Georges Dumézil

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Georges Dumézil (1898-1986) est un philologue et historien des civilisations. De la découverte de la structure trifonctionnelle des sociétés Indo-européennes (royauté, prêtrise, production) aux études sur les Ossètes, lointains descendants des Scythes ou sur la civilisation romaine archaïque, la Grèce antique, son œuvre offre une plongée dans les racines mythologiques de l'Europe sans égale aujourd'hui. Le tour de force que fut l'éclairage de l'antiquité européenne à la lumière des Védas de l'Inde ancienne ou encore de la mythologie de l'ancien Iran fut comme la révélation d'un inconscient historique majeur.


Biographie

Georges Dumézil naît à Paris le 4 mars 1898. Son père, Jean Anatole, était Polytechnicien et deviendra Général de Division en 1916. Durant la Grande Guerre, il supervisera pour l’Etat, la fabrication de l’artillerie.

Le petit Georges développe précocement un gout acéré pour les langues. À 9 ans, il lit l’Enéide dans le texte, apprend l’allemand et, en parallèle, se passionne pour la mythologie, préférant Jason et Héraclès à Peau d’Ane et le Petit Poucet.

S’étant émerveillé devant des mots de sanscrits découvert dans le Dictionnaire étymologique du latin du célèbre linguiste, Marcel Bréal, il profitera d’une amitié nouée au lycée Louis-le-Grand avec le petit fils de Bréal pour rencontrer ce dernier qui lui fera présent d’un dictionnaire sanscrit-anglais. « À partir de ce moment, ma vocation fut assurée, j’étais en quelque sorte consacré d’avance par le patriarche », confiera-t-il quelques années plus tard.

Après son baccalauréat, il effectue ses khâgnes avant d’être reçu premier à l’Ecole normale supérieure.

L’année suivant son entrée rue d’Ulm, en 1917, Dumézil est mobilisé sur le front. Il a 19 ans. Il sera précipité dans les orages d’acier de la seconde Bataille de la Marne, ce qui lui vaudra la Croix de guerre.

À la fin de la guerre, il devient agrégé de lettres et part faire ses premières armes au Lycée de Beauvais. Cette expérience lui déplaira singulièrement. Il part ensuite enseigner la littérature française à Varsovie mais en revient très vite. L’appel de la thèse s’avère irrésistible.

En réalité, il rédige deux thèses, comme il était alors en usage de le faire en ces temps universitaires révolus. Sous la direction d’Antoine Meillet (philologue très en vogue qui défendra, notamment, l’existence d’une civilisation indo-européenne attestée par une unité linguistique originelle) il soutient ses thèses qui lui vaudront la mention très honorable.

Par l’entremise de Jean Mistler, futur secrétaire perpétuel de l’Académie française, et de quelques universitaires bienveillants, Dumézil part en Turquie à la faculté de théologie d’Istanbul (qu’il quittera subrepticement pour la faculté des lettres, ne tenant pas à se mêler plus que cela de religion). Nous sommes en 1925 et les époux Dumézil (car il s’était marié entretemps) y resteront jusqu’en 1931. Durant ce séjour, n’ayant pu approfondir la question indo-européenne, il se rabattra, avec succès et profits, sur la linguistique caucasique. À son retour en 1931, il part pour deux ans en Suède, séjour qui s’avèrera décisif pour la suite de ses travaux.

Le 29 juin 1935, Dumézil est élu au sein de la Ve section de l’Ecole pratique des hautes études, avec le soutien bienveillant et actif de Sylvain Lévi, alors un des maîtres éminent de l’indianisme français.

En 1939, il est à nouveau mobilisé, cette fois en tant qu’officier de liaison, avant de reprendre le cours de ses activités universitaires au moment de l’armistice, jusqu’à sa destitution de la fonction publique en 1941 pour son appartenance maçonnique quelques années auparavant. Bien qu’ayant réussi à se faire réintégrer au sein de l’université, Dumézil sera quand même traduit en 1944, sur dénonciation de collègues communistes, devant la commission d’épuration de l’enseignement supérieur qui le blanchira.

S’ouvre alors pour Dumézil une période professionnellement et intellectuellement faste, bien que sa renommée auprès du grand public se fasse jour assez tardivement.

Cela commence par son élection, en avril 1949, au Collège de France, à la chaire, spécialement créée pour lui, de civilisation indo-européenne. Il bénéficiera de l’appui d’Emile Benveniste, linguiste à la réputation déjà établie et spécialiste incontesté de grammaire comparée des langues indo-européennes.

Les années cinquante, en même temps qu’elles le verront inlassablement reprendre ses travaux antérieurs, le porteront à l’étranger, de la Turquie jusqu’à son cher Caucase et même au Cuzco, dans les Andes péruviennes, où, durant six mois, il s’éprendra du quechua avec une passion dévorante.

La décennie soixante commence à marquer l’heure des bilans ». Pour Dumézil, il s’agit moins de graver définitivement ses conclusions dans le marbre que de reprendre, totalement ou partiellement, l’ensemble de ses travaux et d’en faire le point. Extrêmement pointilleux et méticuleux, Dumézil se refuse à rédiger des manuels, estimant que la matière qu’il étudie ne se prête guère à cet exercice d’académisme. En 1966, La Religion romaine archaïque, magistrale synthèse sur la plus ancienne religion des Romains, voit le jour. S’ensuivent une série de titres qui feront la notoriété de leur auteur jusqu’à sa mort : Mythe et épopée I (1968), II (1971) et III (1973), Heur et malheur du guerrier (1969), Mariages indo-européens (1979), Apollon sonore et autres essais, (1982), L’oubli de l’homme et l’honneur des dieux (1985), Loki (1986), etc. Ouvrages auxquels il convient d’ajouter ses multiples études caucasiennes ou celle consacrées à l’oubykh, langue désormais disparue dont il fut l’un des derniers locuteurs au monde.

La consécration ultime viendra le 26 octobre 1978, jour de son élection à l’Académie française. En réponse à son discours de réception, son ami Claude Lévi-Strauss prononce un éloge aussi célèbre que synthétique, résumant l’œuvre brillante de Dumézil.

Dès ce moment, les grands médias, notamment la télévision, commenceront à s’intéresser à ce savant quelque peu singulier qui aura passé son existence aux confins de ce qu’il a appelé l’ultra-histoire, ces années transitoires entre la fin de la préhistoire et la très haute Antiquité.

C’est ainsi que les Français découvriront cet homme bien mis, aussi rieur que modeste et érudit, lévitant allègrement au milieu d’un amas invraisemblable de livres et de documents constituant une bibliothèque riche d’environ 20 000 ouvrages !

Ainsi, Parmi ses apparitions télévisuelles, l’on retiendra notamment l’entretien qu’il offrit, un an avant sa mort, à Bernard Pivot dans sa célèbre émission « Apostrophe ». Diffusée en couleur, pour la première fois, le 18 août 1985, elle demeure l’une des plus touchantes jamais consacrée au mythologue qui s’y livre avec élégance, humilité et humour.

Malade du cœur depuis de nombreuses années, Georges Dumézil s’effondrera chez lui, le 11 octobre 1986, à l’âge de 88 ans[1].

Influences

Georges Dumézil a influencé Michel Foucault. Les deux hommes étaient amis. Dumézil a fourni à Foucault une nouvelle manière d'analyser, de comparer et de comprendre les transformations des discours sur la culture.

