Robert Brasillach

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Robert Brasillach

Robert Brasillach (né le 31 mars 1909 à Perpignan, fusillé le 6 février 1945 au fort de Montrouge, à Arcueil) est un écrivain, poète, journaliste, et critique de cinéma français.

Biographie

Robert Brasillach naît le 31 mars 1909 à Perpignan, où son père, Arthémile, catalan, est alors lieutenant d’infanterie. Sa mère, Margueritte Redo, est également d’origine catalane. Une fille, Suzanne, naîtra en avril 1910. Le 30 mars 1912, le traité de Fez fait du Maroc un protectorat français. Cette abdication de la pleine souveraineté du royaume chérifien n’est pas du goût des nationalistes marocains qui se révoltent. Versé dans les troupes coloniales, le lieutenant Brasillach meurt lors de la bataille d’Ehri, près de Khénitra, qui oppose les soldats français aux rebelles marocains, le 13 novembre 1914. La mère de Robert se remarie en février 1918 avec un médecin, Paul Maugis, mobilisé à Perpignan, mais qui regagne sa ville d’origine, Sens, la même année. Une fille, Geneviève, naîtra en 1921 de ce second mariage.

Une jeunesse studieuse des plus enrichissantes et très prometteuse

Malgré le décès tragique de son père, Robert vit une enfance heureuse. Il est choyé par sa mère et son beau-père, et s’entend merveilleusement avec sa sœur. Effectuant ses études secondaires à Sens, puis à Paris, il se montre bon élève, mais plus doué pour les lettres, qui le passionnent, que pour les sciences, qui l’indiffèrent. En 1925, il s’inscrit au lycée Louis-le-Grand pour préparer l’examen d’entrée à l’École Normale Supérieure. Il y noue alors de solides amitiés avec des jeunes gens de son âge, tels Maurice Bardèche (son futur beau-frère), Jacques Talagrand (qui deviendra l’écrivain Thierry Maulnier), Roger Vailland (lequel suivra un itinéraire opposé au sien), Lucien Paye (futur ministre de l’Éducation nationale), Jean Beaufret (qui sera le grand disciple français de Heidegger), Jacques Soustelle, Maurice Gaït (futur directeur de Rivarol), Simone Weil, Henri Queffélec et Claude Jamet. Son professeur est André Bellessort, écrivain connu et respecté[1]. En 1928, Robert est admis à l’École Normale supérieure, où il découvre d’illustres visiteurs: Georges et Ludmilla Pitoëff, René Clair, Alexandre Arnoux, Colette, André Maurois. Colette, les Pitoëff et René Clair compteront plus tard parmi ses amis.

Ces années normaliennes seront, pour Robert, une période d’incroyable enrichissement culturel, d’amitiés passionnantes et d’éclosion de son jeune talent littéraire. Robert les met à profit en donnant libre cours à son activité créatrice, mais ne consacre guère de temps à l’étude et aux exercices académiques. Aussi sera-t-il recalé à deux reprises aux épreuves de l’agrégation de lettres, en 1931 et en 1932[2]. Il n’en est pas ébranlé. Car il a découvert sa véritable vocation, celle d’écrivain. Dès 1927, il fait paraître ses tout premiers articles dans des périodiques provinciaux, tels que La Tribune de l’Yonne. En 1928, il écrit sa première œuvre d’imagination, Les Vacances, sorte de roman nourri d’éléments autobiographiques, qui atteindra 300 pages, partiellement paru dans des revues locales, mais qui ne sera pas édité sous forme de livre.

C’est en 1931 qu’il publie ses deux premières œuvres. La première, Présence de Virgile[3], se présente comme une biographie littéraire et psychologique de Virgile, beaucoup plus proche de l’évocation poétique que de la recherche érudite. Le second, Le Voleur d’étincelles[4], est le roman d’un jeune journaliste mélancolique et las qui découvre le secret de sa famille à l’occasion d’un séjour chez une de ses tantes, à Collioure. Ces deux œuvres, pleines de sensibilité délicate, vaudront à leur auteur une notoriété immédiate, et bien des critiques y verront la naissance d’un grand écrivain à venir.

En attendant, il faut bien vivre, puisque, après son deuxième échec à l’agrégation, Robert ne peut plus compter sur le traitement de fonctionnaire stagiaire que lui valait son statut de normalien. Mais, qu’à cela ne tienne. Si depuis 1928, il ne s’est pas montré un normalien exemplaire, Robert, en revanche, a noué dans le milieu littéraire parisien de précieuses relations. Aussi n’éprouve-t-il aucune difficulté à trouver une place dans certains des périodiques du temps. Il travaille d’abord pour L’Intransigeant, grand quotidien d’inspiration bonapartiste, puis, plus durablement, pour L’Étudiant français, dépendant de L’Action française, destiné à la jeunesse universitaire. Ces choix sont plus opportunistes que politiques. À l’époque, le jeune Brasillach ne se passionne pas pour la politique. Il a des amitiés droitières, du côté de Thierry Maulnier, Claude Roy, mais également gauchères avec Jean Paulhan, son aîné de vingt-quatre ans, directeur de la NRF, déjà très prestigieuse.

Un homme de lettres de facture classique

À 22 ou 23 ans, Robert Brasillach est déjà un homme de culture accompli. Il a lu un nombre impressionnant d’auteurs français, italiens, espagnols, allemands, anglais, américains, sans parler des grands classiques grecs et latins. Il est aussi un esthète très averti. Il se passionne pour le théâtre et le cinéma, dont il deviendra l’un des meilleurs critiques, voire un des meilleurs spécialistes français de son temps.

Au théâtre, il prise aussi bien Shakespeare que Molière, Racine et Giraudoux, aussi bien Tchékhov que Pirandello, et il finira par se lier avec ces grands comédiens et metteurs en scène que sont Gaston Baty, Charles Dullin et Louis Jouvet. Dans le domaine du cinéma, il est un des découvreurs de ces jeunes talents que sont Jean Vigo et Marcel Carné, aime passionnément les grands réalisateurs français (René Clair, Jean Renoir, Julien Duvivier), germaniques (G.W. Pabst, Leontine Sagan, Leni Riefenstahl, Fritz Lang), britanniques (Charles Chaplin) et américains (King Vidor, John Ford, Howard Hawks, William Wyler). En littérature, il goûte Romain Rolland et André Gide, pourtant éloi- gnés du milieu de l’Action française, qui est devenu le sien, ainsi que Proust, Martin du Gard, Mauriac et Bernanos.

Mais cet écrivain, cet homme de culture si accueillant aux sensibilités et aux créations les plus diverses, aux talents les plus variés, aux personnalités les plus opposées, va pourtant devenir, par les lois de ce que l’on pourrait appeler les pesanteurs du monde intellectuel, le représentant d’une certaine conception générale de la littérature, de l’art et de la culture, le défenseur d’une vision traditionnelle de la civilisation, et, finalement d’une mouvance politique y correspondant. Car la fièvre politique gagne ce jeune homme, écrivain dans l’âme, beaucoup plus épris de beauté et de culture que passionné par les luttes partisanes de l’agora.

Un court moment, Robert hésitera entre intégrer l’équipe de la NRF, comme l’y invitait Paulhan, sensible à son intelligence et à son talent, et appartenir à celles de L’Action française et de la Revue universelle, où Henri Massis se disposait à l’accueillir à bras ouverts. Il optera finalement pour les secondes, intégrant ainsi le camp politique et littéraire maurrassien. Dans l’intervalle, il aura collaboré à Candide, autre grand quotidien de la droite nationaliste, et à l’éphémère Revue française, de Jean-Pierre Maxence (1931-1932). Et, sans doute, ne pouvait-il en aller autrement. Robert Brasillach était certes un homme éclairé, dont la culture avait une vocation universelle car il était curieux de toutes les formes de pensée et d’expression. Mais les belles lettres grecques et latines et les grands classiques français avaient délicatement modelé son âme d’écrivain et d’artiste. In essentia classiques, sa sensibilité littéraire et son orientation intellectuelle l’apparentaient, au sens fort du terme, à l’école de l’Action française telle que Maurras en personne l’avait conçue et définie. D’ailleurs, s’il pouvait comprendre et apprécier des écrivains très novateurs comme Proust, Gide, Romain Rolland, et même Tristan Tzara, il en ignora certains, autrement révolutionnaires et aussi éloignés que possible de la tradition française, tels Joyce, Dreiser ou Faulkner. Et, en politique, cette sensibilité traditionaliste le plaçait naturellement dans le camp droitier. À cela s’ajoute que la plupart de ses bons amis, Maulnier, Bardèche, Maxence, Georges Blond et autres étaient de sensibilité et de convictions maurrassiennes. Brasillach appartenait donc, de toute évidence, à la constellation de l’Action française, même si, comme Daudet (quoique avec une personnalité ô combien différente), il était doté d’une curiosité et d’un amour de la culture sous tous ses aspects qui lui permettaient de goû- ter des écrivains et des artistes très hétérodoxes suivant les canons de l’esthétique maurrassienne.

