nom d'Allah. Il en est largement rendu compte dans la presse de la communauté francophone du Caire (une cinquantaine d'articles publiés), et dans la presse française : il en sera fait mention dans Le Figaro, Combat, Rivarol, etc. La Radio nationale commente également l'évènement.

Appréciation critique

  • « (...) l’œuvre de Guénon est une œuvre polémique, tout au moins en ce qui concerne sa position sur l’Occident et les jugements qu’il porte sur les doctrines et philosophies de son temps. »
  • « Lorsque Guénon est apparu au début de ce siècle, les doctrine ésotériques constituaient un véritable fatras de notions confuses et mal définies. Il a effectué un travail d’épuration considérable, il a défini des notions et fixé un vocabulaire, et surtout il a étudié la convergence des différentes traditions et dégagé les concepts primordiaux. C'est un apport critique qui est irremplaçable, même si on l'estime pas absolument décisif. »
  • « Guénon, lui, n’écrit pas des essais. Il expose la Tradition, il la veut et la voit toute donnée. Il ne la re-crée pas du dedans. Il la dégage comme on fait d’un trésor enfoui qu’on débarrasse de sa gangue de terre mais qui apparait alors tout constitué et intact. »
  • « On peut admettre que l’Occident actuel est le lieu de la plus grande opacité, mais aussi, par la loi des polarités, pour notre âge, celui de la conscience la plus qualifiée. Les guénoniens qui accablent l’Occident se réfèrent à un Orient traditionaliste idéal, tout à fait théorique et intemporel, alors que l’Orient réel, nullement protégé par sa Tradition, est engagé dans un processus d’entropisation qui n’a rien à envier à celui de l’Occident. L'Orient actuel vit-il réellement sa Tradition ? Pas moins, mais pas plus, dans ses hauts-lieux, que l'Occident dans ses ordres contemplatifs ou ses vrais gnostiques. Il est clair que l'enseignement de la Tradition telle que le conçoit Guénon présente une importance capitale. Encore convient-il que cette Tradition ne se fige pas en une orthodoxie et un littéralisme. Aussi, recréer et vivre la Tradition de l'intérieur à travers une expérience historique cataclysmique est au moins aussi important. »
  • « Je ne méconnais pas l’importance des rites et des institutions, mais c’est sous-estimer, me semble-t-il, le pouvoir de l’invisible que de ne pas reconnaître la possibilité d’un autre mode de consécration. En d’autres termes, je crois à une tradition re-virginisée par l’effort « autonome » de l’esprit occidental, tout en prenant soin de mettre le mot « autonome » entre guillemets puisque tout participe de l’interdépendance universelle. Mais c’est peut-être le propre de l’esprit occidental de s’affirmer d’abord comme autonome pour mieux prendre ensuite conscience, dans la crise diluvienne de l’Occident, des conditions mêmes de sa dépendance et de sa soudaine ordination. »
  • Source : « Guénon, oui. Mais… » (extraits), entretien avec Raymond Abellio, Planète n°15, 1970, p. 109-113.


René Guénon et les droites radicales

Même si ses disciples contemporains font tout pour le dissimuler, René Guénon eut dans les années vingt et trente des amitiés politiques réactionnaires et fascisantes auxquelles Christian Bouchet a consacré une étude dans le numéro de Réfléchir et agir de l'automne 2007. C'est de celle-ci que s'inspire le texte ci-dessous :

Julius Evola a écrit de Guénon qu'il « appartient de plein droit à la culture de Droite. Chez lui, la négation de tout ce qui est démocratie, socialisme et individualisme dissolvant est radicale. Guénon va même plus loin, il aborde des domaines à peine survolés par l’actuelle contestation de Droite. » Pour sa part Pierre Pascal a estimé que « René Guénon [est le] théoricien secret d’une droite absolue. » Or, Xavier Accart, auteur d’une thèse soutenue en mars 2005 à La Sorbonne et publiée, sous le titre Guénon ou le renversement des clartés, par Edidit-Arché, a tenté de faire du traditionaliste un philosophe à la recherche « d’un nouvel humanisme », un « ferment de la résistance spirituelle en zone libre », etc. Si tout ceci n’est pas faux (Guénon eut bien des lecteurs qui furent résistants, de gauche et politiquement fort corrects) le livre occulte soigneusement le fait que l’entourage proche du maître était maurrassien ou fascisant, et que son influence au sein de la droite radicale est restée très importante jusqu’à nos jours…

Comme Accart ne peut pas en totalité le cacher, il omet soigneusement d’évoquer les idées politiques des guénoniens les plus anciens et les moins connus du grand public; pour les autres, il les disqualifie, aidé en cela par son préfacier qui parle de « récupération » de Guénon par Julius Evola, Carl Schmitt ou Mircea Eliade, d’« interprétation » par Raymond Abellio et la Nouvelle droite et de « détournement » par Louis Pauwels.

