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Julius Evola

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Julius Evola
Julius Evola
Né à Rome le 19 mai 1898, dans une famille de la petite noblesse sicilienne, Giulio Cesare Andréa Evola (il adoptera le prénom de Julius par admiration pour la Rome antique) est une grande figure aristocratique de la droite traditionaliste italienne.

Sommaire

La période artistique (1915-1921)

Evola adolescent fut vivement impressionné par le groupe qui s'était constitué autour des revues avant-gardistes de Giovanni Papini et du mouvement futuriste, même si certains aspects lui déplaisent : sensualisme, absence d'intériorité, exhibitionnisme social gratuit, exaltation grossière de la vie et de l'instinct, machinisme teinté d'américanisme. Pourtant, dès le déclenchement de la Grande Guerre, Evola, plutôt partisan d'une intervention italienne mais aux côtés des puissances impériales d'Europe centrale, se sent en désaccord avec la violente campagne interventionniste déclenchée par le groupe de Papini, qui n'hésite pas à user des lieux communs chauvins de la propagande anti-germanique, prétendant ainsi œuvrer à la défense de la civilisation.

En 1917, à 19 ans, interrompant ses études d'élève ingénieur, il part pour le front italo-autrichien en tant que sous-lieutenant d'artillerie alpine. Dès la guerre terminée, il participe, par ses poèmes et ses peintures, à un petit groupe dadaïste réuni autour de Cantarelli et de Fiozzi. Il est attiré surtout par le radicalisme du mouvement Dada, comble des courants d'avant-garde, qui visait à se libérer de manière absolue des conventions par une expérience-limite qui rompt avec toute forme d'art. Pour Evola, cette période expérimentale est autant liée à un arrière-plan existentiel (en finir avec les résidus du monde bourgeois du XIXe siècle) qu'à une tonalité historique ("on en était arrivé au point zéro des valeurs" dira-t-il). À 23 ans, Evola cesse définitivement cette aventure assurément rimbaldienne. Ses intérêts le portent donc vers une autre sphère.

La période philosophique (1923-1927)

Parti du constat de l'absurdité de l'existence contemporaine, la tentation dadaïste n'avait pas pour autant détourné Evola d'une de ses tendances fondamentales : la "dimension vers le haut", pour laquelle l'existence n'a de signification que rattachée à un principe supérieur. Cette phase métaphysique au souffle prométhéen, où se reflètent certaines idées de Friedrich Nietzsche, Otto Weininger et Carlo Michelstädter, prépare la maturation de sa pensée.

Paraissent successivement Saggi sull'idealismo magico (1925) et en 1926 L'uomo come potenza (trad. fr. : Le yoga tantrique. Sa métaphysique, ses pratiques, 1971) et L'individuo e il divenire del mondo. Malgré la recommandation de Benedetto Croce en 1925 au directeur de la maison d'édition Laterza de Bari pour Teoria dell'individuo assoluto, l'ouvrage ne paraîtra que deux ans plus tard chez Bocca de Turin.

La période métapolitique (1928-1930)

L'un de ses premiers articles politiques paraît en 1928 dans la revue quasi-officielle Critica Fascista, dirigée par le ministre Giuseppe Bottai, un ancien camarade de régiment. Il y affirme que le fascisme, pour être en conformité avec son éthique guerrière et romaine, doit rompre avec le christianisme. Dans la même veine, il rédige quelques mois plus tard son premier ouvrage politique : Imperialismo pagano (Impérialisme païen). Cet ouvrage se démarque fortement de ce qui est entendu par paganisme dans les courants völkisch : au panthéisme mystique, à la réhabilitation romantique de l'instinct et des puissances de l'âme, à l'exaltation de l'archétype féminin de la Déesse-Mère, de la fécondité et de la "Vie" s'opposent l'insistance sur la clarté "apollinienne", l'idéal de la maîtrise plus ou moins ascétique, l'exaltation de la "virilité spirituelle", la condamnation de toute involution "naturaliste" de l'antichristianisme, la réaffirmation de la supériorité de l'Esprit.