Autour de 1931-1932, Robert Brasillach semble donc destiné à devenir un grand écrivain de type classique, à la fois critique, essayiste et romancier, de sensibilité et de pensée maurrassiennes. Le genre de carrière littéraire qui paraît s’ouvrir à lui ressemble à ce qui sera, beaucoup plus tard celui d’un Michel Déon ou d’un Jacques Laurent.

Un jeune auteur très prolifique

La décennie 1930 est, pour lui, une période d’intense activité littéraire. Outre de très nombreux articles dans L’Action française, la Revue universelle, Candide, puis Je suis partout, il multiplie les publications de livres. Il produit des essais d’études littéraires (Colette ou la Sagesse de Sido, Aspects de Hamlet, L’étudiant de Wutemberg, 1932), Portraits (1935), Pierre Corneille (1938), un essai sur le théâtre (Animateurs de théâtre, 1936), une Histoire du cinéma (1935), en collaboration avec son beau-frère Maurice Bardèche, une Histoire de la Guerre d’Espagne (1939), des romans (Le Voleur d’étincelles, 1932, L’Enfant de la nuit, 1935, Le Marchand d’Oiseaux, 1936, Les Cadets de l’Alcazar, 1936, Comme le temps passe, 1938, Les Sept Couleurs, 1939).

Brasillach voyage alors beaucoup. Il séjourne dans le pays basque, sur la Côte d’Azur, en Espagne, en Italie, au Maroc, en Tunisie, en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne. Ce Latin ne se sent pas attiré, en revanche, par l’Angleterre ou les Etats-Unis. Mais le sortilège de la politique allait totalement modifier le destin de notre héros. Il allait découvrir le phénomène politique du XXe siècle qui devait le saisir et l’embraser jusqu’à lui coûter la vie : le fascisme. Sa conversion au fascisme s’opéra graduellement à partir de 1933 environ. L’équipe d’un nouveau journal en fut le facteur déterminant. En 1930, en effet, Arthème Fayard, l’éditeur de L’Action française et de Maurras, lance un nouvel hebdomadaire à vocation tant politique que culturelle, et couvrant tous les pays du monde occidental dans ces deux domaines, d’où le choix de son titre : Je suis partout. Le premier numéro de ce nouveau venu dans le monde de la presse sort le 29 novembre 1930. Le rédacteur en chef en est Pierre Gaxotte, qui vient de remporter un grand succès de librairie grâce à la publication de son ouvrage sur La Révolution française (1928). Promis à une brillante carrière d’historien, Gaxotte, ancien normalien, a été secrétaire de Maurras. En 1924, il a fondé un autre hebdomadaire de droite de large audience, Candide. Devenu le maître d’œuvre de Je suis partout, il s’entoure d’une équipe de jeunes rédacteurs sur lesquels il exerce un ascendant considérable. Ils s’appellent Claude Jeantet, Bernard de Vaulx, Lucien Rebatet, issus comme lui de L’Action française, et Pierre-Antoine Cousteau, non-conformiste dans l’âme et penchant alors à gauche. En 1936, l’équipe s’enrichira d’autres nationalistes maurrassiens comme Lucien Combelle et Claude Roy, et d’hommes venus de la gauche, tels Camille Fégy et Alain Laubreaux. Gaxotte va ouvrir l’horizon de ces jeunes hommes. Et il va y parvenir au-delà de ses espérances. En effet, il suit de près, depuis 1922, l’évolution du fascisme italien depuis la Marche sur Rome, voyant en ce phénomène politique nouveau un stimulant possible de l’Action française, alors vieillissante et dont les idées et les principes ne s’accordent plus guère, selon lui, au monde nouveau surgi de la Grande Guerre et de la recomposition géopolitique de l’Europe née des traités de 1919 et 1920. Brillant analyste politique, excellent pédagogue, à l’argumentation solide, il envoûte littéralement les membres de sa jeune équipe. Mais il va trop bien réussir : ses collaborateurs, subjugués par son verbe et l’intelligence de son raisonnement, vont devenir des fascistes purs et durs, éloignés du nationalisme français traditionnel qu’il entendait simplement revigorer par l’exemple mussolinien. Naguère maurrassiens, Jeantet, Rebatet, de Vaulx, Brasillach et autres vont prendre assez vite leurs distances d’avec l’auteur de l’Enquête sur la Monarchie, et trouver leur modèle politique de l’autre côté des Alpes, puis au-delà de la rive gauche du Rhin. Brasillach va se présenter comme le plus éclatant exemple de cette transformation. Au cours de l’été 1927, il écrivait dans une feuille locale, Le Coq catalan : « La doctrine de Maurras est la seule doctrine importante de la Cité de notre temps qui comporte une philosophie. Maurras a bâti le plus complet des systèmes politiques, artistiques et moraux ... Une société doit vivre comme un organisme humain. Pour cela, il faut que nous reconnaissions nos limites. Il faut laisser à une caste, à une race, le soin et l’étude du gouvernement où nous ne connaissons rien. Il faut un roi. Ce roi sera absolu, tout lui appartiendra. Ne nous insurgeons pas contre cette idée ». Après 1932, il ne subsiste plus grand-chose de ce maurrassisme inconditionnel. Brasillach admire toujours le système de Maurras, mais davantage comme un chef-d’œuvre de construction théorique, de logique impeccable et de beauté architecturale abstraite que comme un ensemble de certitudes et de principes éprouvés susceptibles de refonder la France sur des bases institutionnelles solides propres à assurer sa pérennité, sa prospérité et sa grandeur. De Maurras, il a conservé l’idéal nationaliste et l’aspiration à un pouvoir exécutif fort, voire tout-puissant. Mais il ne croit plus que ce- lui-ci doive s’incarner dans un roi, représentant d’une dynastie héréditaire. Un Chef (avec un C majuscule) lui semble beaucoup plus en phase avec le monde issu des conséquences géopolitiques de la Grande Guerre, en accord avec le principe des nationalités, ces dernières identifiées aux peuples, conçus comme des ensembles ethnoculturels et linguistiques. Il ne croit d’ailleurs pas possible une restauration monarchique. Le fascisme, qui se présente comme une synthèse spontanée de la démocratie directe (autrement dit de type plébiscitaire) et de la pratique monarchique, lui semble convenir tant à l’Italie, où la lutte pour l’indépendance du pays et l’aspiration à la démocratie sont toujours allées de pair, qu’à la France, où il importe de réconcilier définitivement le legs de l’Ancien Régime et celui de la France contemporaine née de la Révolution.

Par là, Brasillach rompt tacitement avec Maurras. Ce dernier rejetait sans balancer le legs de la Révolution française. Brasillach, lui, en admet le caractère irréversible. En cela, il relève d’un fascisme orthodoxe. Cependant, il ne se produit pas encore de rupture entre lui et le maître de l’Action française. Brasillach, quoique fasciste, conserve un fond certain de maurrassisme, et c’est au nom de Maurras qu’il justifie son adhésion au fascisme. À ses yeux, celui-ci est le prolongement naturel du nationalisme intégral maurrassien. Il va même jusqu’à faire de ce dernier — abusivement — le précurseur du fascisme et la référence doctrinale majeure de tous les chefs de gouvernement ou d’État communément rangés sous l’étiquette de fasciste. Il écrit, sans sourciller, en 1937, dans Je suis partout : « Interrogeons Salazar, Degrelle ou Franco, et ils nous répondent en disant : La France, c’est Maurras. J’ai appris à lire dans Maurras... Partout où se forme un jeune mouvement national, que ce soit en Belgique, en Suisse, en Pologne, il se tourne d’abord vers le traditionalisme révolutionnaire de Maurras ». Il serait facile d’objecter à Brasillach que Hitler, lui, ne s’est certes pas inspiré de Maurras dont il savait la foncière et inextricable germanophobie et qui était le représentant d’une France en laquelle il voyait à bien des égards l’ennemie héréditaire. On pourrait remarquer également que si Salazar fut maurrassien, Franco ne le fut pas, et que des meneurs d’extrême droite tels que Dollfuss, Szalasi, Pavelíc, Smetona, Voldemaras ou Pilsudski ne le furent pas davantage.