Conclusion, le lecteur de Guénon ou le renversement des clartésen retire l’idée que René Guénon fut un auteur « humaniste » qui influença des personnalités aussi respectables qu’André Breton, René Daumal, Simone Weil, Romain Rolland, Antonin Artaud, etc., et que son œuvre est victime d’une tentative de récupération de la part d'extrémistes de droite, qui ne comprennent rien à ses écrits.

Écrivain prolifique, Guénon multiplia les livres, les articles et les lettres personnelles, se constituant une importante nébuleuse de disciples. Ceux-ci créèrent à son exemple une « école » - le traditionalisme - avec ses maîtres secondaires, ses dissidences, ses revues, etc. Ce courant particulier irrigue l’ensemble de la mouvance ésotériste et compte en son sein des figures comme Ananda Coomaraswamy, Frihjof Schuon, Titus Buckardt, Michel Valsan, Jean Reyor, Jean Borella, Claudio Mutti, Alexandre Douguine ou Julius Evola, que l’on peut quasiment toutes estimer comme étant « de droite ».

De son vivant, Guénon apparut d’ailleurs bien comme un intellectuel organique « de droite ». Même s’il ne s’engagea pas politiquement lui-même, il véhicula des idées profondément réactionnaires au bon sens du terme et une partie notable de ses réseaux d’édition et d’amitiés furent liés à l’Action française, aux non-conformistes et aux marges des fascismes européens.

L’Action française, sa presse, ses éditions et ses intellectuels furent, malgré les réticences de Charles Maurras, plus qu’ouverts à René Guénon.

Si son premier livre – Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues - fut publié en 1921 par les Éditions Marcel Rivière, il faut savoir que Guénon avait initialement fortement souhaité qu’il le soit par la Nouvelle librairie nationale. Or vouloir être édité par la NLN n’était pas une idée neutre… En effet, cette société, dirigée par Georges Valois, était la maison d’édition officielle de l’Action française, fondée pour éditer les auteurs membres ou proches de ce mouvement. De l’aveu même de Xavier Accart elle était un « centre majeur de la production de la droite intellectuelle ».

À défaut de publier le premier livre de Guénon, la NLN édita le second : Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion.

Ces livres reçurent un accueil des meilleurs dans les colonnes de L’Action françaiseLéon Daudet lui-même prit la plume pour dire tout le bien qu’il en pensait et louer « une fermeté de pensée, une clarté d’expression et un auteur hors pair » . De même, Jacques Bainville, le numéro 3 de l’AF, ne cacha pas son amitié pour l’auteur et son admiration pour l’œuvre du philosophe.

C’est à la mouvance maurrassienne aussi qu’appartenaient Gonzague Truc et Pierre Pascal, qui, l’un et l’autre, favorisèrent la vie littéraire de l’ésotériste blésois en lui ouvrant les colonnes des revues qu’ils dirigeait et en le faisant bénéficier de leurs relations .

Quand Georges Valois rompit avec l’Action française pour créer le Faisceau, le premier parti fasciste français, René Guénon ne fut pas le moins du monde effarouché et il continua à faire confiance comme éditeur à la NLN – puis à la Librairie Valois – pour éditer ses œuvres .

C’est sans doute en fréquentant Georges Valois que René Guénon fit la connaissance d’un de ses disciples peu connu bien que fervent : Pierre Winter. Ce médecin joua un rôle important dans les milieux non-conformistes des années vingt aux années cinquante. Il contribua, entre autre, à populariser en France non seulement la pensée de Guénon mais aussi la pratique du yoga et de la médecine homéopathique.

Dans son livre, Xavier Accart présente le Valois qui a rompu avec l’AF comme jouant « un rôle important dans les années tournantes » et Pierre Winter comme un non conformiste tenté par l’« engagement social » qui collabora un temps à la revue Plans. La chose la plus compromettante qu’il raconte de lui est que durant la deuxième guerre mondiale, il fut médecin-inspecteur pour le ministère du Travail de l'État français « où travaillait son ami Lagardelle » et qu’il mena en parallèle une action sociale avec quelques anciens de Plans dont l’architecte Le Corbusier.