Œuvres et publications

Ouvrages antérieurs à 1939

  • Le Festin d'immortalité - Étude de mythologie comparée indo-européenne, sa thèse, Annales du Musée Guimet, 1924
  • Le Crime des Lemniennes - Rites et Légendes du monde égéen, 1924, sa thèse complémentaire ;
  • Le Problème des Centaures - Étude de mythologie comparée indo-européenne , Annales du Musée Guimet, 1929
  • Légendes sur les Nartes, suivies de cinq notes mythologiques, Paris, Honoré Champion, "Bibliothèque de l'Institut français de Léningrad", tome XI, 1930.
  • La Langue des Oubykhs (I, Grammaire ; II, Textes traduits et commentés ; III, Notes de vocabulaire), 220 p. grand format, Paris, Honoré Champion, 1931.
  • Ouranos-Varuna - Essai de mythologie comparée indo-européenne, Maisonneuve, 1932.
  • Introduction à la grammaire comparée des langues caucasiennes du nord, 152 p. grand format, Paris, Honoré Champion, 1931.
  • Flamen-Brahman, 1935

Ouvrage de la période 1939-1966

  • Mythes et dieux des Germains - Essai d'interprétation comparative, Presses universitaires de France, 1939
  • Mitra-Varuna - Essai sur deux représentations indo-européennes de la Souveraineté, Presses universitaires de France, 1940
  • Jupiter Mars Quirinus, composé de :
    • Essai sur la conception indo-européenne de la société et sur les origines de Rome, Gallimard, 1941
    • Naissance de Rome, Gallimard, 1944
    • Naissance d'archanges - Essai sur la formation de la religion zoroastrienne, Gallimard, 1945
    • Explication de textes indiens et latins, Gallimard, 1948
  • Les Mythes romains, composé de :
    • Horace et les Curiaces, Gallimard, 1942
    • Servius et la Fortune - Essai sur la fonction sociale de louange et de blâme et sur les éléments indo-européens du cens romain, Gallimard, 1943
    • Tarpeia - Cinq essais de philologie comparée indo-européenne, Gallimard, 1947
  • Loki, G.P. Maisonneuve, 1948
  • L'Héritage indo-européen à Rome, Gallimard, 1949
  • Le Troisième Souverain, G.P. Maisonneuve, 1949
  • Les Dieux indo-européens, Presses universitaires de France, 1952
  • Rituels indo-européens à Rome, Klincksieck, 1954
  • Déesses latines et mythes védiques , Latomus, 1956
  • Aspects de la fonction guerrière chez les Indo-Européens, Presses universitaires de France, « Bibliothèque de l'École des hautes études, Sciences religieuses », LXVIIIModèle:E volume, 1956
  • Contes et légendes des Oubykhs, Institut d'ethnologie, 1957
  • Contes lazes, Institut d'ethnologie, 1957
  • L’Idéologie tripartite des Indo-Européens, Latomus, 1958
  • Études oubykhs, A. Maisonneuve, 1959
  • Les Dieux des Germains, essai sur la formation de la religion scandinave, Presses universitaires de France, 1959
  • Documents anatoliens sur les langues et les traditions du Caucase, A. Maisonneuve, 1960-1967
  • Le Livre des héros, légendes ossètes sur les Nartes, Gallimard, 1965
  • La Religion romaine archaïque, avec un appendice sur la religion des Étrusques , Payot, 1966

Ouvrages de la période 1966-1986 et rééditions posthumes

  • Heur et Malheur du guerrier, aspects de la fonction guerrière chez les Indo-Européens, Presses universitaires de France, 1969, 149 p.
  • Les Dieux souverains des Indo-Européens, Gallimard, 1977 (rééd. rev. corr. 1986), 280 p.
  • Déesses latines et mythes védiques, Ayer Publishing, 1978.
  • Discours de réception à l'Académie française et réponse de Claude Lévi-Strauss, Gallimard, 1979, 108 p.
  • Apollon sonore et autres essais. Esquisses de mythologie (1-26), Gallimard, 1982, 256 p.
  • La Courtisane et les seigneurs colorés et autres essais. Vingt-cinq esquisses de mythologie (26-50), Gallimard, 1984, 256 p.
  • «...Le moyne noir en gris dedans Varennes». Sotie nostradamique suivi de Divertissement sur les dernières paroles de Socrate, Gallimard, 1984, 176 p.
  • L'oubli de l'homme et l'honneur des dieux et autres essais. Vingt-cinq esquisses de mythologie (51-75), Gallimard, 1985, 344 p.
  • Le Mahabarat et le Bhagavat du colonel de Polier, Gallimard, 1986, 344 p.
  • Mythe et Épopée, vol. I : L’Idéologie des trois fonctions dans les épopées des peuples indo-européens, Gallimard, 1968; vol. II : Types épiques indo-européens : un héros, un sorcier, un roi, Gallimard, 1971; vol. III : Histoires romaines, Gallimard, 1973; réédité en un seul volume par Gallimard, coll. « Quarto », 1995, 1 484 pp.
  • Le roman des jumeaux et autres essais. Vingt-cinq esquisses de mythologie (76-100), Gallimard, 1995, 348 p.
  • Mythes et dieux de la Scandinavie ancienne, Gallimard, 2000, 400 p.
  • Esquisses de mythologie (contient : Apollon sonore, La Courtisane et les seigneurs colorés, L’Oubli de l’homme et l’honneur des dieux, Le Roman des jumeaux), Préface de Joël H. Grisward, Quarto/Gallimard, 2003, 1188 pp.

Bibliographie

  • Aristide Leucate, Dumézil, coll. Qui suis-je ?, Éditions Pardès, Grez-sur-Loing, juin 2021, 128 p.
  • L'œuvre de Georges : catalogue raisonné, H. Coutau-Bégarie, Economica, 1998.
  • Dumézil : une introduction ; suivie de L'affaire Dumézil, M. V. Garcia Quintela , Armeline, Crozon, 2001.
  • J. Ries & N. Spineto, Deux explorateurs de la pensée humaine, Georges Dumézil et Mircea Eliade, Brepols, Turnhout, 2003.
  • Collectif, Georges Dumézil : à la découverte des Indo-Européens, Copernic, 1979.
  • Jean Haudry, Les Indo-Européens, PUF, 1981, rééd. 1985 ; 1992 (retiré ensuite du catalogue éditeur); rééd. revue et corrigée Éditions de la Forêt, 2010.
  • coll., « Georges Dumézil » [numéro thématique], Nouvelle École, no 21/22, 1972.
  • Coll., « Les Indo-Européens » [numéro thématique], Nouvelle École, no 49, 1997, 160 p.

Textes à l'appui

Une vie avec les Indo-Européens[2].

[...]

Les Indo-Européens en actes

Après avoir tutoyé les dieux toute sa vie, Georges Dumézil allait les rejoindre pour l’éternité et gageons qu’ils lui firent un accueil des plus triomphal.

Ces dieux provenaient de la plus lointaine civilisation apparue entre la Mer noire et la Baltique vers le 5e ou 4e millénaire avant notre ère.

Des peuplades s’exprimaient dans des dialectes d’une même langue qui répondra, plus tard, au nom algébrique et générique d’indo-européen.

Ces hordes se répandirent en tous sens, vers l’Atlantique, vers le Nord, vers l’Asie, ou la Méditerranée, ce dans le courant du 3e millénaire, voire au début du 2e millénaire. Ils conquirent des territoires et se mêlèrent de gré ou de forces aux autochtones.