Je suis partout : un foyer fasciste en ébullition

Jusqu’en 1936, Brasillach reste un fasciste encore maurrassien à bien des égards, même s’il n’est plus monarchiste et considère l’Action française comme déphasée d’avec le monde des années 1930. Sa radicalisation va se produire à partir de 1935. Elle découle de l’engagement total de notre héros à Je suis partout. Cet hebdomadaire, en ces années, s’apparente à un véritable creuset de la conversion au fascisme des jeunes intellectuels de droite insatisfaits de l’Action française et d’autres, déçus de la gauche ou à la recherche d’une cause à laquelle se vouer. Il apparaît comme une matrice de la pensée fasciste en France. Le terme de “foyer” fasciste peut lui être appliqué à bon droit, et ce à double titre : les discussions y sont passionnées (et l’enthousiasme poussé jusqu’à la fièvre chaude), et l’équipe, constituée par Pierre Gaxotte, Charles Lesca, Robert Brasillach, Pierre-Antoine Cousteau, Alain Laubreaux et autres se définit elle-même comme un « soviet des rédacteurs » l’expression est de Brasillach justement), lesquels, en 1936, s’unissent pour racheter le journal à Fayard, qui souhaite s’en débarrasser, et en font leur propriété commune[5].

Or, à partir de 1936, Brasillach travaille principalement pour Je suis partout. Et, l’année suivante, il en devient le rédacteur en chef. Sa supériorité intellectuelle, ses dons de plume étincelants, sa renommée naissante d’écrivain (de romancier, de critique et de pionnier de l’histoire du cinéma) ont incité ses camarades de la rédaction à le placer à leur tête. À ce poste, il succède à Gaxotte, de plus en plus dépassé par la radicalisation de ses jeunes coéquipiers qu’il avait pourtant lui-même initiés au fascisme[6]. Jusqu’en 1936-1937, Brasillach offrait le profil d’un charmant écrivain classique, d’un style impeccable, psychologue subtil, peintre délicat des paysages comme des âmes et des cœurs, critique pénétrant, esthète raffiné. Autant de caractéristiques parfaitement accordées à la conception maurrassienne de la littérature et à la doctrine de l’Action française, centrée sur l’idéal d’une civilisation raffinée incarnée par une monarchie louis-quatorzienne fondant sa politique sur la raison et l’aspiration à la perfection, donc à l’éternité.

Les choses changent à partir de l’entrée à Je suis partout, et plus encore lorsque Brasillach dirige la rédaction de ce périodique. Désormais, la passion va l’emporter sur la raison. Et, au rebours du cheminement passé de Maurras qui, à l’extrême fin du XIXe siècle et au début du XXe , avait dompté son romantisme intérieur, discipliné ses émotions et élevé sa sensibilité jusqu’aux sphères supérieures de l’ordre rationnel, indispensable à la création ou à la découverte de la vraie beauté et à l’élaboration d’une morale saine et juste et d’un pouvoir garant de l’intérêt national, Brasillach, lui, va donner libre cours à son lyrisme et verser dans une vision passionnelle de la politique, celle du fascisme mussolinien et du national-socialisme allemand. Par là, il s’apparente à Abel Bonnard, son aîné de vingt-six ans, qui connaît la même évolution durant les années 1920 et 1930. Bonnard et Brasillach ne seront pas les seuls à s’abandonner à l’ivresse d’une conception passionnelle, tumultueuse et toute romantique de la politique. Mais c’est tout de même chez eux que cette évolution sera la plus spectaculaire.

Esthète, artiste même, Brasillach devait naturellement être porté à poétiser la politique. Il en allait de même pour Maurras; mais, nous l’avons dit, le rationalisme classique du maître de l’Action française le gardait de la confusion de l’art (et de la littérature), domaine de la beauté et donc de l’idéal, et de la politique, champ du réel, concret, lourd, prosaïque, mouvant, le plus souvent laid, animé par des hommes vils ou frustes, tissé de contradictions, de conflits et de violence, régi par la loi du plus fort, la sagesse demeurant inopérante sans la force.

Mais le fascisme n’est en rien maurrassien. Le fascisme à l’état brut, sous la forme première que lui a donnée son fondateur Mussolini, c’est précisément l’abolition relative de la ligne de démarcation entre l’art et la politique, entre la pensée et l’action, entre l’idéal et le réel, entre la sensibilité et la force, entre le culte du passé et l’élan à bride abattue vers l’avenir, entre le fond et la forme, tant en art et en lettres qu’en droit et en politique. Le fascisme, c’est la primauté de l’action (on pourrait dire de l’acte pur) sur la pensée. « Notre doctrine, c’est l’action », déclare Mussolini en 1921. Le fascisme, c’est la passion qui domine la raison, sans toutefois l’éliminer. C’est le romantisme qui supplante le classicisme et qui fait irruption dans la politique, au point de la dominer. Brasillach lui-même, cet écrivain artiste égaré dans l’agora, et qui ne devint jamais un militant, moins encore un homme politique, le perçoit comme une poétisation de la politique, et même du réel dans son en- semble. On ne trouve jamais dans ses nombreux articles de Je suis partout, l’exposé, même sommaire, d’un projet politique défini. Le fascisme, il le considère du seul point de vue esthétique. Il n’est que de lire certains de ses propos pour s’en convaincre. Tel celui-ci : «Les fascismes— c’est une idée qui m’est chère— ont réussi parce qu’ils étaient de merveilleux adjuvants de ce qu’il faut nommer les poésies nationales. Quand Mussolini parle aux Italiens de la terre natale et d’au-delà des mers, il est un grand poète de la lignée de ceux de sa race. Il évoque la Rome immortelle, les galères sur le Mare Nostrum. Et poète aussi, poète allemand, cet Hitler, qui invente des nuits de Walpurgis et des fêtes de mai, qui mêle dans ses chansons de marche le romantisme cyclopéen et le romantisme du myosotis, la forêt, le Vénusberg, les jeunes filles aux myrtilles, fiancées à des lieutenants des sections d’assaut tombés à Munich devant la Felderenhalle. Et poète, le Codreanu des Roumains avec sa Légion de l’Archange Michel. Et poètes, ces Espagnols de Primo de Rivera avec leurs chansons populaires où se croisent la rose et l’épée. Et poète de son pays, Léon Degrelle avec sa bonne humeur, sa fraîcheur, les petits villages des Ardennes ». Et d’enchaîner: « Il n’y pas de grand pays sans cette poésie nationale »[7]. Huit ans plus tard, dans sa geôle de Fresnes, en attendant le verdict de mort qui devait le frapper, il écrira ces lignes, qui expriment à merveille l’ivresse lyrique et romantique que provoqua le fascisme en lui et chez de nombreux jeunes intellectuels (et pas seulement des intellectuels, du reste) :

« Le fascisme, il y a bien longtemps que nous avons pensé que c’était une poésie et la poésie même du XXe siècle (avec le communisme sans doute). Je me dis que cela ne peut pas mourir. Les petits enfants qui seront les garçons de vingt ans plus tard apprendront avec un sombre émerveillement l’existence de cette exaltation de millions d’hommes, les camps de jeunesse, la gloire du passé, les défilés, les cathédrales de lumière, les héros frappés au combat, l’amitié entre les jeunesses de toutes les nations réconciliées. José Antonio, le fascisme immense et rouge. Je ne pourrai jamais oublier le rayonnement merveilleux du fascisme universel de ma jeunesse. »[8].

Le fascisme se présente donc bien, chez Brasillach, comme un emballement passionnel irrésistible, une passion torrentielle qui emporte et noie la raison et fond l’individu dans une communauté de chair, de sang et d’âme portée par un irrépressible enthousiasme. Quand il voit les défilés des squadristi ou des SS, les cathédrales de lumière allemandes, assiste en spectateur au Parteitag du parti nazi, entend le Horst-Wessel-Lied chanté à pleine voix par les hitlériens et puissamment amplifié par les haut-parleurs, Brasillach s’embrase. Et ses articles témoignent de sa passion. Mentionnons sa série d’articles intitulée « Lettres à une provinciale », en particulier dans « En attendant le professeur Rivet » (20 mars 1937), « Les dégourdis de la IIIe » (27 mars 1937), « M. Le Troubadec saisi par la morale » (contre Jules Romains, alors homme de gauche, 10 avril 1937), « La France est-elle un pays de receleurs ? » (8 mai 1937). Ou encore ses articles contre Blum : « En lisant Léon Blum » (22 mai 1937), « M. Léon Blum invente le délit de prolétariat » (5 juin 1937). Ou encore ses articles contre la diplomatie française, tournée contre l’Italie fasciste, l’Allemagne nazie et le camp franquiste en Espagne : « Les avaleurs de sabre » (16 juillet 1937), « Le manifeste des dupes » (3 septembre 1937, justification de la répression antirépublicaine des troupes franquistes en Espagne)[9]. Fustigeant pacifistes et démocrates, et se fondant largement sur Maurras, Brasillach affirme que seule la force peut apporter la paix et la justice, notamment sociale, en plus de la prospérité. Il semble faire le pont entre le fascisme et le nationalisme maurrassien. Et il déplore l’influence néfaste des idées abstraites, fausses et perverses qui nous fait refuser la force au nom d’un idéal chimérique de justice et de démocratie universelle, nous avachissent et nous vouent au déclin et à la servitude.