Toutefois, publié à un moment vraiment peu opportun, à la veille des accords du Latran entre le Vatican et l'État fasciste (11 février 1929), ce livre aura, de l'aveu même d'Evola (qui substitue alors son prénom Giulio par Julius), "pratiquement et politiquement peu d'écho" même si sa traduction allemande, très fortement revue et augmentée, en 1933 connaîtra une meilleure réception. Il faut également souligner qu'Evola interdisait la republication de cet ouvrage de son vivant, non seulement en raison de son caractère excessivement polémique et de sa tentation néopositiviste d'interprétation du domaine religieux, mais aussi en raison du sentiment d'avoir été manipulé par une fraction fasciste de la Franc-Maçonnerie italienne (au premier rang desquels figurait le "néo-païen" Arturo Reghini) cherchant à saper toute conciliazone entre État et Église.

Pour autant, Evola n'aura de cesse d'exercer une action métapolitique sur l'histoire, par exemple par le biais de la revue bimensuelle La Torre, fondée avec Guido De Gorgio (1890-1957) en janvier 1930 et qui durera six mois jusqu'à son interdiction par le régime, visant à influencer le fascisme de l'intérieur par le "traditionalisme intégral", afin de fournir les bases doctrinales, au sein des différentes tendances de la Révolution conservatrice, à un "courant traditionaliste de Droite, doté d'une force vraiment révolutionnaire".

L'échec de ses premières initiatives le convainc que "pour agir, ou du moins avoir les mains libres, il fallait s'assurer une base quelconque à l'intérieur de la citadelle". Il se rapproche alors du dirigeant fasciste Giovanni Preziosi, directeur de La Vita Italiana, pour laquelle il rédigera une centaine d'articles de 1931 à 1943. Par son intermédiaire, il fait la connaissance du juriste monarchiste Carlo Costamagna, fondateur du mensuel Lo Stato, auquel il collaborera. On relève encore sa signature dans les revues Vita Nuova, Rassegna Italiana, Bibliografia Fascista, La Difesa della Razza. Preziosi le met aussi en contact avec Robert Farinacci, directeur du quotidien Il Regime Fascista. De 1934 à 1943, il dispose dans ce journal, deux fois par mois, d'une page spéciale intitulée Diorama filosofica et sous-titrée Problèmes de l'esprit dans l'éthique fasciste.

On retrouvera d'ailleurs cette même volonté métapolitique dans les contacts pris en 1937-1938 avec diverses diplomaties (Autriche, Tchécoslovaquie, Roumanie) ou plus tard avec des continuateurs de la Révolution conservatrice en Allemagne (d'où, en 1938, un Rapport sur Evola de l'Ahnenerbe, adressé à Heinrich Himmler, jugeant négativement ses activités), dans les orientations données après la guerre et dans la formulation d'une doctrine de l'État.

S'expliquent mieux ainsi certaines apparentes contradictions qui ont nourri les billevesées sur son œuvre. Si Evola n'a jamais été fasciste, il a pourtant reçu l'appui de personnalités du régime mussolinien. Même s'il reste marginalisé voire décrié au sein de ce dernier, il ne lui a pourtant ménagé, jusqu'au bout, ni son soutien ni sa fidélité. Si Evola n'a jamais été non plus national-socialiste, il a pourtant collaboré à certaines publications nationales-socialistes et a entretenu des contacts avec certaines sphères dirigeantes de la SS. Pourtant, aussi étrange que cela paraisse, Evola ne se fit jamais beaucoup d'illusions sur la possibilité de réaliser concrètement une restauration traditionnelle en Europe en prenant appui sur le fascisme ou le national-socialisme. Son usage tactique du vocabulaire de l'époque ne doit pas induire en erreur : la critique interne de ces régimes répond à un critère historiographique simple: approuver ce qui se rapproche du monde de la Tradition (donc en rupture avec les Lumières) et condamner ce qui s'en éloigne.

