Napoléon

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Napoléon
Napoléon, nom sous lequel fut couronné Napoléon Bonaparte (1769-1821), fut un général sous la Révolution française qui montra son étoffe d'homme d'État comme Consul en mettant fin au Directoire puis sous l'Empire qu'il institua. Ses cendres reposent depuis 1840 aux Invalides.

Réalisations

Napoléon ne fut pas qu'un stratège militaire. Il réorganisa les structures économiques (création de la Banque de France), juridiques (il fit promulguer un Code civil inspiré du droit romain, le Code Napoléon), administratives, scolaires (créations des lycées et grandes écoles), militaires (création de la Grande Armée).

Citation

« Ce sera à Napoléon qu'un jour on reconnaîtra le mérite d'avoir restitué à l'homme en Europe la supériorité sur l'homme d'affaires et le Philistin ; (...) Napoléon qui tenait la civilisation avec ses idées modernes pour une ennemie personnelle, s'est affirmé par cette hostilité comme l'un des plus grands continuateurs de la Renaissance ; c'est lui qui a ramené au jour tout un morceau de nature antique, le morceau décisif peut-être, le morceau de granit. »

Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir

Liens externes


Textes à l'appui


LE MODÈLE NAPOLÉONIEN



Bonaparte par David, couverture d'Eléments n°35 (été 1980)
Oswald Spengler disait : « Une génération montante vaut ce que vaut le plus haut degré de puissance auquel on puisse aspirer : c'est ce que signifie la parole mystérieuse de Napoléon sur ce bâton de maréchal que tout soldat porte dans sa giberne ». Le destin singulier du vainqueur d’Austerlitz ne cesse de hanter l'inconscient des peuples européens, et pas seulement en raison des gloires militaires qui y sont attachées. Sur les décombres d'une monarchie emportée au vent de la Révolution, Napoléon Bonaparte a tenté de créer une société fondée sur la subordination de la fonction économique à la fonction souveraine, et sur l'institution d'une aristocratie née sur les champs de bataille et vouée au service de l'État. Le « modèle napoléonien », dont la nouveauté devait tant fasciner les Romantiques, plongeait en réalité ses racines dans les plus anciennes traditions européennes. Et c'est également la raison pour laquelle il demeure toujours aussi « actuel ». Charles Maurras lui-même avouait : « Nous sommes tous un peu bonapartistes... » Dominique Venner, écrivain et historien militaire, retrace ici la carrière fulgurante de ce Corse aux yeux fiévreux. Une aventure qui, rompant avec une monarchie épuisée, fonda la modernité de nos institutions en renouant avec les valeurs de souveraineté propres aux Européens.


Pourquoi cette fascination jamais fatiguée du public pour l'aventure napoléonienne ? Parmi les nombreux livres qui lui sont consacrés ces derniers mois, on peut citer en vrac la nouvelle édition des étincelants Mémoires du général baron de Marbot, les Souvenirs moins colorés du commandant Parquin, les superbes albums sur Napoléon et la campagne d'Espagne et Napoléon et l’Autriche, la réédition en plusieurs volumes somptueux de la collection Bucquoy consacrée aux Uniformes du Premier Empire, une biographie du général Lasalle et une autre de Murat, le livre de Louis Chadigny dédié aux Maréchaux de Napoléon, celui de Georges Blond sur les soldats de La Grande Armée, la curieuse biographie de Phélippeaux, l'homme qui faillit faire Échec à Bonaparte, et l'ouvrage définitif de Jean Tulard sur Napoléon.

Tout n'a-t-il donc pas été dit, examiné, disséqué, pesé, comparé, imaginé sur l'homme et son temps ? Diverses écoles intellectuelles ont distillé l'explication du personnage dans leurs alambics et l'ont soumis à leurs lectures déformantes : cadet frustré pour Freud, tombeur de la féodalité pour Marx. La légende, puis la contre-légende, ont brouillé la véritable figure de l'Empereur, surestimant tour à tour ses qualités ou ses défauts. Ses adversaires eux-mêmes n'ont pu s'accorder. Usurpateur pour les royalistes, tyran pour les républicains. Renvoyant dos à dos ses censeurs dans le Mémorial, il confisquait à son profit le libéralisme et le nationalisme, les deux forces montantes du XIXe siècle, qu'il avait combattues durant son règne... Il faut convenir que Napoléon se prête à toutes les interprétations. Sa vie, elle-même, montre une succession de visages qui ne se ressemblent pas.

Jusqu'à 24 ans - 1793 -, il ne songe pas que sa vie puisse connaître d'autre théâtre que la Corse. Né l'année de l'annexion de l'île par la France, il voue une passion brûlante à sa patrie insulaire. Un amour qui n'a d'égal que sa haine pour la France. Jeune noble de condition modeste, chétif et taciturne, il est élevé aux frais du roi à Brienne puis à l'École militaire de Paris. Il ne conçoit aucune gratitude pour ce bienfait. Au contraire, il ne voit dans la monarchie française que la puissance destructrice de la république idéale établie en Corse par Paoli et célébrée par Rousseau. Avant même la prise de la Bastille, l'adolescent sombre et renfermé est républicain, par nationalisme corse et soif de revanche. Reçu officier d'artillerie en 1785, il végète tout d'abord pendant quatre ans. Survient la Révolution. Aussitôt, il obtient un congé. N'est-ce pas en Corse que son destin doit se jouer? Sur les quatre premières années de la Révolution, de l'été 1789 à l'été 1793, il en passe trois en Corse, ne faisant que de brèves apparitions sur le continent pour se faire octroyer le grade de capitaine. Il tire plus de fierté de celui de lieutenant-colonel de la garde nationale corse. Dérision... Au moment de Valmy, il livre d'obscures escarmouches pour affirmer les droits de la Corse sur un îlot désert appartenant à la Sardaigne. Le petit officier au regard dévorant grandit dans l'ombre de Paoli.