Les hypothèses avancées pour expliquer cette dispersion tiendraient, selon l’anthropologue David W. Anthony, à l’invention de la roue et à la domestication du cheval (Le cheval, la roue et la langue : comment les cavaliers de l’âge de bronze des steppes eurasiennes ont façonné le monde moderne, 2007).

Descendants des Yamna des steppes pontiques, qui enterraient leurs morts sous des kourganes – mot russe d’origine turc signifiant tumulus –, les proto Indo-Européens présentent, au surplus, des similitudes génétiques avec les locuteurs actuels des langues IE, ainsi que l’a montré David Reich dans Comment nous sommes devenus ce que nous sommes. La nouvelle histoire de nos origines (2019).

Dumézil s’intéressa très tôt, dès ses fameuses thèses de 1924, respectivement intitulées Le Festin d’immortalité et Le Crime des Lemniennes, à ces cultures fort éloignées dans ce passé lointain qu’il allait s’efforcer de rendre accessible, après moult « tâtonnements », erreurs et autres errements.

Sur les traces de ses maîtres Antoine Meillet et Marcel Mauss et selon une démarche comparatiste pour partie inspirée des travaux du sinologue Marcel Granet, Dumézil s’attachera à reconstituer des faits de civilisation, persuadé qu’il ne peut y avoir de langue commune sans un minimum de pensée commune.

Par la comparaison des textes religieux et épiques de l’Inde, de Rome ou de Scandinavie, Dumézil a essayé de remonter vers des prototypes communs, soit des points fixes archétypiques dans la préhistoire. Et à partir de ces points à peu près fixes, la méthode consiste à étudier les transfigurations qui ont dû amener aux formes que nous connaissons.

En 1938, Georges Dumézil, après de longs tâtonnements, découvre un fait qui dominera une grande partie de la matière indo-européenne.

Les données de cette découverte sont les suivantes : on peut considérer que les peuples IE anciens construisaient leur système du monde, leur conceptions de la société, voire leur cosmologie, leur psychologie en se fondant sur l’idée que, dans leur combinaison harmonieuse, trois pesanteurs agissant sur trois niveaux sont nécessaires au bon fonctionnement du monde.

Dumézil a mis en évidence ces trois fonctions : la souveraineté juridico-magico-religieuse, la force guerrière et la fécondité ou l’abondance.

Selon lui, on retrouve l’agencement hiérarchisé de ces trois fonctions dans toutes les civilisations où une substantielle composante IE est attestée de manière incontestable.

Ainsi, la division de la société indienne en brahmanes (prêtres), kṣattriya (guerriers), et vaiçya (éleveurs-agriculteurs) n’était guère propre à l’Inde des castes (ou ārya) puisqu’elle se retrouvait aussi bien à Rome dans la triade précapitoline formée par Jupiter, Mars et Quirinus, ou encore dans l’ancien monde celtique, avec les druides, les equiles et éleveurs.

Certes, si en Inde, ces trois castes font référence à une relative organisation sociale, à Rome, la trifonctionnalité correspondrait-elle davantage à des fonctions intellectuelles, religieuses ou cosmiques, ce qui signifie, en d’autres termes, qu’il n’y a pas de lien de solidarité obligatoire entre une fonction sociale et cette conception mentale des trois fonctions, lesquelles correspondent plutôt à un cadre de pensée ou un idéal imaginé par ces sociétés.

À l’objection selon laquelle cette tripartition se retrouve universellement parce que toute société humaine doit tendre à la satisfaction des besoins vitaux qu’impliquent la triple nécessité d’une organisation politique, d’une armée pour se défendre comme d’une économie rurale pour se nourrir, Dumézil répond que dans le monde IE, ces trois besoins constituent bien plus le cadre, la matière à réflexion qui, de proche en proche, finit par offrir une explication de tout.

Si cette tripartition existe bien évidemment ailleurs, elle n’a jamais engendré, ailleurs que dans le monde IE, un système général de pensée.

Ce cadre joue, de cette façon, le rôle d’une sorte de superstructure intellectuelle, morale, spirituelle venant coiffer la structure sociale naturelle.

Pour illustrer ce propos, l’on prendra pour exemple un des rapprochements singuliers que Dumézil a effectués entre l’aire romaine et le monde scandinave.

C’est ainsi qu’il mit en évidence, dans ce qu’il appelait lui-même le « paradigme de la comparaison », la relation du borgne et du manchot.

À Rome, d’après les récits tardifs de Tite-Live, notamment, lors de la 1ere guerre de la République (entre la fin du VIe siècle et le début du Ve, avant notre ère) Tarquin Collatin (qui a fait lui-même, dans la relation avec son père Tarquin le Superbe, d’une analyse tripartie par Dumézil, mais ceci est une autre histoire), À Rome, donc, Tarquin Colattin fait appel au roi étrusque Porsenna pour reprendre Rome à l’armée royale mutinée.

Dumézil distingue deux épisodes dans cette guerre de fondation (celle de la République romaine).

Le premier, au début de la guerre, voit un guerrier romain, Horatius Coclès, qui empêche le passage du pont du Tibre (le pont Sublicius) par l’armée étrusque de Porsenna.

Par quel moyen ? En décochant un regard terrible et noir aux assaillants étrusques qui décampèrent en désordre, permettant aux Romains de reprendre l’avantage. Ce regard perçant, sinon glaçant était d’autant plus aigu qu’il était le fait d’un borgne (Coclès).

Le deuxième épisode a lieu à la fin de la guerre. Symétrique au premier, il narre l’audace de Mucius Scaevola qui pénètre dans le camp étrusque pour assassiner le roi Porsenna. Mais il se trompe et tue le secrétaire du roi. Amené devant celui-ci, il pose son bras droit sur un brasero qui se trouvait là et le défie en lui disant que 300 autres soldats sont aussi déterminés que lui à tuer le souverain. Très impressionné, Porsenna négocie la paix avec les Romains. Dans le même temps, Scaevola gagne son surnom de « gaucher », en référence à son unique main valide.

À Rome, ce mythe est présenté comme une histoire terrestre. D’ailleurs, ce sera le grand apport de Dumézil, se heurtant alors aux susceptibilités des historiens romanistes, que d’avoir montré et démontré combien la plus vieille histoire de Rome n’était une mythologie transformée en histoire réelle.

Mais ce couple du cyclope et du gaucher se retrouve dans le ciel des dieux germano-scandinaves.

À l’aube des temps, les dieux ont vu naître Fenrir un petit loup qui, portant avec lui la promesse de la perte des dieux, était voué à être attacher avec un lien magique invisible qu’Odin, le père des dieux, avait fait tisser.

Le jeune loup accepte de se faire ligoter, les dieux prétextant un jeu inoffensif, mais à la condition qu’un des dieux place sa main dans sa gueule pendant l’opération, pour sûreté que cette dernière se déroulera sans fausseté.

Le dieu Tyr court le risque. Mais, à peine s’est-il exécuté, que la bête, ayant subitement compris qu’elle ne pourrait jamais se détacher, lui coupe le bras.

À la suite de quoi, Tyr, devient le dieu manchot des procédures juridiques et du droit, le dieu du peuple rassemblé dans le thing, assemblée à la fois politique et judiciaire.

Quant au borgne, c’est à Odin lui-même qu’il revient d’endosser cette mutilation d’origine volontaire.