Si des reproches concernant l'aspect irréaliste d'une "politique des principes" ont pu, non sans pertinence parfois, lui être reprochés, il n'en reste pas moins que ce penseur solitaire fait plus œuvre de visionnaire (d'une Europe impériale) que de penseur néo-machiavélien. Ses centres d'intérêt restent avant tout d'ordre personnel et spirituel : plus lui importe d'éveiller que d'enseigner. En témoigne, parmi d'autres exemples de sa distance intérieure conservée par rapport à ses engagements, son essai sur le bouddhisme paru en pleine guerre mondiale, La dottrina del Risveglio (La Doctrine de l'Éveil, 1943).

La période traditionaliste (1932-1944)

L'intérêt d'Evola pour le fait spirituel remonte très loin. En 1927, il participe à la formation de l'éphémère groupe d'Ur, versé dans les disciplines initiatiques et ésotériques d'Orient et d'Occident et dans la magie opérative (entendue comme "science expérimentale du moi"). Il y découvre alors l'œuvre de René Guénon par le biais d'Arthuro Reghini. Toutefois l’influence de Guido De Giorgio sera décisive pour éloigner définitivement Evola d’un certain occultisme « magiste », de la philosophie allemande et d’un « surhumanisme » aux relents passablement modernes. En 1931 il écrira un ouvrage sur La Tradition hermétique, suivi en 1932 de Masques et visages du spiritualisme contemporain, qui dénonce ce que Oswald Spengler nomme "seconde religiosité", puis, plus tard, Le Mystère du Graal et l'idée impériale gibeline (1937) caractérisant la chevalerie comme animé d’un désir de reconstruction « traditionnelle » au sens le plus élevé, ayant pour centre idéal l’Empire, impliquant un dépassement tacite ou explicite de l’exotérisme chrétien qui fait de l'Église une représentante non d’une pure autorité spirituelle mais d’un pouvoir religieux.

Mais c'est en 1934 qu'Evola publie son ouvrage majeur : Révolte contre le monde moderne. L'influence de Guénon, Spengler (théoricien de la décadence), Bachofen (pour qui les transformations d'une civilisation sont liées à la métamorphose des dieux) est manifeste. Le titre ne fait d'ailleurs pas par hasard écho à celui d'un livre de Guénon, La Crise du monde moderne (1927), il en varie la réponse face à l'aspect inorganique des sociétés modernes : la Tradition, réalité archétypale partagée par diverses religions, y est interprétée en un sens historial, c’est-à-dire comme porteur de valeurs.

Composé de deux grandes parties, renvoyant chacune à deux types universels de civilisation, le monde de la Tradition et le monde moderne en tant que négation organisée et incarnée des valeurs traditionnelles, l'ouvrage a pour thèse centrale « la nature décadente du monde moderne ». Y est développé une métaphysique de l'histoire à travers l'exposition de la doctrine traditionnelle des "quatre âges" et l'analyse des cycles de la décadence, depuis les grandes cultures antiques jusqu'au monde moderne. Si, pour Evola, l'Occident moderne est présenté comme un accident, caractérisé par la régression des types, n'en est pas moins rejetée, à la différence de la pensée contre-révolutionnaire d'inspiration catholique, toute forme de providentialisme.

Ainsi la doctrine des cycles ne doit pas être assimilée à un déterminisme inflexible : la responsabilité essentielle incombe aux hommes, qui en se coupant des forces d'en haut ont par là même cessé d'être défendus contre les courants de dissolution inhérents aux sociétés de masses. L’individualisme occidental apparu avec la Renaissance, développant ce qui est purement humain en l’homme, ne pouvait que tôt ou tard condamner l’Occident à être entraîné dans l’orbite de forces infra-humaines « démoniques », autrement dit vers les possibilités humaines les plus basses. Voilà pourquoi il charrie avec lui le matérialisme, devenu une « donnée constitutive » de l’homme occidental et le principal obstacle qui l’empêche de sortir de l’impasse où il est engagé, et l’irréalisme qui substitue à la nature spirituelle de toute civilisation tout un univers de mirages, de fantasmes et d’idoles conceptuelles. Lorsque l’individu n’est plus relié au supra-humain, les parodies substitutives de spiritualité – idéologies politiques, phénomène des sectes, etc. – se multiplient comme un cancer. Depuis la Révolution française, elles consistent encore et toujours à se payer de mots : rhétorique de spectres qui s’agitent sur le devant de la scène avant d’être happés par le grand trou de l’ « infra-monde ». Le nationalisme du XIXe siècle y est même décrit comme phénomène ayant historiquement partie liée avec l'individualisme comme valeur (II, 15).