Pour un fascisme authentiquement français

Le 14 avril 1939, Brasillach écrit : « On ne matera le fascisme étranger que par le fascisme français ». Cela n’implique pas, à son esprit, un alignement de la France sur les régimes fascistes italien et allemand. Brasillach est, au contraire, persuadé que la France se montrera capable d’expurger le fascisme des défauts qu’il présente dans ces deux pays et qui le rendent répulsif (lourdeur totalitaire et bureaucratique, vexations inutiles, répression sans discernement) et, ainsi, d’assurer son succès durable. En somme, il affirme que notre pays, loin d’imiter servilement l’Italie et l’Allemagne, est en mesure de leur donner des leçons... de fascisme et de faire produire à ce dernier les beaux et bons fruits que l’on en attend. Devenant fasciste, la France, à l’en croire, peut tenir lieu de modèle moral et politique aux pays en lesquels le fascisme a vu le jour et est déjà au pouvoir. Brasillach est donc loin, contrairement à sa légende noire, d’être un zélateur inconditionnel et aveugle du fascisme italien et allemand, ayant perdu toute lucidité, tout jugement, et donc prêt à placer inconditionnellement sa patrie sous la tutelle de Rome ou de Berlin.

Souhaitant ardemment un rapprochement avec l’Allemagne et l’Italie, et surtout éviter une guerre qu’il devine perdue d’avance, il se prononce en faveur de l’accord de Munich (30 septembre 1938). Mobilisé en août 1939, affecté en Alsace, il est fait prisonnier en juin 1940 et détenu à Neufbrisach, Warburg et Soest. Il reviendra à Paris le 31 mars 1941. Il doit sa libération à Vichy qui souhaite lui confier un poste de « commissaire au cinéma » au sein du secrétariat d’État à l’Information, mais qui, finalement, écherra à un protégé de Paul Marion[10]. Néanmoins libre, Brasillach va retrouver ses postes de rédacteur en chef et d’éditorialiste à Je suis partout, dont l’équipe préconise la collaboration avec le vainqueur. Le journal reparaît le 7 février 1941, grâce à la bienveillance d’Abetz, mais au regret de Vichy[11]. Pétain et Laval, en effet, conçoivent la collaboration comme nécessaire, mais la veulent aussi conditionnelle et pragmatique que possible, et n’entendent pas instaurer un régime fasciste en France. La collaboration lui semble donc, comme pour Vichy, indispensable à la sauvegarde de notre pays. Mais à ses yeux — et, par là il s’oppose au point de vue vichyssois —, elle est inutile si elle procède du gouvernement d’un pays vaincu aligné par nécessité sur le vainqueur, et non d’un pouvoir ouvertement fasciste. Le Reich ne se montrera vraiment bien disposé qu’à l’égard d’un pays optant résolument pour le fascisme, et finira alors par le considérer non plus comme un adversaire vaincu et vassalisé, mais comme un partenaire et, finalement, un allié. Jusqu’à la fin de l’été 1943, Brasillach ne cessera de réclamer un régime authentiquement fasciste pour la France, d’expliquer la mauvaise volonté de l’Allemagne à notre égard par l’orientation politique incertaine, opportuniste, contrainte, attentiste, équivoque, de Vichy, toute de demi-mesures et lourde d’arrière-pensées, et d’affirmer que ce comportement général de l’État Français décourage les bonnes volontés de ceux qui voudraient s’engager activement pour le relèvement national tout en encourant par ailleurs les critiques des partisans de la France Libre et de la Résistance[12]. En octobre 1941, à l’invitation de Goebbels, il effectuera un voyage culturel à finalité politique en Allemagne, avec Drieu la Rochelle, Chardonne, Fraigneau et Fernandez.

Comme toute son équipe, comme Abel Bonnard et les intellectuels du groupe Collaboration, comme Déat et Doriot, Brasillach pense que dans le contexte d’une guerre mondiale et totale entre les puissances de l’Axe, fascistes, et les Alliés et l’URSS, il n’y a pas de place pour la politique de neutralité et d’attentisme préconisée par Maurras et l’Action française et la politique de collaboration conditionnelle et opportuniste de Pétain et Laval. La France doit choisir son camp, s’engager résolument aux côtés de l’Allemagne et instaurer chez elle un régime fasciste. Le 9 juillet 1942, il écrit : « Il faut décidément choisir ». « Il ne faut pas que, sous de vains prétextes de solitude, elle [la France] se laisse distancer par les événements... Il y a désormais une ligne de démarcation dans le monde... Nous devons être d’un côté ou de l’autre... Être du côté de la France ne veut pas dire être du côté où il n’y a que la France. Cela veut même dire tout le contraire ». Et, le 20 novembre 1942 : « Mon pays me fait mal ». « Dans l’Europe fasciste que soude, en ce moment, l’agression américaine, il n’y a de place que pour une France fasciste ».

Robert Brasillach avec Jacques Doriot sur le front de l'Est

Un relatif revirement

Pourtant, Brasillach va évoluer. Le débarquement des Alliés en Sicile et la destitution de Mussolini, en juillet 1943, vont l’amener à réviser sévèrement ses positions, ce que n’avaient fait ni Stalingrad, ni l’inégalité évidente de puissance industrielle des camps en présence, ni le passage de tout notre empire colonial dans le camp de la France Libre, ni l’occupation de la zone libre, ces deux derniers éléments réduisant la France de Pétain à la situation d’un État croupion privé de toute autonomie. Brasillach comprend alors que l’Allemagne va perdre la guerre, et que le fascisme, déjà déchu en Italie, disparaîtra, chassé par les Alliés. Il préconise alors une réorientation de Je suis partout dans le sens d’une relative dépolitisation et d’une concentration de l’activité rédactionnelle sur la culture. Décision peut-être prudente voire timorée, qui reçoit l’assentiment de Georges Blond et de Henri Poulain, mais se heurte à la grande majorité des rédacteurs, menée par Pierre-Antoine Cousteau[13].

Brasillach cède alors à ce dernier ses fonctions de rédacteur en chef et d’éditorialiste, et se contente d’assurer la rubrique cinématographique et d’écrire quelques articles de critique littéraire. Simultanément, il donne des articles à La Révolution nationale de Combelle, à L’Écho de la France et à La Gerbe, de Châteaubriant. Il poursuit son activité proprement littéraire avec Notre avant-guerre (retour sur son passé militant, 1941), un roman, La Conquérante (1943), et Les Quatre Jeudis, recueil de ses articles de critique littéraire (1944).

Une fin tragique

Mais en août 1944, les Alliés arrivent à Paris. Brasillach doit fuir. Caché dans un appartement du quartier de l’Odéon par une amie de longue date, Marguerite Cravoisier[14], il se rend le 14 septembre 1944, après avoir appris l’arrestation de sa mère. Détenu à Sens, puis à Fresnes, il est jugé le 19 janvier 1945 par la cour de justice de la Seine et condamné à mort pour intelligence avec l’ennemi.

Si la presse politique salua unanimement cette sentence (à l’exception notable de Combat, sous la plume d’Alexandre Astruc), le monde des lettres et des arts, toutes opinions confondues, se mobilisa pour demander la grâce du condamné. La pétition en ce sens recueillit les signatures de Cocteau, Valéry, Dorgelès, Mauriac, Duhamel, Colette, Gabriel Marcel, Schlumberger, Paulhan, Daniel-Rops, Marcel Achard, Dullin, Honnegger, René Clair, Camus, Anouilh, entre bien d’autres. De Gaulle demeura inflexible[15]. Robert Brasillach tomba sous les balles d’un peloton d’exécution au petit matin du 6 février 1945, au fort de Montrouge. Durant toute sa captivité et devant le tribunal, il avait montré un courage et une dignité qui impressionnèrent ses pires ennemis, et qui ne se démentit pas lors de son rendez-vous avec la mort. Dans sa cellule Brasillach justifia son choix collaborationniste dans un texte, paru à titre posthume[16]. Nombre de ses écrits furent d’ailleurs publiés après sa mort, dont ses Poèmes de Fresnes (1945).