C’est là que le mensonge par omission est particulièrement « voyant » pour qui connaît cette période. Il est étrange d’oublier que Valois fut fasciste. De même on reste pantois de constater que si Accart cite Winter près de soixante-dix fois, il oublie soigneusement dans la biographie qu’il en donne de préciser que ce médecin fut un des dirigeants du Faisceau, puis du Parti fasciste révolutionnaire avec Philippe Lamour, que Le Corbusier lui-même milita avec eux dans les premiers groupuscules fascistes et que la revue Plans fut fondée par les anciens dirigeants du PFR quand ils sabordèrent leur parti. De surcroît, Plans, bien qu’étant une revue de réflexion, ne rejeta jamais totalement l’action politique et eut de nombreux contacts avec diverses manifestations du « fascisme de gauche » comme les JONS espagnoles de Ramiro Ledesma Ramos et les nationalistes révolutionnaires allemands d’Otto Strasser et d’Harro Shultze-Boysen. Enfin, l’« ami Lagardelle » de Winter n’est pas non plus une amitié neutre… Il s’agit en effet d’Hubert Lagardelle, un syndicaliste révolutionnaire de premier plan qui adhéra en 1925 au Faisceau, et dont Benito Mussolini disait, en 1932, dans sa Doctrine du fascisme : « Dans le grand fleuve du fascisme, vous trouverez les filons qui remontent (…) à Lagardelle du Mouvement socialiste » . En 1942, il devint ministre du Travail de l'État français dans le gouvernement Pierre Laval (ce qu’Accart nomme pudiquement « travailler pour » !). En 1943, il démissionna du gouvernement et devint rédacteur en chef du journal collaborateur de gauche La France socialiste. Cette collaboration indéniable entraîna, en 1946, sa condamnation à la prison à perpétuité.

Il est incontestable que tout cela n’est pas très « politiquement correct » et est susceptible de mettre un peu de désordre dans la belle image humaniste des disciples de Guénon que veut nous présenter Xavier Accart. Alors pour lui la solution est simple : effaçons l’histoire… expurgeons les biographies… telle est le révisionnisme qui se pratique actuellement, en toute impunité, à La Sorbonne !

Mais ce n’est pas tout. Xavier Accart nous cite de nombreux correspondants et amis de Guénon. Comme il ne manque pas de souligner les idées « de gauche » de certains, on s’étonne qu’il ne s’attarde pas un peu sur celles de quelques autres. Je ne citerai que ceux qui sont particulièrement signifiants et dont Accart évite soigneusement de nous évoquer la vie et leurs croyances.

Ainsi, il aurait pu être intéressant que Xavier Accart nous révèle que Vasile Lovinescu fut un des principaux intellectuels de la Garde de fer. Il aurait pu aussi nous préciser que Valentine de Saint Point n’est pas uniquement l’arrière-petite-nièce d’Alphonse de Lamartine, mais aussi une futuriste militante et une amie intime de Marinetti et de Gabriele D’Annunzio dont les liens avec le fascisme sont connus. De même, nous aurions aimé avoir quelques informations biographiques sur Guido de Giorgio, entre autre celle qu’il était membre du Parti national fasciste ou sur Arturo Reghini ce franc-maçon italien qui crut voir en Mussolini celui qui allait restaurer la grandeur de l’Italie. Il aurait sans aucun doute été intéressant, pour les lecteurs du livre d’Accart, de savoir que ce Reghini dirigea un ordre maçonnique – le Rite philosophique italien – dont un des principaux cadres, Edouardo Frosini, présida le premier congrès fasciste à Florence en 1919. De même, le fait que Reghini tenta d’avoir une influence sur le fascisme, en fondant diverses revues comme Atanor en 1924, Ignis en 1925 ou Ur/Krur en 1927 en aurait sans doute passionné plus d’un. Sans compter que, pour ce faire, Reghini s’appuyait sur un certain Julius Evola et publiait dans ses revues des textes de René Guénon !

Plutôt que d’écrire tout cela, Xavier Accart préfère affirmer que Guénon fut surtout lu par des « écrivains venant majoritairement de milieux de gauche » et qu’il inspira la résistance anti-nazie ! Il est vrai que pour avoir une chaire dans une université, il vaut mieux actuellement se placer dans le sens de l’histoire et avoir une vocation de douanier de la pensée que d’historien et de chercheur de vérité.