Si le pessimisme aristocratique du livre suscite durant les années trente peu de réactions en Italie, son inactualité va toutefois retenir l'attention en Roumanie et en Allemagne. Outre l'impulsion vers la transcendance, qui implique un retrait au moins intérieur par rapport au monde, nous y trouvons une disposition ascétique guerrière, d'ordre supra-individuel, celle du Kshatriya (guerrier en sanskrit), qui conduit à vouloir agir sur le monde. Cette tension est véritablement constitutive de la pensée évolienne. Si ces pages fournissent une méthode de lecture du monde moderne, elles restent en effet inséparables d’un enjeu éthique : l’idéal traditionnel de la maîtrise, à savoir la reconnaissance de son archétype respectif et la conformation à ce que cela implique. Le poète expressionniste Gottfried Benn souligne ainsi l’importance exceptionnelle de ce livre : « avec les idées qu’il défend et avec les fondements qu’il fournit à ces idées, [il] élargit l’approche de tous les problèmes européens selon de nouvelles perspectives jusque-là ignorées ou restées cachées, si bien qu’en le lisant on regardera l’Europe d’une autre manière » (« Sein und Werden », in Die Literatur, mars 1935).

Malgré une édition revue et augmentée en 1951, cette œuvre connaît en Italie une longue éclipse et ne sera redécouverte qu'à la faveur du "mai rampant" italien de 1968 (la troisième édition italienne est de 1969). Ses analyses prophétiques sur le reflux du mythe du Progrès, son dépassement de tout ethnocentrisme, sa critique simultanée des modèles américain et soviétique, sa dénonciation radicale des fondements de l'Occident moderne, son rejet de tous les régimes politiques en place, ne pouvaient en effet que séduire au moins une partie des contestataires. Cette réception pour autant ne fonde en rien le reproche de certains qui, confondant domaine doctrinal et agitation d'idées, évoqueront un "mythe incapacitant" que véhiculerait ce maître-livre : Evola n'est pas de ceux qui adhèrent à une conception instrumentale, pragmatique de la vérité ; il ne fit jamais partie de ceux dont la tâche est de faire croire pour pousser à l'action, encore moins de ceux qui ont besoin de croire pour agir. Appelant dans la Conclusion à une conscience unitaire européenne comme dernier maintien possible de l'esprit traditionnel, l'auteur précise : « une élite est une veine, une veine précieuse, mais une veine seulement : il faut d'autres veines et il faut que toutes convergent, bien que seule la veine centrale, la plus cachée, se ramifie royalement, et, tout en se cachant, en s'enfonçant, domine ».

Au moment où Evola, bien que penseur inclassable et par là suspect, accède à une sorte de reconnaissance officielle quoique conjoncturelle, la crise du fascisme est déjà en germe. Mussolini approuve ouvertement en 1941, pour démarquer ce qui fait la romanité du racisme biologique nazi, Synthèse de doctrine de la race, ce qui ne signifie en rien, comme certains l'ont écrit, qu'Evola fut « l'éminence grise du Duce ». Evola tente d'y définir une doctrine de la race traditionnelle, résolument anti-matérialiste, centrée sur le concept de "race intérieure". Rappelant que les Indo-Européens concevaient l'homme comme triade corps-âme-esprit, il affirme qu'à l'origine de toute différenciation ethnique se trouve une "race de l'esprit", qui est d'abord intériorisée chez ceux qui y adhèrent sur le plan du caractère, ce qui donne une "race de l'âme" (concept inspiré par Ludwig Ferdinand Clauss, père de la psycho-anthropologie), avant de s'incarner sur le plan physique dans une "race du corps". Sur ce point, l'argumentation est semblable à celles qui apparaissent dans d'autres domaines, liés à celui-là, de la doctrine évolienne : la supériorité d'une élite est affirmée sur des bases purement spirituelles même si c'est le sang qui transmet de tels caractères.