Robert Brasillach est l’exemple le plus révélateur de l’ivresse fasciste qui s’empara de nombre de nos intellectuels français durant les années 1930. À cet égard, son cas est encore plus symbolique que celui d’un Drieu la Rochelle. Ce dernier ne s’était converti au fascisme qu’au terme d’une réflexion politique profonde qui l’y avait mené comme à une conclusion nécessaire. On ne trouve pas dans Socialisme fasciste l’emballement des sens et de l’esprit qui marque certains écrits de Brasillach. D’ailleurs, l’homme qui écrivit L’Europe contre les patries (1931), nourri de convictions pacifistes, eurofédéralistes et anti-nationalistes, ne pouvait pas s’abandonner à l’exaltation romantique provoquée par les « cathédrales de lumière » nazies. Brasillach représente l’idéal, ou le rêve fasciste, avec ses images, ses manifestations, ses chants, ses principes martelés, et tout son lyrisme. Il incarne le côté passionnel du fascisme, mieux, tout le romantisme fasciste. Par ailleurs, comme Drieu la Rochelle, comme Abel Bonnard, il fut un remarquable écrivain, et ses qualités de plume lui évitèrent la damnatio memoriae, malgré sa fin aussi tragique que prématurée. La coexistence en lui de son talent littéraire et de son inextinguible passion fasciste ferait de lui notre Ezra Pound s’il eût été poète et eût vécu plus longtemps. Mais il était prosateur, critique, essayiste, romancier, et, en tant que parfait représentant de la culture française, plutôt rationaliste — un trait de caractère renforcé, chez lui, par son amour du classicisme, l’influence de Maurras et son itinéraire scolaire d’élève doué et de normalien. Robert Brasillach apparaît donc comme l’intellectuel fasciste français type, à la fois foncièrement français et passionnément fasciste, à l’évidence. D’une sincérité et d’un courage remarquables. Et muni d’un immense talent[17].

Ouvrages de Brasillach

Disponible chez Ars Magna :

  • Léon Degrelle et l'avenir de Rex, Ars Magna, Nantes, 2018.

Disponibles chez Pardès :

Léon Degrelle et l'avenir de Rex, réédition chez Pardès en 2020. Préface de Francis Bergeron. Postface de Lionel Baland.
Traductions de Shakespeare
Ouvrage de Robert Brasillach sur Léon Degrelle
  • Six heures à perdre, préface de Philippe d’Hugues, 2016.
  • L’Enfant de la nuit, préface de Peter Tame, 2017.
  • Le Voleur d’étincelles, préface de Peter Tame, 2017.
  • Le Marchand d’oiseaux, préface de Peter Tame, 2017.
  • La Conquérante, préface d’Alain Sanders, 2018.
  • Les Sept Couleurs, préface de Peter Tame, 2019.
  • Les Captifs, préface de Cécile Dugas, 2019.
  • Animateurs de théâtre, préface de Michel Mourlet ; notes et iconographie par David Gattegno, 2019.
  • Théâtre complet, préface de Michel Mourlet, 2020.
  • Notre avant-guerre, préface de Peter Tame; notes, notices et iconographie par David Gattegno, 2020.
  • Traductions de Shakespeare, préface de Peter Tame, 2020.
  • Léon Degrelle et l’Avenir de ‘’Rex’’, préface de Francis Bergeron et postface de Lionel Baland, Pardès, Paris, 2020.

Ouvrages dans lesquels Brasillach est cité :

  • Olivier Dard, DESCHAMPS Étienne et DUCHENNE Geneviève, dir., Raymond De Becker (1912-1969). Itinéraire et facettes d’un intellectuel réprouvé, Bruxelles, PIE Peter Lang, coll. Documents pour l’Histoire des Francophonies, n° 32, 2013, p. 236 et 239.


Texte à l'appui

BRASILLACH & LA QUESTION DU FASCISME

Robert Brasillach lors de son procès
Robert Brasillach. Nous ne jugeons un homme ni d’après son nom, ni d’après le nom de ses amis, ni d’après le nom de ses idées. L’enthousiasme militant dès 1937 pour une "Révolution Nationale" en France, marqué par le contexte de l’entre-deux-guerres où l’ennemi principal reste pour lui le communisme, a certes pris parfois en défaut sa lucidité (antisémitisme de veine anticapitaliste), il n’en reste pas moins un homme de lettres que nous saluons et qui, comme Sartre au final, excelle dans le domaine de la critique : Portrait de Virgile, Les Quatre Jeudis, Histoire du cinéma. Brasillach a été fusillé le 6 février 1945 au Fort de Montrouge parce que c’était un bouc-émissaire (beaucoup ont fait pire que lui), parce que c’est facile de tuer un écrivain (tous les bouchers et les politiciens le savent) et plus difficile de tuer un haut fonctionnaire ou un industriel. Finalement Brasillach a été… le Juif des résistants ! Afin de contextualiser le parcours de cet écrivain méconnu en une période tourmentée, nous présentons ici à titre documentaire ce texte.


(...) Le second point [à relever d'un portrait de Maurras lors d’une conférence de Pierre Gaxotte organisée par JSP en 1937] est plus sujet à controverses, c'est celui de Maurras « maître des révolutions nationales ». Je suis partout affirme, non sans exagération, que l'influence de Maurras est pour une large part à l'origine du renversement des idées en Europe, du réveil des nationalismes, en d'autres termes, du développement des fascismes. Que cette certitude témoigne d'une conception singulièrement large, et sans doute fausse, du fascisme, nous essayerons d'y revenir tout à l'heure. Brasillach écrit : « Interrogeons Salazar, Degrelle ou Franco, et ils nous répondent en disant : La France, c'est Maurras. J'ai appris à lire dans Maurras... Partout où se forme un jeune mouvement national, que ce soit en Belgique, en Suisse, en Pologne, il se tourne d'abord vers le traditionalisme révolutionnaire de Maurras ».

Tout cet aspect s'estompe après Munich, et il n'est pas outré de dire que de ce moment à la défaite, il existe une complète solidarité, dans les idées comme dans le combat politique, entre JSP et L'Action française, même si l'hebdomadaire s'exprime parfois, - rarement -, en des termes fort différents de ceux du quotidien. Le 14 avril 1939, sous le titre Il faut répondre aux nationalismes menaçants par le nationalisme et non par la démocratie, Brasillach écrit : « Il ne faut tout de même pas avoir peur des mots. On ne matera le fascisme étranger que par le fascisme français. Le seul vrai fascisme. Ne croyons pas que nous ayons du goût pour cette avalanche de paperasserie sous laquelle croule le national-socialisme, le fascisme italien. Pas davantage pour les vexations inutiles, les plaisirs en commun et la rigolade par quatre... Mais c'est que justement il y a dans les fascismes étrangers beaucoup trop de démocratie pour notre goût. C'est l'Allemagne et l'Italie qui ont déconsidéré le fascisme... Et nous saurions mieux établir notre fascisme qu'eux, je vous le jure ! Nous saurions lui donner la continuité, le débarrasser des entraves au bonheur, l'appuyer sur une force qui a moins besoin d'être proclamée à chaque instant, qui est plus sûre de soi. Car nous sommes la France... »

Et, le 2 février 1940, il s'en prend à ceux qu'il appelle les « endormis » : « Nous pensons qu'ils n'ont pas lu un des derniers discours de M. Paul Reynaud, où notre ministre déclarait tout net que certains principes, pour désagréables qu'ils nous paraissent, ont fait la force menaçante de l'Allemagne. Ces principes (l'autorité, l'amour de la nation, la nécessité du travail, l'entraide sociale), nous pensons que l'Allemagne a commencé par nous les voler puis par les caricaturer dans la brutalité et l'esprit de système - avant d'ailleurs d'en abandonner carrément quelques-uns, car il y aurait beaucoup à écrire sur l'évolution antisociale du Troisième Reich depuis 1938. Mais nous pensons aussi qu'ils sont bons et qu'ils sont français. Il y a près d'un an, nous écrivions qu'il faut répondre aux nationalismes étrangers par le nationalisme français. Nous n'avons pas changé d'avis. Nous n'avons pas changé d'avis non plus sur le contenu de ce nationalisme ».