Liens externes

Texte à l'appui

MOUVEMENTS ANTIMODERNES ET RETOURS A LA MÉTAPHYSIQUE : RENÉ GUENON


Parmi les diverses attitudes « réactionnaires » les plus dignes d’intérêt adoptées en face du monde moderne, une place à part doit être faite à celle dont, en France, René Guénon est le représentant. Par le sérieux et la sûreté de ses jugements, par ses connaissances vraiment exceptionnelles en matière de traditions religieuses, de mythes et de symboles et, plus spécialement, de doctrines orientales, par son constant souci de considérer les choses dans le moindre détail tout en conservant un point de vue synthétique, l'œuvre de Guénon ne doit pas être comparée à celle d'auteurs qui ont pu traiter de problèmes similaires - comme, par exemple, un Massis, un Benda ou un Keyserling -, même si leurs œuvres peuvent avoir éveillé davantage d'écho parmi un public superficiel à prétentions littéraires.

La position de Guénon est une position monolithique. Il s'agit, comme nous le verrons, d'accepter ou non un système de références : mais si l'on adhère à celui que - même s'il ne le présente pas délibérément en termes de choix - Guénon a fait sien, il est difficile de ne pas le suivre dans les déductions qu'il en tire.

Les divers ouvrages de René Guénon obéissent à un plan préétabli dont ils suivent, point par point, les étapes. L'objectif initial est purement négatif, et on peut en expliciter le sens de la façon suivante : pris dans les tenailles du matérialisme, l'Occident des dernières décennies s'est mis à éprouver un confus engouement pour quelque chose d'« autre », mais s'est révélé seulement capable de déboucher sur des formes ambiguës, superstitieuses et inconsistantes qui, contrefaçons d'une « spiritualité » véritable, ont fini par constituer un danger tout aussi réel que celui du matérialisme dont elles étaient parties. C'est ainsi que Guénon a cru opportun, dès le départ, de s'en prendre aux « néospiritualismes » les plus en vogue, procédant à une démolition systématique et, selon nous, salutaire.

Le premier à s'effondrer sous ses coups fut le spiritisme. Son livre, L’erreur spirite (Paris, 1923) mérite véritablement d’être lu car nulle part ailleurs on ne trouve une mise au point [1] de cet ordre. À cet égard, il faut bien comprendre la position adoptée par Guénon : il ne conteste pas la réalité des faits, reconnaissant même comme fondé d’admettre bien davantage que ne pourrait le faire un quelconque spirite. Ce qu'il affirme, se conformant à l'opinion de ceux qui, comme les Orientaux, étaient, par ailleurs, des orfèvres en matière de phénomènes psychiques, c'est que de tels « faits » (médiumnité, etc.) n'ont aucune valeur spirituelle ; que toute curiosité extra-expérimentale à leur sujet est malsaine et porte le sceau d'une dégénérescence ; qu'outre son caractère arbitraire, l’hypothèse spirite est, en elle-même, contradictoire et que la pseudo-religion qui, dans certains milieux, en dérive, est proprement aberrante. Des « ouvertures » par-delà le « normal » peuvent certes être créées, et d'une tout autre dimension, mais avec des méthodes et une attitude intérieure bien différentes si c'est vraiment de « spiritualité» que l'on veut parler.

Le second coup fut assené à la théosophie anglo-indienne et à ses dérivations plus ou moins occultistes, pour lesquelles est proposé le terme générique de « théosophisme » (Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion, Paris, 1921). Guénon s'y montre terriblement informé de tous les dessous cachés du mouvement et il en fait bon usage afin de montrer le caractère trouble de telles eaux. Simultanément, mais, toutefois, pas de façon systématique (et, à cet égard, son premier livre est supérieur), il s'attache à montrer tout ce qui, dans le théosophisme, se réduit aux divagations maladives d'esprits confus, entremêlées de singulières déformations de doctrines orientales sous les effets des pires préjugés occidentaux. Et, de même que l'antispiritisme de Guénon n'était pas l'expression d'un matérialisme philistin, mais tout à fait le contraire, de même, son antithéosophisme procède-t-il uniquement de la nécessité de défendre certaines positions, certaines doctrines spirituelles et traditionnelles auxquelles ce même théosophisme prétend se référer - et ne débouche, au contraire, que sur des contrefaçons parmi les plus nocives qui soient.