Le refus du "fétichisme la pureté raciale comprise en des termes purement physiques" permet à Evola, si l'on se réfère à ses écrits d'après-guerre, d'écarter tout "antisémitisme vulgaire" : il n'y a aucune correspondance nécessaire entre le sang et l'esprit juif, non plus qu'entre l'aryanité physique et l'aryanité spirituelle. Toutefois le "mammonnisme", à savoir l'adoration de l'argent et la concentration sur les activités économiques, est considéré comme relevant d'une certaine mentalité judaïque. Dans Il cammino del Cinabro (Le Chemin du cinabre, 1963), sorte d'autobiographie intellectuelle, Evola précisera que "ni moi, ni mes amis en Allemagne n'étions au courant des excès contre les juifs, et (...) si nous l'avions été, en aucun cas nous n'aurions pu les approuver".

Le 25 juillet 1943, quand le régime s'effondre de l'intérieur, Evola fait partie de la poignée d'Italiens qui accueillent Benito Mussolini libéré en Allemagne. Il se rallie plus par fidélité à sa nature combattante que par alignement idéologique à la République sociale italienne (l'aspect social et républicain du nouveau régime n’a pas ses faveurs).

Après la prise de Rome par les Alliés, le 4 juillet 1944, il se réfugie à Vienne, où il travaille sur des documents maçonniques dont se sont emparés les services allemands, en vue de la rédaction d'une Histoire secrète des sociétés secrètes. Peu de jours avant l'arrivée des Soviétiques, en avril 1945, il est victime d'une lésion de la moelle épinière à la suite d'un bombardement, et restera paralysé à vie des membres inférieurs.

La période après-guerre (1948-1974)

Rapatrié en Italie en 1948, Evola reste un réfractaire à l'ordre établi. Il collabore rapidement à divers journaux, notamment ceux du Mouvement social italien. En 1950 parait dans la revue Imperium la brochure Orientations, sorte de catalogue des "positions à défendre" adressé à la jeunesse européenne. D'un style concis, ce recueil aborde des thèmes variés mais décisifs : réquisitoire contre le primat de l'économie, condamnation des démocraties marchandes (États-Unis) et populaires (Union Soviétique), critique du matérialisme marxo-libéral, rejet du bonapartisme et du petit-nationalisme, fidélité à l'Idée-archétype, et enfin adoption d'un discours traditionaliste élitaire appelant la formation d'une véritable élite unie par des valeurs spirituelles et par elles seules.

En avril 1951, il est arrêté par la police qui le présente comme le "maître à penser" d'un groupe de jeunes accusés d'avoir mis sur pied des organisations clandestines, les Faisceaux d'action révolutionnaire et la Légion noire. Malgré sa grande invalidité de guerre, il demeure six mois à la prison de Regina Coeli, dans de rudes conditions de détention. Quoique le ministère public ait réclamé une peine de 8 mois de réclusion, son procès s'achève par un acquittement.

Dans Gli uomini e le rovine (Les Hommes au milieu des ruines, 1953), Evola trace les grandes lignes d'une doctrine de l'État de caractère "révolutionnaire-conservateur" : révolutionnaire par son rejet des idées et des mythes du monde moderne décadent (libéralisme, marxisme) ; conservateur, par l'affirmation de l'Idée aristocratique, hiérarchique, traditionnelle. À l'État moderne, il oppose l'idéal de l'État organique, où chacun tient sa place, comme dans un organisme où chaque organe tient le sien. C'est l'époque où il croit encore à la possibilité de rassembler toutes les forces de droite (le MSI, les "corps sains" de l’État comme la police et les parachutistes, les anciens combattants, etc.) pour "sauver ce qui mérite de l'être" en s'emparant de la société italienne. Il a d'ailleurs demandé au prince Valerio Borghese, héros fameux de la guerre et ancien président du MSI, d'écrire la préface. Cette hypothèse stratégique sera reprise par le groupe Ordine nuovo, fondé en 1956 par l'un de ses disciples, Pino Rauti.