Loin de choquer l'A.F., ce langage lui plaît ; elle cite longuement cet article et Robert Havard de La Montagne en approuve les conclusions : « Les bons principes ne deviennent pas mauvais parce que l'Allemagne en a fait une exécrable caricature ». C'est le 9 février 1940, dans un numéro spécial de JSP consacré à la Finlande, que paraît le seul article spécialement rédigé par Maurras pour l'hebdomadaire. En juin, quand Charles Lesca et Alain Laubreaux, qui dirigent le journal depuis que Brasillach a été mobilisé et que Gaxotte l'a quitté, sont arrêtés, Maurras, seul dans la presse, élève une vigoureuse protestation, et se porte garant de leur patriotisme.

Pourtant, dès l'été 1940, à Vichy, le processus qui aboutit au divorce entre l'A.F. et l'équipe de JSP, qui a cessé de paraître, est amorcé. Rebatet, Laubreaux, rédacteurs à la radio, ont déjà opté pour le rapprochement avec l'Allemagne, et l'A.F. rompt toutes relations avec les membres de ce qu'elle nomme le clan des ya. Des préparatifs sont entamés pour faire reparaître JSP à Paris. Brasillach, prisonnier de guerre en Allemagne, demande qu'on prenne l'avis de Maurras. Celui-ci est fermement négatif : « Comment un journal national peut-il penser à reparaître à Paris et demander une autorisation aux Allemands, sous la censure allemande ? C'est complètement impossible... »

Les pourparlers avec les occupants durent, car les Allemands suspectent JSP de maurrassisme, mais l'hebdomadaire reparaît à Paris en février 1941 et prétend y défendre le point de vue du nationalisme français - un nationalisme désormais explicitement fasciste - ; c'est dire qu'il se réclame des principes de la politique maurrassienne, réalisme, empirisme, pour justifier la collaboration franco-allemande. Les rédacteurs de JSP ont du mal à se déprendre de l'autorité de Maurras. Tout en préférant citer l'A.F. d'autrefois, ils persistent à chercher des arguments, des références, dans les articles contemporains de Maurras. Le 2 mai 1941, Brasillach qui, libéré, a repris ses fonctions de rédacteur en chef, écrit : « L'avenir appartiendra, écrivait Maurras il y a un demi-siècle, à celui qui saura unir dans un mot la critique de la démocratie et un vocable populaire comme le mot socialisme. Ainsi fut-il ce jour-là le prophète du national-socialisme ».

Le 10 janvier 1942, un éditorial signé « Je Suis Partout », faisant allusion au procès de Riom, rappelle que Maurras appelait celui-ci, un an auparavant, la pierre de touche de la révolution nationale. D'autres articles opposent les éléments positifs, à leurs yeux, de la politique suivie par l'A.F., aux éléments négatifs. « À l'Action française, écrit L. Rebatet le 13 septembre 1941 en évoquant la presse de zone libre, les vigoureuses diatribes contre De Gaulle, la chronique clairvoyante et nourrie de Jacques Delebecque voisinent toujours le plus singulièrement du monde avec quelques loufoqueries stratégiques ».

Deux mois plus tard, Jean Servière - il s’agit d’un pseudonyme utilisé par Brasillach - dans un article sur « les anciens partis », approuve l'antigaullisme de l'A.F., l'anglophobie de Maurras, mais regrette que celui-ci « ne soit pas plus net sur la collaboration ». Il cite toutefois la réponse de Léon Daudet à une interview de Gringoire : « J'ai assisté à Lyon au triomphe sans précédent du maréchal Pétain, il montre que la France n'est pas morte et qu'elle veut revivre dans une collaboration pacifique avec ses voisins... » Déplorant le manque d'information des militants, dont certains sont gaullistes, d'autres attentistes, Jean Servière se réjouit de ce que « les anciens jeunes gens d'A.F. sont à l'avant-garde de la rénovation nationale et de la collaboration européenne ».

Parallèlement, JSP développe une critique de fond de certaines positions doctrinales de l'A.F. On trouve ainsi, le 16 juin 1941, sous la plume de Brasillach, des phrases sur la monarchie qu'on aurait en vain cherchées avant-guerre : « On connaît les arguments de Charles Maurras pour la monarchie. Ils nous semblent, osons le dire, non seulement admirables par leur rigueur logique, mais fondés sur l'expérience et sur la vérité. Aucun royaliste cependant ne nous contredira si nous affirmons qu'il fait jour à midi et qu'il n'y a pas de roi en ce moment. La monarchie est certes un élément de stabilité et de souplesse. Nous l'avons vue dans notre histoire s'adapter à toutes les circonstances. J'ai toujours tenu pour les plus grands rois de France, non seulement Louis XI, qui fut le dictateur de la diplomatie, non seulement Louis XIV qui fut le souverain absolu et seul - mais aussi Louis XIII qui comprit qu'il fallait appuyer Richelieu. De nos jours, le fascisme a conservé la monarchie italienne et s'est appuyé sur elle. Une monarchie française pourrait, le cas échéant, s'appuyer sur un fascisme français. Mais l'interrègne commence à approcher de son siècle d'âge, et nous en sommes au point où le monarque devrait être Hugues Capet, c'est-à-dire beaucoup plus le premier que la suite. C'est au comte de Paris à prouver qu'il est Hugues Capet, pas à nous ».

C'est en 1942 que les relations entre l'A.F. et JSP s'aigrissent définitivement. L'hebdomadaire ne peut plus dissimuler qu'il n'a plus l'appui de l'A.F. Celle-ci publie en février une note de mise en garde contre une conférence prononcée à Lyon par Brasillach, qui est très affecté par l'attitude de son vieux maître à son égard. Le 7 août, parodiant le slogan La France, la France seule, Brasillach publie sa déclaration de rupture sous le titre La Provence, la Provence seule : « Rien ne nous empêchera jamais de rendre aux vieux maîtres de notre jeunesse l'hommage qui leur est dû. Rien ne nous empêchera de garder une reconnaissance éternelle aux lutteurs vaincus de la paix en 1939, dont le combat magnifique contre la guerre est l'honneur de l'esprit humain. Mais le présent reste le présent, avec ses vérités ou ses erreurs. (...) Ce sera la première fois que le mouvement monarchiste aura rencontré ainsi la pure démagogie, mais il y est bien. Nous reviendrons un jour sur ces étonnants manquements au destin, à tout ce qui aurait pu être, might have been comme disait Rossetti, si souvent cité par Léon Daudet. En attendant, les faits sont là. Nous ne pouvons pas accepter, nous, que la France soit réduite à quelques rêveries autour des santons de Maillane et des gracieux costumes des filles d'Arles. Nous ne pouvons pas accepter que la devise de la reconstruction nationale soit : La Provence, la Provence seule ».

Au même moment paraît le pamphlet de Lucien Rebatet Les Décombres, qui va être un des plus grands, sinon le plus grand succès de librairie de l'Occupation, et qui contient de nombreuses pages sur le mouvement royaliste et sur son chef. Maurras et l'A.F. ne veulent voir dans le livre qu'un torrent d'injures à leur endroit et ripostent par un article d'une violence extrême : « Vous le connaissez bien, nabot impulsif et malsain, l’œil éminemment grégaire et cramponné à toutes les bêtes du troupeau. Il faisait sa partie dans un petit groupe que l'idée de la seule France met en transes de rage et d'insultes. Mais par littérature ou par respect de soi, ces transfuges de notre alliance s'appliquaient à garder une certaine tenue. Notre auteur n'a pu se tenir... »

En fait, une lecture moins passionnelle des Décombres permet aujourd'hui d'y remarquer l'amour déçu de Rebatet pour l'A.F. et pour Maurras qui vibre sous la virulence du pamphlétaire. Rendant compte des Décombres dans JSP le 4 septembre 1942, Brasillach tente de présenter un bilan de ce qu'il considère comme une histoire achevée, celle de l'Action française. Je ne citerai qu'une partie de ce long article :