En effet, Odin a accepté de sacrifier son œil en le déposant dans la source de la sagesse, en échange d’une vue plus large et plus profonde et de pouvoirs magiques incoercibles. En temps de guerre, cette magie se manifeste par la puissance de pétrifier, d’immobiliser l’adversaire.

Dumézil, d’autre part, a souligné l’importance fondamentale d’éclairer les détails par les ensembles.

C’est ainsi, par exemple, que Mars n’est pas un dieu qui s’étudie en lui-même, isolément des autres, mais bien par rapport à un autre dieu qui lui est supérieur (Jupiter) et également par rapport à un autre qui lui est subordonné (Quirinus).

Ces trois dieux forment donc un système, Dumézil se hasardant même à parler de structure, à une époque où le structuralisme philosophique triomphait littéralement.

Sur ce point, d’ailleurs, il fit une mise au point définitive dans son introduction à Mythe et épopée III, où il écrivait : « je ne suis pas, je n’ai pas à être, ou n’être pas, structuraliste. Mon effort n’est pas d’un philosophe, il se veut d’un historien, d’un historien de la plus vieille histoire et de la frange d’ultra-histoire qu’on peut raisonnablement essayer d’atteindre, c’est-à-dire qu’il se borne à observer les données primaires sur des domaines que l’on sait génétiquement apparentés, puis, par la comparaison de certaines données primaires, à remonter aux données secondes que sont leurs prototypes communs, et cela sans idée préconçue au départ, sans espérance à l’arrivée, de résultats universellement valables ».

Et de poursuivre, plus largement sur le sens de sa démarche épistémologique : « ce que je vois quelquefois appelé ‘‘la théorie dumézilienne’’, consiste en tout et pour tout à rappeler qu’il a existé, à un certain moment, des Indo-Européens et à penser, dans le sillage des linguistes, que la comparaison des plus vieilles traditions des peuples qui sont au moins partiellement leurs héritiers doit permettre d’entrevoir les grandes lignes de leur idéologie ».

C’est que, tout à sa méthode particulière d’investigation, Dumézil n’a jamais prétendu travailler sur autre chose que de la matière morte – un « cadavre », disait-il.

Les Indo-Européens en pratique

Aussi, serait-il bien audacieux, sinon peut-être présomptueux – voire prétentieux – de s’acharner à chercher ce qui demeure de l’idéologie tripartie dans les sociétés actuelles. Bien que nous continuions à parler des langues indo-européennes, il est vain d’espérer poursuivre la quête d’éléments ou signes attestant de la persistance d’une civilisation indo-européenne originelle.

Dumézil s’en tenant étroitement aux limites de son domaine de constante, minutieuse et infatigable recherche, s’est toujours refusé à énoncer la moindre extrapolation « paralinguistique » ou « para-mythologique » qui eût eu pour effet de fragiliser ses travaux – alors d’ailleurs vivement discutés, notamment chez les romanistes – et eût risqué même de les entacher d’une perte irrémédiable et désastreuse de crédibilité – sur ce point, nous nous contenterons de renvoyer à l’ouvrage salutaire de Didier Eribon, Faut-il brûler Dumézil ?, narrant par le menu les tentatives ineptes et insanes de démolition d’une œuvre rétrospectivement accusée de sympathies nazies.

Sous cette expresse réserve émise par Dumézil lui-même, il n’est pas interdit, toutefois, de méditer sur ou à côté de l’œuvre, tant celle-ci semble ouvrir de fructueuses pistes de réflexions d’ordre anthropologique notamment.

De la sorte, est-il permis d’explorer, tout au moins philosophiquement, les voies d’une intériorisation authentique de l’héritage indo-européen, lequel ne se bornerait pas exclusivement à la locution des langues dérivées.

En d’autres termes, parce que nous sommes des Européens, devons-nous renouer, non pas seulement avec les âges, mais avec une manière d’être et de penser qui a longtemps structuré notre ethos et façonné notre « Vue du monde » – notre Welt-anschauung, pour reprendre ce terme emprunté à la philosophie allemande dont le signifié met clairement l’accent sur la vérité du monde dans sa cosmogonie profonde.

Si, depuis longtemps – soit au moins depuis la Révolution française –, la « vue du monde » de nos contemporains n’est guère plus soutenue, même implicitement, par l’idéologie tripartie, cette dernière n’en offre pas moins une grille de lecture structurale des plus pertinentes pour interpréter nos temps actuels, et interroger cette fameuse réelle « crise morale » qu’un certain Emmanuel Macron, au début de l’année 2019, s’était, lucidement mais fugacement, aventuré à diagnostiquer.

Tandis que la valeur explicative des trois fonctions n’acquiert de sens que par l’ordre dans lequel elles apparaissent hiérarchiquement, comme dans leurs rapports entre elles, ainsi que nous l’avons expliqué tout à l’heure, on demeure frappé, malgré tout, par la persistance têtue d’un fait triadique de première importance et qui caractérise en propre notre postmodernité harassée.

En d’autres termes, l’idéologie tripartie que l’on croyait disparue depuis plus de deux cents ans, semble à nouveau émerger en tant que fait révélateur d’une nouvelle conception du monde symétriquement inverse à celle inventée par Georges Dumézil et qui constituait, nous l’avons dit, l’arrière-plan intellectuel et spirituel de la mentalité des proto-Indo-Européens.

C’est ainsi, alors, que l’on constate une capitis diminutio de la première fonction, une évaporation de la deuxième et une hypertrophie symptomatique de la troisième.

Tout d’abord, la fonction française de souveraineté s’est déplacée vers d’autres lieux, quand son correspondant bivalent, représenté par ce qui reste de la fonction sacerdotale-religieuse (l’Eglise catholique, pour être plus explicite), ne cesse de s’étrécir à proportion des fermetures ou destructions d’églises – sans parler de la crise des vocations.

Ensuite, convenons que la deuxième n’existe quasiment plus, tant depuis la suppression chiraquienne de la conscription, que par le fait de régulières coupes claires dans le budget de la défense. Notons également que, corrélativement, la violence, naguère monopole de l’autorité légitime encadrée par le droit, s’est éparpillée au point de s’insinuer dans toutes les strates de la société (violences intrafamiliales, dans la rue, à l’école, au bureau…).

Enfin, relativement à la troisième fonction, son poids qualitatif est devenu inversement proportionnel à sa masse quantitative. Sa participation aux deux autres fonctions étant devenue bien plus symbolique que réelle, elle aurait compensé cette « privation », par un surinvestissement au sein de son propre champ fonctionnel : explosion de l’industrie du tourisme et du loisir, consumérisme d’addiction soutenu par le crédit renouvelable, hédonisme sexuel coupé de toute préoccupation reproductrice, déspiritualisation (selon un mot emprunté à Georges Bernanos) couplée à une perte de sens de la nature et de ses lois intrinsèques, égotisme narcissique, individualisme affinitaire (communautarisme de dilection sexuelle, raciale ou culturo-religieuse).

Ce changement qualitatif qui affecte les tréfonds de notre antique civilisation se laisse d’autant mieux observer à travers une trifonctionnalité appliquée, que Dumézil a maintes fois insisté sur la nécessité d’éclairer les détails par les ensembles.