Mais, l'œuvre de démolition de Guénon ne s’arrête pas en si bon chemin. Après les velléités « néospiritualistes », c'est au tour de la culture occidentale, dans son ensemble, de tomber sous ses coups (Orient et Occident, 1924 ; La crise du monde moderne, 1927 ; et même l'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues, 1921). Plus particulièrement, il s'agit de ce à quoi l'Occident a donné lieu à partir, en gros, de l'Humanisme et de la Réforme, en d'autres termes, du monde moderne, et dans lequel Guénon n'hésite pas à reconnaître la perversion la plus achevée de tout ordre normal des choses. Pour celui qui veut suivre Guénon, ici, le chemin devient ardu car, pour le plus grand nombre, il est difficile de se rendre pleinement compte du point de vue adopté par l'auteur.

Guénon soutient que la cause de la crise du « monde moderne » réside principalement dans sa perte de contact avec la « réalité métaphysique » et dans la subséquente extinction de traditions qui, chacune, étaient dépositaires d'un corpus de principes, de valeurs et d'enseignements.

Pour bien comprendre ce terme de « réalité métaphysique », au sens où l'emploie Guénon, il est nécessaire de revenir à des doctrines « pré-modernes » et « dépassées », du moins aux yeux de la philosophie moderne : à la scolastique, par exemple, ou à Plotin, ou encore aux grandes écoles spéculatives orientales. Au-delà de tout ce qui est spatial et temporel - c'est-à-dire sujet au changement, entaché de particularité, d'individualité et de sensibilité -, il existerait un monde d'essences intellectuelles, non pas en tant qu'hypothèse ou qu'abstraction cérébrale, mais, au contraire, comme la plus réelle des réalités. L'homme pourrait le « réaliser », c'est-à-dire en avoir une expérience aussi directe que celle qui lui est donnée, par ses sens physiques, lorsqu'il parvient à se hisser à un état « suprarationnel » d'« intellectualité pure » - en d'autres termes, à un acte transcendant de l'intellect, purifié de tout élément proprement humain, psychologique, affectivo-subjectif et même « mystique » et individualiste : et c'est en relation avec tout ceci (et non pas par référence à une quelconque spéculation philosophique) que le terme « métaphysique » est utilisé.

Comme chacun peut le voir, il s'agit là de choses qui n'ont rien de nouveau. À cet égard, Guénon se déclare, a priori, l'ennemi irréductible de tout ce qui est « nouveau » et « moderne ». Et, dans l'idée que, pour une doctrine, , son importance puisse dépendre du fait qu'elle soit « originale », « personnelle » et même « vraie », Guénon dénonce l'une des plus singulières déviations de la mentalité contemporaine.

De ce contact avec la « réalité métaphysique », l'homme, nous l'avons vu, peut extraire un ensemble de principes qui rendraient possible une perspective non humaine pour considérer et ordonner les choses humaines : il disposerait de points d'appui dont, par adaptation aux divers plans, pourraient être déduits des principes applicables aux connaissances particulières - certes diverses, mais toujours ordonnées hiérarchiquement par rapport à un axe unique surnaturel. Pour Guénon, telle serait la caractéristique des « sciences traditionnelles » connues des anciens cycles de culture, par opposition aux sciences modernes, inductivo-extérioristes, particularistes, privées de point de référence unitaire, et capables non de connaître, mais simplement de « savoir » d'une façon purement « profane ».

Par ailleurs, transposée sur le plan de l'action, relativement à la « réalité métaphysique », la « connaissance » fournirait des points de vue supérieurs, des principes pour la direction des intérêts terrestres, pour donner un cadre aux activités mondaines – pour prolonger, en somme, la « vie » en quelque chose qui est plus que la « vie ».

Et ce n'est pas une valeur purement idéale ou polémique qu'il faut donner à cette seconde application : ce qui ne commence ni ne finit avec l'élément « homme », donne lieu à des rapports bien précis de distinction et de « dignité » entre les différentes formes d’existence. C'est ainsi que naît la possibilité de cette « hiérarchie », bien connue des antiques organisations sociales : en Inde, en Extrême-Orient et aussi dans l'aire paléo-méditerranéenne jusqu'à ce Moyen Âge catholico-féodal pour lequel, avec Berdiaev, Guénon revendique une signification spéciale en fait de valeur. Plutôt que d'un jeu de forces externes, ce serait donc de l'action universelle et, si l'on peut dire, catalytique de la « connaissance métaphysique » que procèderaient les structures de tels ordonnancements jusque dans la vie pratique et politique.