« Certes, dans le domaine de l'action, il faudra bien écrire un jour que le grand péché spirituel de l'Action française fut l'amour de la solitude. D'année en année, cette solitude prenait un aspect de plus en plus tragique. La mort a privé le vieux journal de Bainville et de Daudet. On ne s'était jamais soucié de les remplacer. Nous ne plaidons même pas ici pour notre génération mais pour les précédentes : la guerre de 1914 n'a pas tué tout le monde, et les amoureux de la solitude n'ont prévu aucune relève, les théoriciens de la dynastie semblent avoir pris pour devise : après nous le déluge. Elle est longue la liste des exclus et des dissidents ! Sans doute quelques-uns, Valois, Bernanos, sont partis avec tous les torts. Mais pas tous les autres, mais pas les vieux serviteurs renvoyés parce qu'ils avaient déplu à quelque énergumène indéracinable, et ceux-là mêmes qui n'étaient pas officiellement exclus ne restaient qu'à condition de ne pas bouger et de se cantonner hors de la politique. Quant au meilleur moyen de rester en bons termes avec la maison, c'était de ne pas en faire partie, tout le monde l'a toujours su.
À cela, il fallait ajouter ce que décrit Lucien Rebatet avec une verve magistrale, l'incapacité toute démocratique d'organiser, le journal à la fois le plus passionnant et le plus mal fait de Paris, le déficit ahurissant des finances, les gouffres creusés sans cesse dans les sacrifices de centaines de pauvres bougres, le refus de saisir les occasions, le chahut du quartier latin érigé en acte de salut public. La doctrine même devenait plus pâle : qu'est-ce que l'antisémitisme de 1942 à côté de celui de 1912 ! Et quant à l'admirable anticapitalisme d'avant l'autre guerre, on jettera un voile sur ce qu'il est devenu.
Il restait à cette étrange maison d'abriter le génie sous la poussière, le courage sous le conformisme, l'amour de la patrie sous l'illusion, d'avoir aimé la paix en 1935 et de l'avoir payé de la prison, de s'être admirablement battu pour elle (L. Rebatet en rend le témoignage vivace) en 1938 et 1939. Il lui reste d'avoir été la seule école politique du XXe siècle. Aujourd'hui que son histoire est close, nous devons en porter le témoignage sans crainte et avec amitié. Comme le disait un de ses maîtres, Ernest Renan : La foi qu'on a eue ne doit jamais être une chaîne : on est quitte envers elle quand on l'a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts... »


JSP prétendait enterrer l'A.F. Celle-ci ne pouvait évidemment lui pardonner.

Je voudrais, pour conclure, évoquer brièvement le problème maurrassisme / fascisme. Il y aurait encore beaucoup à dire sur le sujet, et je me bornerai à poser ici quelques questions, peut-être provocantes, j'espère sans parti-pris. Je crois qu'il subsiste encore à ce propos un tabou, du fait que le problème n'a pratiquement jamais été abordé que par des détracteurs systématiques, amalgamant hâtivement maurrassisme et fascisme à de trop évidentes fins polémiques, ou par les hagiographes d'un maurrassisme prétendument orthodoxe, qui ont oublié que la vraie tradition est critique.

La première question concerne l'ambiguïté de la position de l'A.F. à l'égard du fascisme. Il y a le fameux texte de Mes idées politiques souvent invoqué par JSP :

« Qu'est-ce en effet, que le FASCISME ? Un socialisme affranchi de la démocratie. Un syndicalisme libéré des entraves auxquelles la lutte des classes avait soumis le travail italien. Une volonté méthodique et heureuse de serrer en un même faisceau tous les facteurs humains de la production nationale : patrons, employés, techniciens, ouvriers. Un parti-pris d'aborder, de traiter, de résoudre la question ouvrière en elle-même, toute chimère mise à part, et d'unir les syndicats en corporations, de les coordonner, d'incorporer le prolétaire aux activités héréditaires et traditionnelles de l'État historique, de la Patrie, de détruire ainsi le scandale social du prolétariat. Ce FASCISME unit les hommes pour l'accord : il fait jouer les forces naturelles ensemble, assure les fonctions sociales les plus variées avec l'aide des grands et l'aide des petits ». Maurras écrit plus loin : « Devant les résultats de cette politique de la main tendue, il est normal que les démocraties, ayant adopté la formule du poing tendu, se soient donné pour mot d'ordre commun l'antifascisme : leur plus grand intérêt vital est d'empêcher tout faisceau national de se former pour éteindre ou réduire les compétitions dont elles vivent ».


L'image que se fait l'A.F. du fascisme avant la guerre est donc singulièrement restrictive et strictement nationale, mais, s'en tenant à ce point de vue, elle ne lui manifeste pas la moindre hostilité. Elle ne perçoit nulle antinomie fondamentale entre le fascisme (qu'elle distingue du nazisme, considéré comme l'incarnation temporaire du germanisme de toujours) et sa doctrine, ne montre aucune tendance à un quelconque antifascisme, bien au contraire. Quittant la théorie, on citera les paroles d'une chanson satirique publiée par L'Action française le 2 janvier 1938. Arguant de ce que le Front populaire considère l'ouvrier non-communiste, et le petit bourgeois ruiné, amis de l'ordre, comme des fascistes, un couplet revendique le qualificatif :

Monsieur, si les fascistes sont
Les braves gens que nous pensons,
Les types épris de justice,
Ceux qui, pour tenir, se raidissent,
Ceux qui méprisent les voleurs,
Les assassins et les hâbleurs,
Tous les politiciens en iste...
Soyons fascistes.

Revenant à la doctrine, on citera la définition que donne Maurras de son roi (« dictateur et roi »), définition étymologique qui rappelle étonnamment le contenu du titre des chefs fascistes (duce, führer ou leader) : « Comprenons bien le mot : rex, directeur et conducteur ». Il y a donc dans la position de l’A.F. une ambiguïté profitable au fascisme, ambiguïté que l'on retrouve à propos de la politique internationale.

L'A.F. n'est pas épargnée par la vague de solidarité politique transnationale qui est l'un des éléments fondamentaux du fascisme français des années 1930. Les nationalistes, refusant tout système de pensée politique qui ne se réfère pas d'abord à la réalité nationale, sont surpris par la montée en eux d'un sentiment qu'ils ignorent, celui de la solidarité qui les unit à des militants étrangers : ils éprouvent quelque difficulté à le comprendre. L'A.F., comme le fascisme italien, comme le national-socialisme allemand, prétend tour à tour que sa doctrine n'est pas un article d'exportation, et le contraire, et cette incertitude est lourde de conséquences.

Les attitudes de l'extrême-droite française s'échelonnent selon que ses militants acceptent ou non de raisonner en termes de conflit planétaire. Le Francisme fait de l'universalisme fasciste le thème essentiel de sa politique : il prône un fascisme idéologique qui n'a plus guère de rapport avec le nationalisme. Maurras, en revanche, affecte de ne pas tenir compte du caractère international pris par le combat politique, mais y est sensible : son voyage à Burgos en 1938 le prouve. La position de JSP, et de la plupart des fascistes français, les place simplement en pointe par rapport au comportement officiel de l'Action française.

On note le même décalage en ce qui concerne la politique intérieure. La logique interne du système qu'illustre l'image du faisceau telle que l'admet l'Action française devrait la conduire à accepter l'idée d'une rencontre des deux camps qui divisent la France politique, voire à prôner une stratégie de la convergence de la droite et de la gauche. Or, loin d'acquiescer à une telle conception du combat politique, l'A.F. des années 1930, reniant ses propres tentatives de l'autre avant-guerre (essai de rapprochement avec le syndicalisme révolutionnaire, collaboration de disciples de Maurras avec Georges Sorel, de disciples de Sorel avec Maurras), adhère pleinement aux antagonismes du moment, qui ont pour effet d'écarteler la nation en deux blocs. Si la singularité de sa doctrine et la réalité des frictions qui l'opposent aux groupements issus d'autres traditions politiques garantissent son autonomie, la virulence de son hostilité au marxisme révolutionnaire et une relative homogénéité de politique étrangère l'associent étroitement à un camp, la droite, dont les structures datent des années 1900 et la limite passe à gauche de la Fédération républicaine.

Quant à l'évolution des gens de JSP et de leurs lecteurs, avant et après 1940, n'est-ce pas un des plus graves échecs de l'Action française que de ne pas avoir su ou voulu leur faire une place en son sein, et s'attacher durablement une des générations les plus brillantes qu'elle ait attirées ? Est-ce que l'A.F., par son vieillissement, par sa méconnaissance de la nouveauté radicale d'un phénomène comme le fascisme, ne porte pas une part de responsabilité dans les errements qui conduisirent nombre de ses anciens fidèles au poteau d'exécution ou à la prison ?

La deuxième question est la suivante : le maurrassisme a suscité, et continue de susciter, des interprétations divergentes. Dans cette perspective, peut-on dire qu'il y a, ou qu'il y a eu, une lecture fasciste de Maurras, que le fascisme, ou plutôt un certain type de fascisme, représente un maurrassisme possible ?

Troisième question : ce qu'on appelle fascisme français valorise la Vie en soi, mais se montre, en général, avant la guerre, soucieux du bonheur individuel, hostile à l'embrigadement, à la "statolâtrie". On peut y voir la résultante de l'influence de Charles Maurras. Mais, dans ces conditions, le fascisme français est-il véritablement fasciste ?