Cette hypothèse stratégique se révèle bien vite inconsistante : la droite officielle s'enfonce dans le carriérisme tandis que dans l'ensemble de la société italienne s'affirment toujours plus les valeurs économiques et matérialistes, qui, avec le boom des années 50, vont donner lieu au triomphe du consumérisme et de la civilisation collectiviste de l'individu-masse sans visage. Loin d'être singulière, la condition de l'Italie reflète celle de l'Occident tout entier. Evola va en dresser un réquisitoire impitoyable.

Dans Metafisica del sesso (Métaphysique du sexe, 1958), Evola, dans la lignée de Sexe et caractère d'Otto Weininger, oppose une sexualité qui, comme toutes les activités humaines, a une dimension sacrée, à une sexualité moderne dégradée. Il s'agit donc de réhabiliter une vraie métaphysique du sexe, autrement dit de parvenir à retrouver l'unité dans la différenciation ontologique des sexes, c'est-à-dire de restaurer les véritables potentialités transcendantes de l'homme et de la femme.

Dans Cavalcare la tigre (Chevaucher le tigre, 1961), la critique se fait plus corrosive : valeurs, institutions, comportements sont partout corrompus, avilis, dégradés ; le monde bourgeois du progrès, de la linéarité historique, est en train d'atteindre le stade final de son déclin, le Kali Yuga des anciens mythes ; rien en lui ne vaut d'être sauvé, la destruction est le destin qu'il a amplement mérité. Cet ouvrage, fort incompris, se veut donc le bréviaire de celui qui doit vivre dans un monde qui n'est pas le sien sans se faire emporter par lui, rappelant en cela les manuels d'Epictète, Sénèque et Marc-Aurèle.

Constatant qu'il n'y a désormais "aucun but qui mérite que l'on engage son être véritable", Evola recommande à l'homme différencié d'adopter pour principe l' antique apoliteia, à savoir l'irrévocable distance intérieure à l'égard de la société moderne et de ses "valeurs", en refusant de s'unir à celle-ci par le moindre lien spirituel ou moral. La droite activiste y verra une légitimation de la lutte armée, et la Nuova destra une invitation à se consacrer à une métapolitique, définie comme "nouvelle culture", justifiant pour beaucoup l'inaction. Ce livre n'est pourtant nullement une incitation à se laisser porter par le courant. Celui qui "chevauche le tigre" n'a aucune sympathie pour l'animal (symbole ici des forces de dissolution). C'est simplement un homme décidé à ne pas se laisser toucher intérieurement par tout ce qui s'écroule autour de lui, à faire en sorte que "ce sur quoi il ne peut rien, ne puisse rien sur lui", tout en se tenant prêt à intervenir quand le tigre sera fatigué de courir.

Evola s'affronte ensuite à la difficile question de l'histoire immédiate. Dénué de tout romantisme nostalgique et sentimentaliste, Il fascismo visto dalla Destra (Le Fascisme vu de droite, 1964, augmenté en 1970 de 7 chapitres sur le IIIe Reich où se trouve notamment critiqué le matérialisme biologique) livre une critique traditionaliste du fascisme, s'interrogeant sur sa "vraie nature" (son potentiel réactionnaire) et les facteurs qui lui ont interdit de se réaliser pleinement. Combattant les idéaux de 1789 au nom de la grande tradition politique européenne, le fascisme, regrette Evola, n'a pu s'inspirer de principes qui auraient pu servir à l'élaboration d'une véritable contre-révolution intégrale : des manquements dus au fonds irrémédiablement petit-bourgeois et provincial le lestent au demos. Hostile à toute de représentative de type naturaliste ou démocratique (y compris le parti unique, considéré comme une véritable contradiction dans les termes, à la limite de l'absurde), Evola prône un État gouverné par un Ordre qui détiendrait le principe de l'imperium. N'en reste pas moins un point aveugle de la critique évolienne : le "sens de l'histoire", qu'il soit réputé régressif ou progressif, ne manifeste jamais qu'une forme de la conscience moderne.