Chaque fonction (incarnée par un dieu ou son célébrant, dans l’optique dumézilienne) ne se laisse pas étudiée en elle-même, mais se définit par rapport aux autres fonctions ; la présence d’une fonction explique et limite les deux autres fonctions triparties.

Cette triade dont les éléments sont interdépendants forme alors un système.

Partant, il est loisible de comprendre que la carence ou l’insuffisance d’une fonction engendre un déséquilibre de l’ensemble dont les autres éléments constitutifs ne sortent guère indemnes.

En l’espèce, la place démesurée occupée par la troisième fonction dans nos sociétés apparaît comme la résultante des faiblesses structurelles inhérentes aux deux autres fonctions de souveraineté et de « force ».

Cette démarche appliquée ne doit pas évidemment pas tendre à surdéterminer l’importance de l’instrument trifonctionnel dont l’usage ne s’éclaire que parce qu’il est originellement le produit d’une mentalité propre aux lointains Européens et commune aux premiers Indiens, Perses, Grecs et Romains.

Néanmoins, le fait même que ce schème affleure encore nos consciences démontre sa persistance entêtée, lors même qu’il serait aujourd’hui ravalé à la plus stricte insignifiance dans la psyché de nos contemporains.

Corde tendue au-dessus du présent, entre le passé le plus lointain et l’avenir, la trifonctionnalité demeure aux fondations des murs porteurs de la civilisation.

Cependant, et pour paraphraser – en en inversant les termes – une œuvre célèbre de Dumézil, la trajectoire suivie par nos sociétés hyper-festives entraîne les hommes sur la pente du déshonneur à proportion de ce qu’ils font tapageusement et vaniteusement profession de reléguer les dieux aux confins des plus noirs exils de l’oubli.

GEORGES DUMEZIL À LA RENCONTRE DES « INDO-EUROPÉENS »


Représentation esthétisée récente symbolisant la trifonctionnalité.
Les éditions Gallimard viennent d'avoir la très utile initiative de réunir en un seul gros volume, sous le titre Mythe et épopée, trois des plus importants livres de Georges Dumézil. On doit à cet infatigable chercheur la découverte fort révolutionnaire, à la veille de la dernière guerre, de ce qu'il nommait « la tripartition fonctionnelle des Indo-Européens », c'est-à-dire l'indissociable trinité du sacré, de la force et du travail. En plongeant dans la plus lointaine histoire, il a ainsi démontré la parenté qui unit nos peuples et transcende leurs querelles fratricides. Grecs, Romains, Celtes, Germains, Baltes ou Slaves, ils ne sont pas « étrangers » les uns aux autres et possèdent de lointaines et communes racines. Avant d'être politique, la future unité - à l'image de l'ancienne - sera culturelle et spirituelle. Le passé commande l'avenir. S'attachant aux faits permanents plus qu'aux idéologies à la mode, Dumézil devait fatalement cheminer hors des sentiers battus par tous les conformistes. Un homme de cette qualité ne pouvait que devenir un gibier de choix pour nos omniprésents chasseurs de sorcières, Ceux-ci se sont avisés, à la fin de la vie de ce grand savant, qu'il n'était peut-être pas « politiquement correct ». C'était lui rendre le plus bel hommage.


Fils d'un officier qui terminera sa carrière comme général, Georges Dumézil naît à Paris le 4 mars 1898. Il n'aura d'autre enracinement que des villes de garnison, où la vie militaire contraint ses parents à une existence vagabonde : Neuf-château dans les Vosges, puis Troyes en Champagne, avant de regagner la capitale. Il entre au lycée Louis-le-Grand en classe de seconde et ne le quittera que pour intégrer l'École normale supérieure, où il est reçu premier, en 1916, à l'âge de dix-huit ans. On dit que sa passion pour l'Antiquité remonte à son enfance lorsqu'il découvrit avec une ardente passion l'histoire romaine. Il en gardera des images qui né le quitteront plus, jusqu'à sa mort, en 1986.

Six mois après son entrée à l'école, il est mobilisé. À vingt ans, officier d'artillerie, il prend part avec courage aux derniers combats de la Grande Guerre. Quand il retourne à Normale, il est singulièrement mûri par l'épreuve du feu : « Les batailles de 1918 m'avaient quelque peu façonné, humanisé, extrait du microcosme exaltant certes, mais irréel, des khâgnes et des livres pour me plonger tout vif dans ce mélange d'épisodes infernaux et paradisiaques qu'étaient alors pour un jeune sous-lieutenant, le tout-venant d'une armée en campagne ».


Un prodigieux érudit

Il collabore alors à la Revue universelle, très proche de l'Action française, et ne se cache pas de subir l'influence de Bainville, de Daudet et surtout de Maurras. Leur vision rejoint son incontestable nationalisme.

Le jeune professeur ne va pas rester longtemps en France, où une chaire de latin-grec au lycée de Beauvais ne comble guère son caractère de chercheur solitaire. Il sera successivement lecteur à l'université de Varsovie, professeur d'histoire des religions à Istanbul et lecteur à Upsala, en Suède. Il ne revient à Paris qu'en 1933.

Entre-temps, il a passé en 1924 sa thèse sur Le festin d'immortalité, « étude de mythologie comparée indo-européenne », entrant ainsi sur une vois royale qu'il ne va désormais plus quitter. Directeur d'études à l'École pratique des hautes études, il se révèle un prodigieux érudit, maîtrisant une trentaine de langues, dont l'une, l'oubikhi n'est plus alors parlée que par lui-même et un vieillard turc quasi centenaire.

D'emblée, il se classe en dehors des sentiers battus, aux frontières incertaines de la linguistique et de la mythologie, de l'archéologie et du folklore. Il va totalement renouveler la connaissance que nous pouvions avoir de nos lointains ancêtres, que l'on nomme par une convention commode, « indo-européens ». Il se révèle vite comme le plus prodigieux connaisseur de tout ce qui concerne les peuples de l'Europe et d'une partie de l'Asie. À l'ouest : les Celtes, les latins, les Grecs, les Germains, les Baltes, les Slaves. À l'est : les Indo-iraniens, que certains au XIXe siècle nommaient encore « Aryens ».

On savait qu'il existait une indéniable parenté linguistique entre tous les Indo-Européens, ce qui conduisait à supposer une commune langue originelle. De là à imaginer d'autres rapprochements, la tentation était grande. Encore fallait-il l'étayer. Dumézil rêve alors de retrouver les grands traits de cette civilisation commune. Il cherche, il tâtonne, il se trompe, il se corrige, bref, il avance se lançant dans une fantastique «quête» intellectuelle, avec un esprit tout à la fois prudent et enthousiaste. Il sent à la fin des années trente qu'il approche, lentement et sûrement, d'une grande découverte. Celle-ci va s'imposer à lui avec la fulgurance d'une véritable illumination.

En 1938, il parvient enfin à définir ce qui n'est pas un système, mais un véritable faisceau de faits concordants, s'imposant à l'esprit aventureux et positif d'un homme de notre siècle. Cette grande trouvaille de Dumézil, ce sera ce qu'il nomme « la tripartition fonctionnelle ». Le terme recouvre une notion simple : les peuples indo-européens étaient tous organisés selon une division en trois grandes entités : la classe magico-religieuse, la classe guerrière et la classe productrice.


Idéologie des trois fonctions

Cette conception trinitaire met donc en lumière trois caractéristiques essentielles la souveraineté, la force et la fécondité. Ce schéma, remontant à la plus haute antiquité, voici environ sept millénaires, devait aboutir en Orient au système des castes et en Occident à la célèbre division de l'Ancien régime entre les trois classes du clergé, de la noblesse et du Tiers-état.