Par sa nature non humaine, cette « connaissance » aurait un caractère universel, celui d'une universalité concrète basée sur une expérience transcendante, répétons-le, et non pas abstraite ou éventuellement rationaliste. Et, de même que, selon d'antiques théories, la puissance du feu existerait toujours et partout, quoiqu'elle ne se manifeste visiblement qu'à partir du moment où certains déterminismes sont présents et, alors, uniquement sous telle ou telle forme contingente - de même, la connaissance métaphysique disposerait-elle, pour se manifester, du corpus des enseignements propres aux diverses traditions et religions, variables dans le temps et l'espace, mais toujours reconductibles à l'« invariant » d'une tradition unique ou « primordiale ». Et il convient d'utiliser cette expression au sens non pas temporel et historique, mais métaphysique et spirituel. C'est ainsi, par exemple, que faisant montre d'une vaste et exceptionnellement intelligente érudition en matière de symboles, de mythes, de cultes, etc., Guénon, dans un ouvrage récent (Le Roi du monde, 1927) s'est attaché à montrer la récurrence, dans les traditions les plus variées, de l'une des doctrines appartenant à la « tradition primordiale » – expression de l'adaptation, sur le plan historico-social, d'une conception propre à cette dernière. De même qu'au-delà de la variété des formes et des degrés de conscience, les diverses traditions peuvent dériver d'une « connaissance » unique - de même, au-delà des divers centres dominant, de façon plus ou moins visible, les grands courants historiques, on devrait retrouver un centre unique, celui du « Roi du Monde ». Notion qui, à l'instar de celle de « tradition primordiale », doit être comprise, essentiellement, au sens métaphysique et supra-individuel, comme l'efficience continue d'une « influence spirituelle », quasiment comme la « providence » chrétienne, et non nécessairement manifestée à travers des êtres incarnés et visibles - ou, alors, simplement en tant que « supports ».

En Orient comme en Occident, le sens de la « tradition » s'est, selon Guénon, progressivement estompé : son ultime forme occidentale aurait été le christianisme et, plus particulièrement, le catholicisme en sa réalisation médiévale. À cet égard, ce que dit Guénon à plusieurs occasions sur certains enseignements et symboles de la tradition chrétienne et biblique - et qui démontreraient l'« orthodo-orthodoxie » et la « régularité » de cette dernière vis-à-vis de la tradition primordiale - ne manque pas d’intérêt. Nous l'avons vu, c'est avec, d'une part, la Réforme et, d'autre part, l'Humanisme qu'aurait eu lieu le coup d’arrêt, débouchant sur la phase finale d'un cycle que l'Orient avait prévu et auquel fut donné le nom d'« âge sombre » (Kali-Yuga). Pour Guénon, Réforme et Humanisme auraient substitué le point de vue humain au point de vue métaphysique ; aussi le voit-on considérer la Réforme avant tout sous son aspect de libre-examen, de remise en cause du ritualisme et d'individualisme, négligeant l'aspect simultanément présent (et repris, de nos jours, par un Karl Barth) où l'on insiste, en revanche, sur une transcendance intégrale débarrassée de tout anthropocentrisme comme de tout concept de « valeur » et de « justice » ayant pour mesure l'« homme ».

Quoi qu'il en soit, à partir de l'Humanisme, Guénon voit prendre forme une culture « involutive » , puisque basée uniquement sur l'« humain ». Les facultés rationnelles se substituent à l'« intellectualité pure », l'abstraction philosophique à la connaissance métaphysique, l'immanence à la transcendance, l'individuel à l'universel, le mouvement à la stabilité - l'antitradition à la tradition. Simultanément, le pôle matériel et pratique de la vie s'hypertrophie, devient prépondérant et prend le pas sur tout le reste. De nouvelles manifestations de l'« humain » : le moralisme, le sentimentalisme, l'exaltation du « moi », l'agitation désordonnée (l'activisme), la tension privée de transcendance (le « volontarisme »), se répandent un peu partout dans le monde moderne - de pair avec une absence totale de « principes », un chaos social et idéologique, une contaminante mystique de la « vie » et du « devenir » qui battent la mesure d'une sorte de course à l'abîme sous le signe arhimanique d'une grandeur purement mécanique et matérialiste. Et, partant de l'Europe, le mal se diffuse alentour comme une nouvelle barbarie : l'antitradition s'insinue partout avec son standard of living [2], « modernisant » des civilisations qui, comme l'Islam, l'Inde et la Chine conservaient encore, même sous forme de reflets lointains, des valeurs propres à l'ancien ordre. Ce qui amène Guénon - à juste titre, selon nous - à dire, contre Massis, que ce n'est pas d'un « péril oriental » contre l'Occident qu'il faut parler, mais bien d'un « péril occidental » contre l'Orient. Et on a déjà pu voir, en Occident, où conduisent les tentatives de réaction : ce sont les déviations néospiritualistes et spirites, elles-mêmes reflets de la tyrannie des facultés infra-intellectuelles et de l'incompréhension pour une réalité qui, ici et là, a pu être surprise au travers d'« ouvertures » lucifériennement entrebâillées. Et quand bien même il ne s'agirait pas de théosophismes et autres spiritismes, le renouveau chrétien lui-même, avec ses sectes et ses « retours », est le plus éloigné qui soit de ce sévère ensemble de connaissances ascétiques et symboliques qui, à travers le christianisme, pourrait conduire à une reprise de contact avec la réalité métaphysique et la tradition, en tant que libération et réintégration du Moi.