Enfin, en 1968, il écrit L'arco e la clava (L'Arc et la Massue), recueil d'articles mêlant magistrales réflexions et attaques bouillantes contre l'esprit de l'époque. Parallèlement, il poursuit sa collaboration à de nombreuses publications, et sa production journalistique totale dépasse le millier d'articles. Il meurt à sa table de travail, à Rome, le 11 juin 1974. Ses cendres sont déposées fin août 1974 par ses amis, dont Renato del Ponte, dans une crevasse près du sommet du Mont Rose, à 4.200 m d'altitude, hommage symbolique à l'égard de celui qui considérait la montagne comme une voie de réalisation intérieure. Evola. Philosophie et action directe (par Dominique Venner)

Texte à l'appui

Evola. Philosophie et action directe

Considéré par certains comme « le plus grand penseur traditionaliste d'Occident », Julius Evola (1898-1974) eut toujours des rapports difficiles avec le MSI tout en exerçant une influence certaine sur les cercles plus radicaux, les FAR en leur temps puis Ordine Nuovo ou Avanguardia Nazionale. Evola s'était tenu en marge du fascisme durant le Ventennio (1922-1943). Malgré ses critiques, il se voulut cependant solidaire de la RSI après 1943. Tenant à la fois de Nietzsche et de Guénon, il cultivait à la façon du premier le mépris de la plèbe et l'éloge du surhomme autoconstruit. Mais il rejoignait René Guénon dans son interprétation de l'histoire comme un processus de décadence et d'involution conduisant, selon la tradition hindoue, au Kali-Yuga, l'âge démoniaque précédant le retour au chaos originel. Il était prêt cependant à reconnaître que certaines formes politiques, plus ou moins en accord avec son idée hiératique de la Tradition, pouvaient ralentir le déclin. Telle était son interprétation du fascisme, dans la mesure où celui-ci, par sa tentative de réhabilitation des valeurs héroïques, constituait un défi aux sociétés modernes et à l'homme-masse sans visage.

Aux yeux des militants ou des intellectuels de la jeune génération post-fasciste, Evola présentait l'avantage de procéder à une critique interne vigoureuse du fascisme sans céder à l'antifascisme. Il offrait une « vision du monde » cohérente et sophistiquée, impitoyable pour la modernité, à laquelle il opposait une construction beaucoup plus radicale et absolue que celle du fascisme. Condamnant par exemple [dans son principal ouvrage théorique, Révolte contre le Monde moderne (1934)] le nationalisme pour son inspiration « naturaliste », Evola lui opposait « la race de l'esprit » et « l'idée, notre vraie patrie ». Ce qui compte, disait-il, « ce n'est pas d'appartenir à une même terre ou de parler une même langue, c'est de partager la même idée » (Orientamenti, 1950). Quelle idée ? Celle d'un ordre supérieur, dont la Rome antique, une chevalerie médiévale ou la Prusse avaient été l'expression. Il proposait un style de vie fait de sévérité, de discipline, de dureté, de sacrifice, pratiqué comme une ascèse. Evola n'était pas un pur esprit. Il avait servi dans l'artillerie au cours de la Première Guerre mondiale, et avait été, dans sa jeunesse, un alpiniste émérite, auteur d'admirables Méditations du haut des Cimes. À sa mort, ses cendres furent déposées au sommet du Monte Rosa.

Vers 1950, croyant alors aux chances du MSI, Evola voulut donner une « bible » guerrière aux jeunes militants de ce mouvement : ce fut Les Hommes au milieu des Ruines, essai préfacé par le prince Borghese. Ses espoirs ayant été déçus, il s'éloigna du MSI et de toute action politique à partir de 1957. Il publia un peu plus tard Chevaucher le Tigre (1961), ouvrage difficile qui contredisait le précédent. Il déclarait en substance que dans un monde courant à sa ruine, rien ne valait d'être sauvé, le seul impératif catégorique étant de suivre sa voie intérieure avec un parfait détachement pour tout ce qui nous entoure, mais en assumant ce que la vie offre de tragique et de douloureux. Ce message souleva de vives controverses dans la secte de ceux que l'on qualifiait ironiquement de « Témoins d'Evola ». Les uns le comprirent comme une invitation à se retirer du monde, et les autres comme une incitation à dynamiter la société décadente. C'est cette part du message qu'entendront les adeptes italiens de l'activisme brutal qui se manifestera au cours des « années de plomb ». Ce qu'exprimait Chevaucher le Tigre reflétait le dégoût que pouvait inspirer aux plus idéalistes le marais de la petite politique parlementaire dans lequel s'enfonçait le MSI. Mais, au-delà, était en cause l'évolution d'une société italienne et occidentale soumise à l'emprise du consumérisme et du matérialisme.