Quatrième et dernière question, liée à la précédente : les rédacteurs de JSP se montrent attentifs à la préservation du bonheur individuel, préoccupés d'épanouissement personnel. Le Parti Populaire Français de Doriot, quant à lui, se réclame, avant la guerre, de la démocratie. Le rexisme belge enfin, toujours avant la guerre, rejette catégoriquement le totalitarisme. Ne risque-t-on pas d'être acculé à une analyse du fascisme qui abandonne le concept de totalitarisme comme fondement premier ?

Discussion : M. Philippe Charpentier pense qu'il faut distinguer ceux qui n'utilisent qu'une partie de la pensée de Maurras et ceux qui « au contraire vivent du Maurras total... embrassant, à la longue, Maurras dans son unité et ses évolutions... On ne peut annexer Maurras à la théologie contre-révolutionnaire, sans reconnaître le caractère neuf, radicalement autre de sa pensée ».

extrait de « Maurras et l’Action Française vus par Je suis Partout », Pierre-Marie Dioudonnat, in Études Maurrassiennes n°4 (1980), p. 45-58.

  • « Sans doute la Cour pourrait me demander si je regrette ce que j'ai écrit, vous penseriez tous que c'est pour sauver ma peau et vous me mépriseriez à bon droit. Je vous dirais donc que j'ai pu me tromper sur des circonstances, ou des faits, ou sur des personnes, mais je n'ai rien à regretter de l'intention qui m'a fait agir. »

Citations

La mort en face

6 février 1945

« Si j'en avais eu le loisir, j'aurais sans doute écrit le récit des journées que j'ai vécues dans la cellule des condamnés à mort de Fresnes, sous ce titre. On dit que la mort ni le soleil ne se regardent en face. J'ai essayé pourtant. Je n'ai rien d'un stoïcien, et c'est dur de s'arracher à ce qu'on aime. Mais j'ai essayé pourtant de ne pas laisser à ceux qui me voyaient ou pensaient à moi une image indigne. Les journées, les dernières surtout, ont été riches et pleines. Je n'avais plus beaucoup d'illusions, surtout depuis le jour où j'ai appris le rejet de mon pourvoi en cassation, rejet pourtant prévu. J'ai achevé le petit travail sur Chénier que j'avais commencé, j'ai encore écrit quelques poèmes. Une des mes nuits a été mauvaise, et le matin j'attendais. Mais les autres nuits, ensuite, j'ai dormi bien calmement. Les trois derniers soirs, j'ai relu le récit de la Passion, chaque soir, dans chacun des quatre Évangiles. Je priais beaucoup et c'est la prière, je le sais, qui me donnait un sommeil calme. Le matin, l'aumônier venait m'apporter la communion. Je pensais avec douceur à tous ceux que j'aimais, à tous ceux que j'avais rencontrés dans ma vie. Je pensais avec peine à leur peine. Mais j'essayais le plus possible d'accepter. »

Lettre à un soldat de la classe 60

  • « Les petits enfants qui seront des garçons de vingt ans, plus tard, apprendront avec un sombre émerveillement l’existence de cette exaltation de millions d’hommes, les camps de jeunesse, la gloire du passé, les défilés, les cathédrales de lumière, les héros frappés au combat, l’amitié entre jeunesses de toutes les nations réveillées, José Antonio, le fascisme immense et rouge. »

Bibliographie

Le « Qui suis-je? » que Philippe d'Hugues a consacré à Robert Brasillach.
  • Brassié Anne, Robert Brasillach ou Encore un instant de bonheur, Association des Amis de Robert Brasillach, 2006.
  • Philippe d'Hugues, Brasillach, col. «Qui suis-je?», Pardès, 1e éd., 2005 (2ème éd. 2009).
  • Philippe d'Hugues, « Dix raisons d’admirer Brasillach », in: Réfléchir et agir, HS no 1, 2014, p. 13-19.

Sources vidéo

  • Francis Bergeron dans l'émission Passé-Présent n°289 de Philippe Conrad consacrée à Robert Brasillach [1].
Robert Brasillach

Postérité : l'association des Amis de Robert Brasillach (ARB)

Le 18 décembre 1948 est fondée à Genève l’Association des amis de Robert Brasillach à l’initiative de trois jeunes Romands[18].

L’association publie un Bulletin depuis 1948 et des Cahiers des amis de Robert Brasillach (CARB) depuis 1950. Les Bulletins, d’une quarantaine de pages, 3 à 4 par an, rassemblent des écrits concernant Robert Brasillach, revue de presse, mais aussi anciens articles retrouvés, actualités diverses. Ce sont en quelque sorte les archives de l’association mises à la disposition des adhérents. Les Cahiers, eux, sont de véritables livres, généralement thématiques, dont la qualité d’édition est extrêmement soignée. 53 volumes des CARB ont paru.[19].

Son président est, depuis 1992, l'avocat suisse Pascal Junod.

Liens externes

  • Site officiel de l'Association des Amis de Robert Brasillach : Site
  • Blog de l'Association des Amis de Robert Brasillach : Blog

Notes et références

  1. André Bellessort (1866-1942), critique littéraire, essayiste, romancier et poète, était proche de l’Action française. Il forma de nombreux intellectuels de renom. Il fut élu à l’Académie française en 1935. Il publia maints articles dans Je suis partout. Fervent pétainiste, il fut un moment pressenti pour les fonctions de ministre de l’Éducation nationale, mais il mourut en janvier 1942.
  2. Durant ses années universitaires, Brasillach aura tout de même soutenu un mémoire de diplôme d’études supérieures (ancêtre du mémoire de maîtrise puis de celui du master 1) sur « les rues de Paris dans l’œuvre de Balzac ».
  3. Éditions de la Librairie française.
  4. Plon.
  5. Précisons ici que l’inégalité des sommes que les rédacteurs avançaient pour ce rachat, fit que le plus fortuné (et le plus âgé) d’entre eux, Charles Lesca, détint la majorité des parts et devint donc administrateur du journal (mais non rédacteur en chef).
  6. Gaxotte restera éditorialiste du journal jusqu’au début de 1939, puis le quittera.
  7. Je suis partout, 30 janvier 1937.
  8. Lettres à un soldat de la classe 60, posthume, Le Pavillon noir, 1946.
  9. Brasillach justifie cette répression par les massacres des hommes d’Église et des catholiques affichés par les communistes et gens de gauche, et affirme qu’un document qui faisait état des crimes franquistes contre les républicains est un faux. Il en a particulièrement voulu à Mauriac et à Maritain.
  10. Il est également possible que Pétain et Laval n’aient pas voulu d’un fasciste aussi affirmé que lui.
  11. Autorisé en zone occupée, le journal restera interdit en zone libre jusqu’à l’invasion de celle-ci par les Allemands, en novembre 1942.
  12. Parmi ses éditoriaux les plus révélateurs, à cet égard, citons : 15 novembre 1941 : « Lève-toi, il est temps ». Il trouve que la Révolution nationale traîne les pieds. 27 décembre 1941 : « Bilan de l’année 1941 ». « Nous voulons que la France se relève. Nous voulons que les prisonniers rentrent ». 17 janvier 1942 : « Raison d’avance ». S’en prend aux dirigeants de Vichy qui sabotent la RN : Jacques Chevalier, Carcopino, Dumoulin de La Barthète, entre autres, et va jusqu'à suggérer leur arrestation. 16 mai 1942 : « Fascisme et antifascisme ». Dit de lui et de ses amis qu’ils sont “antisémites” et « fascistes de toujours ». 30 mai 1942 : « Malheur aux tièdes ». 13 novembre 1942 : « Pour que la France vive. La France et l’Allemagne veulent l’unité de notre pays et l’unité de l’Occident. Il faut que nous en voulions, nous, les conditions ».
  13. À cela s’ajoute une rivalité avec Charles Lesca, principal actionnaire et administrateur du journal.
  14. Amie d’enfance de Brasillach. D’aucuns ont affirmé l’existence d’une liaison amoureuse entre eux, mais sans en apporter de preuves.
  15. Le 3 février, il ne céda pas à une dernière tentative de Mauriac venu le rencontrer à ce sujet.
  16. Les raisons d’un engagement. Mémorandum écrit par Robert Brasillach pour la préparation de son procès, éditions Notre combat, s.d.
  17. Paul-André Delorme, « Robert Brasillach, le romantisme fasciste », Rivarol, 30.11.2022.
  18. « On n'oublie pas Brasillach », in : Réfléchir et agir, no 59, été 2018, p. 8.
  19. Adresse des ARB: Association des Amis de Robert Brasillach (ARB), Case postale 3763, CH-1211 Genève 3 Suisse