L'idée de base de la grande découverte dumézilienne va être exprimée à travers une quarantaine de livres, apportant tous un éclairage original à une même réalité. Celle-ci émerge peu à peu des ténèbres de l'Histoire comme un fait incontournable : ce chercheur a trouvé une des clés, si ce n'est « la » clé de l'évolution de nos peuples à la fois différenciés et néanmoins apparentés au plus profond d'eux-mêmes.

Mobilisé comme officier de renseignements pendant la «drôle de guerre», Dumézil va être ensuite révoqué par le gouvernement de Vichy comme franc-maçon, puis inquiété lors de l'épuration pour avoir demandé sa réintégration à son poste en 1942 et l'avoir obtenue. Ces aléas ne l'empêcheront pas après la guerre d'occuper la chaire des civilisations indo-européennes au Collège de France pendant une vingtaine d'années, d'être nommé membre de l'Institut et élu à l'Académie française.

Il n'échappera pas un posthume procès d'intention vers 1990. Quelques spécialistes de la chasse aux sorcières trouveront fort suspect son intérêt pour les Indo-européens. On ira jusqu'à lui reprocher non ce qu'il avait dit lui-même, mais ce que l'on avait dit de lui ! Il se voulait observateur. Certains le voudront fondateur. Par exemple, Alain de Benoist dans Nouvelle École, en 1973 :

« Lorsque nous parlons de tradition indo-européenne, ou lorsque nous ramenons à la lumière du jour les traces oubliées du mythe, de la religion, de l'idéologie et de l'histoire des peuples dans lesquels nous voulons reconnaître nos ancêtres, nous ne regardons pas seulement en arrière. Au contraire, comme Janus, nous envisageons aussi l'avenir. Nous posons des jalons sur la route, et esquissons le modèle des hommes et des choses que nous nous employons à créer en nous et au-delà de nous ».


Source : Jean Mabire, National Hebdo (21-27 sept. 1995).



DUMÉZIL EST-IL UNE SORCIÈRE ?

Le soupçon jeté sur Dumézil et sur les études indo-européennes s'inscrit dans une entreprise qui vise à faire oublier ses racines à l'Europe.
Dans cet entretien paru six ans après la mort de Georges Dumézil, Alain de Benoist, qui l'a bien connu et qui est l'un de ceux qui ont contribué à le faire connaître au grand public, revenait sur les procès en sorcellerie de celui qui fut le grand spécialiste des études indo-européennes.



• Didier Éribon vient de publier, sur le grand spécialiste des études indo-européennes que fut Georges Dumézil, un livre (Faut-il brûler Dumézil ? Mythologie, science et politique) qui abonde en révélations sur des aspects peu connus de son existence. On apprend par exemple qu'il fut maurrassien dans les années vingt, mais aussi qu'il adhéra en 1936 à la franc-maçonnerie et fut pour cette raison par Vichy en 1941, ce qui ne l'empêcha d'ailleurs pas, ayant été réintégré fin 1942, de passer deux ans plus tard devant une commission d'épuration ! Vous avez personnellement connu Dumézil. Que pensez-vous de cet ouvrage ?

Alain de Benoist : Didier Éribon avait déjà publié en 1987, chez Gallimard, un recueil d'entretiens avec Dumézil. Son dernier livre complète le dossier avec une honnêteté et une rigueur intellectuelle remarquables. Les informations inédites qu'il contient sont en effet nombreuses. Mais il faut préciser que D. Éribon s'est avant tout lancé dans cette enquête pour faire le point sur une rumeur qui n'a cessé de poursuivre Dumézil dans les dernières années de sa vie. Propagée par des confrères jaloux (Arnaldo Momigliani et Carlo Ginzburg en Italie, Bruce Lincoln aux États-Unis) et des « essayistes » irresponsables, comme Blandine Barret-Kriegel et Daniel Lindenberg, cette rumeur arguait d'un livre publié en 1939 par Dumézil (Mythes et Dieux des Germains) pour faire croire que ce dernier aurait eu des sympathies pour le nazisme. Les Indo-Européens qu'il étudia tout au long de sa vie se seraient alors confondus avec les « Aryens » dont le IIIe Reich s'efforça, contre toute vraisemblance, de donner une représentation raciale ! Éribon montre, non seulement que le livre en question ne contient pas une ligne qui puisse donner prise à une interprétation aussi extravagante, mais encore que tout ce que l'on peut savoir de la vie et de l'œuvre de Dumézil dément de façon formelle cette accusation grotesque.

À partir de là, je dirai qu'il y a deux façons de lire ce livre. D'abord comme une excellente biographie de Dumézil, ensuite comme une étude d'une rare intelligence sur la façon dont se répand la calomnie dans le paysage intellectuel contemporain. « Une rumeur, écrit Éribon, est un procès dont le verdict est rendu par avance : l'accusé y est toujours présumé et déclaré coupable. Qu'il se taise et son silence passera pour un aveu. Qu'il réponde et il fait naître une controverse qui accréditera le soupçon ». C'est en effet bien de cela qu'il s'agit, et D. Éribon démonte avec bonheur tous les procédés dont se nourrit ce genre de procès en sorcellerie : les citations tronquées, les attaques ad hominem, les sous-entendus, les amalgames, les jugements anachroniques, les rapprochements arbitraires, les accusations sans preuves, les filiations politico-intellectuelles inventées de toutes pièces, sans oublier ce que les Américains appelaient à l'époque du maccarthysme la « culpabilité par association ». Dans tous les cas, il s'agit de discréditer par une pratique soupçonneuse, qui traite de tout sauf de l'essentiel, à savoir de ce qu'un auteur a effectivement dit ou écrit. Je connais bien ces procédés pour les avoir subis moi-même, et les subir encore. C'est pourquoi j'estime que le livre de D. Éribon a aussi une valeur d'enseignement général : il constitue un tableau impitoyable de la façon dont certains représentants de l'intelligentsia dominante n'hésitent pas à diffamer des idées pour s'épargner d'avoir à les réfuter.

• À partir de quand avez-vous connu Dumézil ?

Je l'ai d'abord fréquenté intellectuellement, au milieu des années soixante, lisant ses livres les uns après les autres et réalisant très vite l'importance exceptionnelle de son œuvre. J'étais alors stupéfait de le voir si peu cité et commenté. Dumézil, à cette époque, était en effet presque inconnu du grand public.

Fin 1968, je me résolus à lui écrire. La revue Nouvelle École avait alors commencé à paraître, et je lui en avais fait assurer le service dès le premier numéro. Il reçut le jeune homme que j'étais encore avec la gentillesse qui lui était coutumière et voulut bien me dire, non sans indulgence je suppose, qu'il appréciait ce que je faisais. Il eut d'ailleurs rapidement l'occasion de me le prouver puisqu'il accepta, quelques mois plus tard, d'être interviewé dans Nouvelle École. Cet entretien parut dans le numéro 10 du mois de septembre 1969.

• Il allait même, en 1972, accepter d'entrer dans le comité de patronage de la revue...