Au cours des décennies suivantes, la généralisation de la violence et du terrorisme de gauche eut des effets importants au sein de la droite radicale qu'influençait le philosophe. Les deux principales organisations extra-parlementaires, Ordine Nuovo et Avanguardia Nazionale, avaient été dissoutes en 1973, ce qui poussait à l'illégalité. Mais cette stratégie fut brisée net par la répression.

Cependant, une nouvelle génération était à l'œuvre qui avait fait d'Evola une lecture superficielle. Née après 1950, étrangère à la mémoire historique du fascisme, elle critiquait volontiers les « vieux » du MSI, et tout autant les monstres sacrés de la droite activiste, genre Borghèse, et leur stratégie désuète du coup d'État. On proclama avec emphase la fin des idélogies et la primauté de l'action. Pour cette génération de très jeunes militants, devant le vide des anciennes valeurs mortes, subsistait le combat comme valeur existentielle. « Ce n'est pas au pouvoir que nous aspirons, ni à la création d'un ordre nouveau », lit-on en 1980 dans Qex, bulletin de liaison des détenus politiques de la droite radicale. « C'est la lutte qui nous intéresse, c'est l'action en soi, l'affirmation de notre propre nature ». L'influence de Chevaucher le Tigre était évidente. Mais ce qui, chez Evola, devait résulter d'une ascèse intérieure, était réduit ici à sa lettre la plus brutale, par l'identification au mythe simpliste du « guerrier ». cette dérive conduisait à la théorisation sommaire du « spontanéisme armé », autant qu'au retrait dans une tour d'ivoire ésotérique.


  • Source : Article de Dominique Venner publié dans la NRH n°37 (été 2008) consacrant son dossier au postfascisme.

Bibliographie

Œuvres de Julius Evola

Aux éditions l'Âge d'Homme :

  • Métaphysique du sexe, 1989.
  • Révolte contre le monde moderne, 1991.

Aux éditions Archè :

  • Orient et Occident, 1982.
  • Le Chemin du cinabre, 1983.
  • La Doctrine de l’éveil, 1976.
  • Symboles et "mythes" de la tradition occidentale, 1980.
  • Métaphysique de la guerre, 1980 (recueil non intégral).
  • Ur et Krur (Introduction à la magie), 4 vol., 1983-1986.

Aux éditions Ars Magna :

  • Virilité spirituelle, 2006.

Aux éditions l'Homme libre :

  • Le Mythe du sang, 1999.
  • Hiérarchie et démocratie, 1999.
  • Synthèse de doctrine de la race, 2002.
  • Phénoménologie de la subversion, 2004.

Aux éditions Pardès :

  • Le Taoïsme, 1989.
  • Explorations, 1989.
  • Essais politiques, 1988.
  • Impérialisme païen, 2004.
  • Le Fascisme vu de droite, 1981.
  • Écrits sur la Franc-maçonnerie, 1987.
  • Les Hommes au milieu des ruines, 2005.
  • Éléments pour une éducation raciale, 1984.
  • La Doctrine aryenne du combat et de la victoire, 1987.
  • Méditations du haut des cimes, Pardès, 1986 (nouvelle traduction aux éd. du Lore, 2006).

Aux éditions Traditionnelles :

  • La Tradition hermétique, 1983.
  • Le Mystère du Graal et l'idée impériale gibeline, 1974.

Aux éditions Trédaniel :

Autres éditeurs :

  • Le Yoga tantrique, Fayard, 1971.
  • Le Petit livre noir, Rémi Perrin, 1999.
  • L’Europe ou le déclin de l’occident, Rémi Perrin, 2000.
  • Masques et visages du spiritualisme contemporain, l’Homme, 1972.

Études sur Julius Evola

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