Pour Guénon, le panorama offert par l'époque moderne est plutôt bouché. Et notre auteur n'est pas disposé à transiger : il dit non à l'esprit occidental pris en bloc, et doute qu'il soit encore temps pour arrêter la course qui nous entraîne sans rémission vers une issue catastrophique. Quoi qu'il en soit, cela exige, en premier lieu, la formation d'élites [3] chez lesquelles reprendrait vie le sens de la réalité métaphysique. Mais, entre ces élites (qui, d'ailleurs, pourraient exister déjà, plus ou moins dans la coulisse) et les grandes masses de la société moderne, comment peut-on envisager que s'établisse une communication ? Et quand bien même ce pas serait franchi, est-ce que la « tradition » , au sens large, cesserait pour autant d’être un problème ?

La tentative de partir de l'une des traditions encore existantes et de procéder, à partir de là, par l'« intégration », pourrait offrir de bien meilleures possibilités. À cet égard, l'attention de Guénon s'est portée sur le catholicisme. Comme on l'a vu, il considère que, plus que toute autre, la tradition catholique a été, en Occident, le dépositaire de la « tradition primordiale » : dépôt reçu avant tout sous une forme religieuse et passé, de nos jours, à l'« état latent » en tant que corps de doctrines et de symboles dans la compréhension desquels n'entre plus rien de métaphysique. Il conviendrait, par contre, qu'une élite, qui en soit capable, se dégage des rangs du catholicisme. Quant à la réintégration, elle pourrait, selon Guénon, s'appuyer sur la connaissance de doctrines orientales qui, à l'instar du Vêdânta (dont il a donné lui-même un excellent exposé dans L'Homme et son devenir selon le Vêdânta, Paris, 1925), auraient conservé, jusqu'à nos jours, l'enseignement orthodoxe sous une forme plus pure et plus métaphysique. Ce n'est qu'alors que le catholicisme pourrait se ressaisir et se poser comme un principe positif en face de la crise du monde moderne. Combien sont illusoires de telles espérances, ce n'est pas ici le lieu de le relever : et Guénon laisse d'ailleurs transparaître une certaine désillusion faisant suite à diverses expériences personnelles en ce domaine. Quoi qu'il en soit, n'en demeurerait pas moins entier ce problème : jusqu'à quel point peut-on penser que le catholicisme, même ainsi « réintégré » , est à même de réorganiser, dans l'unité d'une tradition universelle, le monde moderne ? En tant que fondement, il ne faut se faire aucune illusion : désormais, le catholicisme ne constitue plus le centre du monde moderne - là où il prédomine encore, c'est de façon toute superficielle et il n’empêche pas que le principal pôle d’intérêt dans l'existence soit d'un tout autre ordre : laïc et anti-traditionnel.

Allons plus loin : la compréhension même de la réalité métaphysique, telle que Guénon la présente, est en contradiction avec l'esprit de l'Occident non pas seulement post-humaniste, mais aussi classique, nordico-germanique et hellénique : il est donc inévitable que Guénon voie en lui une impasse et se borne à prononcer un verdict de condamnation privé d'effets. On peut, toutefois, se demander si la façon dont il conçoit le métaphysique est vraiment la seule possible et la seule légitime.