On le lui a assez reproché ! L'idée ne m'était pourtant pas venue de le solliciter à cet effet. Je savais qu'il attachait un grand prix à son indépendance, et qu'il n'était pas dans ses habitudes de s'associer ou de patronner quelque groupe que ce fût. Je respectais donc ce qui me paraissait être une attitude de principe. C'est en fait un autre membre du comité de patronage, Me Nicolas Bourgeois, qui me proposa de faire la démarche. Ancien bâtonnier de l'Ordre des avocats à Dunkerque, Me Bourgeois, aujourd'hui disparu, avait été actif pendant toute sa vie dans les milieux fédéralistes et régionalistes flamands. Il avait aussi été le condisciple de Dumézil à l'École normale supérieure entre 1916 et 1919, et les deux hommes étaient restés liés d'une grande amitié. Je possède encore moi-même une photo de Dumézil dédicacée à celui qu'il appelait son « frère » ! Me Bourgeois proposa donc à Dumézil de figurer au comité de patronage et obtint, sans peine apparemment, son accord. Son nom apparut dans le numéro 18 de Nouvelle École, daté de mai-juin 1972. Quelques mois après, en novembre 1972, la revue consacrait un numéro spécial à « Georges Dumézil et les études indo-européennes », numéro que Pierre Vidal-Naquet déclare aujourd'hui « de bonne qualité » (Le Nouvel Observateur, 1er oct. 1992) mais qui n'en allait pas moins faire couler des flots d'encre ...

• On a dit en effet que Dumézil avait quitté le comité de patronage de Nouvelle École dès la parution de ce numéro, dont il aurait désapprouvé le contenu.

Il aurait, à vrai dire, eu bien de la peine à le désapprouver, puisque comme l'écrit D. Éribon, « presque tous les articles y sont signés par des chercheurs, des disciples de Dumézil, qu'il avait, semble-t-il, sollicités lui-même, à la demande de la revue, qui lui avait proposé de réunir un ensemble de contributions sur son œuvre » ! Mais il est vrai qu'un personnage comme Maurice Olender, sycophante spécialisé dans la dénonciation calomnieuse de ceux qui ne se font pas des Indo-Européens la même idée que lui, n'a pas hésité à affirmer à de multiples reprises que Dumézil aurait quitté le comité de patronage de Nouvelle École « dès qu'il eut en mains le numéro le concernant », afin de protester contre « la présentation aux allures militantes que la revue faisait de son œuvre » (sic). La même impudente accusation a encore été reprise récemment dans la revue L'Histoire (oct. 1992), qui prétend qu'à la parution du numéro en question, « Dumézil a aussitôt démissionné du comité de patronage de cette revue ». Il s'agit d'un mensonge pur et simple, auquel Dumézil a répondu lui-même indirectement. Dans une lettre à Claude Lévi-Strauss datée du 4 janvier 1974, et dont D. Éribon publie le texte intégral, Dumézil écrit en effet, à propos du comité de patronage de Nouvelle École : « J'ai fait retirer mon nom il y a deux mois, parce que vous y étiez stupidement attaqué ». Deux mois avant janvier 1974, cela nous met... en novembre 1973. À cette date, le numéro de Nouvelle École consacré aux études indo-européennes était paru depuis un an. Cela fait beaucoup pour une réaction « immédiate » ! On remarque en outre que pour expliquer son retrait, dans une correspondance privée où il n'a aucune raison de celer quoi que ce soit, Dumézil ne fait pas la moindre allusion au contenu de ce numéro. Cela devrait suffire, je pense, à répondre à votre question.

• Cette accusation visait en fait à faire croire que Nouvelle École avait tenté de « récupérer » la pensée de Dumézil pour lui faire dire autre chose que ce qu'il disait ?

Les choses sont un peu plus complexes. Ce qui est remarquable, c'est plutôt le caractère contradictoire des procès qu'on a tenté d'instruire. Tantôt en effet, pour accabler la Nouvelle Droite, on a prétendu que Dumézil a « aussitôt » (après la parution du numéro de Nouvelle École) pris ses distances avec elle. Tantôt, pour accabler Dumézil, on lui a au contraire reproché de ne pas l'avoir fait plus tôt ! En sorte qu'on ne sait plus très bien si les coupables sont ceux qui auraient tenté de faire dire à Dumézil autre chose que ce qu'il pensait, ou s'il faut au contraire incriminer Dumézil lui-même, qui aurait d'après Carlo Ginzburg, nourri « une sympathie idéologique mal dissimulée pour le nazisme » (sic) ! En réalité, tous ces reproches absurdes s'excluent mutuellement. Quant à moi, j'attends toujours qu'on me cite une seule ligne dans laquelle nous aurions fait dire à Dumézil autre chose que ce qu'il pensait ! Dumézil savait d' ailleurs fort bien ce qu'il en était. « Je désavoue volontiers ceux qui seraient tentés d'utiliser abusivement mes travaux, mais je ne vous cite jamais, car je sais que vous n' en faites pas partie », m'a-t-il dit plusieurs fois. Il ajoutait même : « On vous fait les mêmes procès d'intention qu'à moi. j'ai connu cela toute ma vie durant ».

• Après 1972, quelles ont été vos relations avec lui ?

Elles sont restées ce qu'elles étaient avant. À certains égards, elles se sont même renforcées. Dumézil m'a honoré de son amitié jusqu'à sa mort, survenue le 11 octobre 1986. Il me recevait assez régulièrement chez lui, dans son bureau submergé par les livres, et nous parlions longuement des sujets qui nous tenaient à cœur. En 1978, j'eus l'occasion de l'interviewer pour Le Figaro-Dimanche (29-30 avril) et de publier sur lui un article assez long dans Le Spectacle du monde (décembre). Dans les deux cas, je lui soumis mon texte, qu'il prit la peine de relire et d'annoter. Cette même année 1978, Jean Mistler, alors secrétaire perpétuel de l'Académie française (et qui faisait également partie du comité de patronage de Nouvelle École), me demanda d'adresser à tous les académiciens, qui connaissaient mal l'œuvre de Dumézil, un exemplaire du numéro que nous lui avions consacré. Je peux révéler aujourd'hui que c'est à la suggestion de Dumézil lui-même que Mistler me fit cette demande. L'envoi du numéro en question ne fut sans doute pas sans effet, puisque Dumézil fut élu le 26 octobre 1978 au fauteuil de Jacques Chastenet. Lors de sa réception à l'Académie par Lévi-Strauss, le 14 juin 1979, Dumézil ne manqua pas de me faire inviter, et nous eûmes ce jour-là une occasion supplémentaire de bavarder. Par la suite, il devait me confier que sa présence à l'Académie lui pesait un peu, car elle l'empêchait de consacrer à ses livres autant de temps qu'il l'aurait voulu...

En 1979, l'essentiel du numéro spécial de Nouvelle École fut repris sous la forme d'un livre (Georges Dumézil, À la découverte des Indo-Européens, éd. Copernic), où l'on pouvait lire des textes de Jean-Claude Rivière, Robert Schilling, François-Xavier Dillmann, J.H. Grisward, Georges Charachidzé, Jean Varenne et moi-même. Il n'est pas inutile de savoir que ce livre fut le premier consacré en France à Dumézil ! Là encore, je pris le soin d'en soumettre les épreuves à Dumézil, qui s'en montra fort satisfait et m'aida à compléter la bibliographie que j'avais dressée. Je suppose qu'il n'aurait pas pris cette peine s'il avait jugé que nous « récupérions» abusivement son œuvre !

• Parliez-vous parfois de politique dans vos conversations ?