Nous touchons là un point névralgique - où le système de défense de Guénon offre une brèche. C'est que le terme d'« intellectualité pure », utilisé par lui comme organe de la « connaissance métaphysique », recèle une équivoque et même un paralogisme, car il signifie en fait « réalisation » ; or, toute « réalisation » comporte deux aspects, deux possibilités qui sont : l'action et la contemplation. De façon subreptice, Guénon identifie le point de vue métaphysique avec celui où la contemplation prédomine sur l'action - alors que revêt une égale dignité le point de vue où l'action prédomine, au contraire, sur la contemplation, et s'offre, elle aussi, comme une voie et un témoignage de la transcendance. Comme c'est le cas dans les traditions sapientielles héroïques des Kshatriya (guerriers), bien connues également de l'Orient, même si elles s’opposent fréquemment à celles, plus influentes, des Brahmana auxquels se rattache la position de Guénon. Mais, du point de vue « brahmane », l'antagonisme vis-à-vis de l'Occident s’avère âpre et irréductible, car l'esprit de ce dernier possède précisément une tradition essentiellement guerrière, mais qui ne révèle la possibilité de voies de réintégration latentes que si on l'aborde en partant des principes et de la compréhension du métaphysique propres à une sagesse guerrière [4]. Et ces valeurs occidentales - telles que celles de l’affirmation de l'individu, de la pluralité, de la libre-initiative et de l'immanence - apparaîtraient alors, non pas comme des négations, mais comme des éléments à l'état matériel qu'il faudrait élever à l'état spirituel, et ce, conformément à l'âme d'une tradition authentiquement occidentale, c'est-à-dire guerrière.

On peut dire, par conséquent, que l'œuvre de Guénon se révèle positive dans sa phase négative et négative dans sa phase positive, car, ici, son entreprise apparaît privée du point d'appui indispensable qui lui permettrait d'agir sur cette réalité comme il souhaiterait le faire. C'est, au contraire, en incluant le substrat héroïco-guerrier, que recèlent, aujourd'hui encore, les formes opaques du monde moderne, et en montrant par quelle voie on pourrait l'affranchir d'un tel plan et l'amener à se réaffirmer selon un ordre supérieur (et ces antiques traditions, dans lesquelles le Héros, le Seigneur et le Roi apparaissaient simultanément comme porteurs de valeurs et d’influences non humaines, pourraient, en ce domaine, nous en dire beaucoup) que l'on peut parvenir, en Occident, à quelque chose de plus qu'une stérile négation qui en méconnaît les véritables traits.

C'est pourquoi - et bien qu'en face de Guénon, un Keyserling ne soit qu'un philosophe de salon, dilettante, et qu'en ce qui concerne Steiner, plus d'un coup destiné au théosophisme le concerne au premier chef - l'idée que l'Orient doit intégrer l'Occident comme un « sens » s'ajoutant à un « corps » qui en sort non pas altéré, mais vivifié (Keyserling) - un « sens » qui libère la volonté occidentale tandis que, simultanément, il « énergise » (Erkraft) la spiritualité orientale (Steiner) -, cette idée doit être étudiée et mise en valeur parallèlement, et contrairement, à ce que dit Guénon.

À celui-ci revient, toutefois, le mérite d'avoir affirmé la nécessité d'un retour à un point de vue « non humain », au sens le plus intégral, clair, virilement ascétique, à la fois suprarationaliste et suprarationnel, du terme ; or, c'est là le principe de tout, ce qui compte au premier chef et sans lequel le problème de l'esprit du monde moderne serait condamné à rester insoluble.


  • Source : Julius Evola. Ce texte est paru en juillet 1930, dans Bilychnis, sous le titre : « Movimenti antimo-derni e ritorni alla metafisica : René Guénon », rééd. par Aldo Perez, Rome, 1979. Tr. fr. : Gérard Boulanger, L'Âge d'or n°4, 1985, Pardès.


  • Notes et références
  1. En français dans le texte (NDT).
  2. En anglais dans le texte (NDT).
  3. En français dans le texte (NDT).
  4. Nous avons explicité les termes d'une compréhension du métaphysique dans cette direction in « Le sapientel, l’héroïque et la tradition occidentale, paru dans la revue UR, n° 11-12 de 1928 (dont la traduction française figure dans le volume UR 1928, paru aux Éditions Arché, Milan, 1984) (NDT). De son côté, Guénon, dans l'un de ses derniers livres (Autorité spirituelle et pouvoir temporel, Paris, 1929), persiste dans ce déplorable unilatéralisme qui montre sa méconnaissance des possibilités spirituelles offertes par les antiques traditions de l'action et de la royauté.