Jamais. L'actualité politique l'intéressait aussi peu que moi, et nous préférions parler de la trifonctionnalité, des rituels védiques ou de nos chers Romains ! En politique, je pense qu'il était devenu ce qu'on peut appeler un conservateur. Philologue plus que philosophe, il n'était en tout cas certainement pas un idéologue. J'ajoute qu'il n'appartenait à aucune école et n'a jamais cherché à en fonder une.

• Compte tenu de l'antigermanisme professé par l'Action française, son maurrassisme d'origine n'avait pas dû le prédisposer à des sympathies pro-allemandes !

Dans ses articles politiques d'avant-guerre, il n'a en tout cas jamais cessé de dénoncer le « racisme aryen » et l'antisémitisme hitlérien. Il est d'ailleurs caractéristique qu'aucun de ses livres n'ait été traduit sous le IIIe Reich, malgré l'intérêt pour les « Aryens » professé par l'idéologie officielle, et qu'encore aujourd'hui l'Allemagne reste le pays d'Europe où son œuvre est la plus mal connue (un seul titre a été traduit depuis 1945, en l'occurrence les Aspects de la fonction guerrière chez les Indo-Européens, paru en 1964 chez un éditeur scientifique de Darmstadt). Concernant ses liens avec les chercheurs allemands, il faut surtout signaler, outre sa sympathie pour Otto Höfler, l'interminable polémique qui l'opposa à l'indianiste Paul Thieme.

Il faut aussi rappeler, bien sûr, que la notion de « race indo-européenne » ou « aryenne » est une absurdité pure et simple. La notion d'indo-européen est une notion linguistique, et le terme d'Aryens ne saurait en toute rigueur s'appliquer qu'aux Indo-Iraniens proto-historiques qui se dénommaient eux-mêmes de la sorte. Dumézil a toujours été très clair sur ce point : « L'unité de langue, écrivait-il en 1948, ne suppose pas plus forcément une concentration politique qu'une simplicité ethnique » (L'Héritage indo-européen à Rome). La Nouvelle Droite n'a jamais dit autre chose : l'idée de « race indo-européenne », et à plus forte raison de « race supérieure », n'appartient qu'aux fantasmes de ses détracteurs.

• La parution du livre de D. Éribon vous paraît-elle de nature à mettre définitivement un terme à ces polémiques ?

J'en doute. Les calomnies ont la vie dure et les mœurs intellectuelles me semblent aujourd'hui s'éloigner de plus en plus des normes d'objectivité scientifique qui caractérisaient autrefois le monde universitaire, pour se ramener à de simples stratégies de puissance où les idées sont classées et instrumentalisées dans une optique « politically correct », l'objectif étant d'organiser une ségrégation rigoureuse entre l'idéologie dominante et des idées qu'on décrète « infréquentables » sans même prendre la peine de s'interroger sur leur valeur de vérité. La revue L'Histoire (oct. 1992) vient ainsi de publier un « dossier indo-européen » où l'on trouve, outre les élucubrations habituelles de Maurice Olender (qui prétend d'autant mieux disserter sur les œuvres des autres que la sienne est quasiment inexistante), un article faussement balancé sur « Le cas Dumézil », où le maître des études indo-européennes se voit reprocher d'être « demeuré fidèle, dans sa tentative de compréhension du présent, à un système d'explication par la survivances du passé » (sic), ce qui l'aurait empêché d'avoir « saisi en 1939 la radicale nouveauté du nazisme » ! Il s'agit en fait d'une pitoyable tentative de contre-feu par rapport au livre de D. Éribon, qui n'y est d'ailleurs pas cité une seule fois (bien que sa parution eût été annoncée depuis des mois).

• On peut, pour conclure, se demander quand même quel est l'enjeu de ces controverses et pourquoi elles déchaînent à ce point les passions ?

L'enjeu me paraît clair. Les travaux de Dumézil sont de ceux qui ont permis d'établir l'existence, à l'aube de notre civilisation, soit quelques millénaires avant notre ère, d'un peuple indo-européen dont sont issues la plupart des populations européennes historiques. L'hypothèse de la communauté d'origine est en effet, pour l'instant en tout cas, celle qui rend le mieux compte des homologies et des concordances que l'on constate entre des faits linguistiques, religieux ou « idéologiques » attestés sur un immense territoire allant depuis l'Inde jusqu'à l'Irlande. Comme me le disait Dumézil en 1969 : « Le fait dominant, c'est la communauté de langue, l'unité linguistique. À partir de là, la constatation élémentaire que l'on est amené à faire, bien que certains la rejettent encore, c'est qu'une unité aussi complète ne peut pas aller sans un minimum de civilisation et conceptions générales communes ». À cela s'ajoute la tripartition fonctionnelle, qui est l'une des clés de voûte de ces « conceptions générales communes ». Système de pensée, qui n'est que très secondairement (et très éventuellement) un système social, cette tripartition possède une originalité incontestable, dont on ne saurait cependant déduire la moindre supériorité ! « S'il est vrai que toute société humaine connaît et satisfait les besoins fondamentaux qui correspondent aux trois fonctions, me disait encore Dumézil, il n'y en a qu'une qui en a tiré une conception du monde et une philosophie : c'est la société indo-européenne ».

Qui s'interroge sur l'identité européenne ou sur les fondements spirituels de l'Europe (et beaucoup le font aujourd'hui, à un moment où il est plus que jamais question de « faire l'Europe ») est évidemment tenu prendre en compte cette réalité. L'Europe a subi au cours de son histoire nombre d'influences extérieures, et beaucoup lui ont été bénéfiques. Mais elle a aussi un fonds qui lui est propre et dont on ne peut faire abstraction. Dire cela, ce n'est certainement pas faire « usage politique » des Indo-Européens. C'est seulement faire une observation de bon sens. Il me semble donc que ceux qui veulent discréditer les études indo-européennes, voire nier l'existence même des Indo-Européens, souhaitent faire oublier à l'Europe ses racines, c'est-à-dire en quelque sorte dénier le droit à l'autochtonie en la convainquant qu'elle n'a qu'une identité dérivée, dénuée de tout fondement qui lui soit propre. Dans cette perspective, assimiler les études indo-européennes à une discipline « dangereuse », la disqualifier au nom des usages éminemment condamnables qu'on a pu en faire (comme si le mauvais usage qu'on fait d'une chose condamnait cette chose, et non cet usage !) devient une sorte de nécessité stratégique. Georges Dumézil, qui n'a pourtant jamais cherché à tirer de son objet d'études inspiration pour le présent, en a été la victime. Il n'a pas été le seul.


Source : Le Choc du Mois n°58 (nov. 1992), p. 34-36, propos recueillis par J. Devidal.

Articles connexes

Liens externes

Articles en ligne dans les Folia Electronica Classica de l'Université de Louvain-la Neuve

par Jacques Poucet

par Dominique Briquel

Notes et références

  1. Ces éléments biographiques sont en grande partie repris du texte de la conférence « Georges Dumézil : variations sur une épopée intellectuelle », prononcée par Aristide Leucate dans le cadre des « jeudis de l’Iliade », à la Nouvelle Librairie, le 9 décembre 2021.
  2. Reprise partielle du texte de la conférence « Georges Dumézil : variations sur une épopée intellectuelle », prononcée par Aristide Leucate dans le cadre des « jeudis de l’Iliade », à la Nouvelle Librairie, le 9 décembre 2021.