Au printemps 1793, la rupture du clan familial avec le vieux chef nationaliste met fin à l'ambition de jouer les premiers rôles en Corse. Contraint de fuir, Bonaparte embarque pour le continent. Le destin tourne. A défaut de la Corse, c'est en France qu'il faudra le jouer. Il épouse la fortune de sa famille, ralliée aux jacobins. Il va même jusqu'à commettre un pamphlet politique, Le Souper de Beaucaire, qui développe, non sans habileté, les positions montagnardes. Enfin, la chance s'offre à lui. Son compatriote et protecteur, le représentant Salicetti, lui confie le commandement de la maigre artillerie du siège de Toulon. Il en fait bon usage. Les Anglais déguerpissent. Les Conventionnels applaudissent et le nomment général de brigade. Il a 25 ans ! Sa réputation est faite : général jacobin, l'homme de Robespierre. Catastrophe ! Thermidor provoque sa disgrâce et la ruine de ses nouveaux espoirs. Il est menacé, emprisonné même et rayé des cadres de l'artillerie.

Des mois durant, Bonaparte traîne dans Paris sa figure jaune, sa courte taille, son sabre inutile et son ambition sans emploi. Il flaire quand même la porte où diriger ses pas. On le voit faire antichambre chez Barras, l'homme fort du moment, le tombeur de Robespierre, le chef des Thermidoriens. Il courtise la maîtresse vieillissante et quelque peu délaissée de ce personnage important, Joséphine de Beauharnais. Une année passe. Aux élections de 1795, une majorité monarchiste submerge le pays. Les Thermidoriens craignent d'être balayés. Ils votent le décret qui accorde les deux tiers des sièges du nouveau Corps législatif aux députés sortants. Pour prévenir un soulèvement des monarchistes, ils vont lâcher sur ces derniers leurs ennemis naturels, les « patriotes » enragés, emprisonnés ou en disgrâce depuis Thermidor.

Barras appelle Bonaparte. Le petit général saute à cheval. Contrairement à la légende, il ne fait pas tirer le canon sur le parvis de Saint-Roch, mais il défend efficacement les Tuileries où siège la Convention. Paris lui donne un surnom : général Vendémiaire. Qu'importe, il est remis en selle. Après Paoli, Salicetti, Robespierre, le voici sous la protection de Barras, avec le titre de commandant en chef de l'armée de l'Intérieur. Puis, Joséphine aidant, il obtient le commandement de l'armée d'Italie en prévision de la nouvelle campagne contre l'Autriche. Mars 1796. A Nice, une heure suffit à ce général de 27 ans, au passé militaire modeste, pour s'imposer à des subordonnés ombrageux, autrement chevronnés et prévenus contre lui : Masséna, Augereau, Sérurier. Trois futurs maréchaux. Commence la fameuse campagne d'Italie. Un autre homme apparaît. Sans doute le général Bonaparte est-il un arriviste forcené, un politicien opportuniste, mais avec quelque chose en plus : le génie militaire et le talent politique. La campagne d'Italie est un modèle, un futur classique qu'étudieront des générations d'élèves-officiers à Potsdam, Sandhurst, Petersbourg ou West Point. Mais elle prouve beaucoup plus qu'un don pour la conduite de la guerre. Ce général ne gagne pas seulement avec ses canons ou les jambes de ses soldats. Il invente une nouvelle forme de propagande. Avec ses prises de guerre, il finance des gazettes qui chantent ses mérites à une armée d'Italie bientôt fanatisée et à une France sous le charme. Ce général se révèle diplomate et homme d'État. Contre les ordres du Directoire, il crée la République cisalpine et dicte à l'Autriche le traité de Campo Formio...

Surtout, ses victoires ont révélé Bonaparte à lui-même. « Après Lodi, je ne me regardais plus comme un simple général, dira-t-il, mais comme un homme appelé à influer sur le sort d'un peuple ». Désormais, il a les yeux fixés sur Paris. Le Directoire grince des dents. Ce général maigrichon en fait trop. Lui, feint la modestie. De retour à Paris, il ne se montre en modeste équipage que pour être reçu à l'Institut, section des sciences. Manœuvre qui lui assure le soutien des idéologues, « conscience » de la Révolution. Flairant la disgrâce, il prend du champ. Il propose une expédition en Égypte sous prétexte de gêner l'Angleterre. Le Directoire approuve, trop heureux de l'expédier au loin. Mais le vainqueur d'Italie ménage ses effets. Il partira, sans doute, mais en compagnie d'un aréopage de savants et d'artistes qui feront l'escorte la plus flatteuse à sa renommée. Cette conquête de l'Égypte est avant tout une opération de politique intérieure et le rêve d'Alexandre ne le tiendra pas longtemps assoupi. Quand l'affaire tourne mal, Bonaparte plaque son armée sans hésiter. Suivi d'une poignée de fidèles, il saute dans un bateau et cingle vers la France. Une légende savamment entretenue de conquérant de l'Orient l'y a précédé.

La chance, une fois encore, est au rendez-vous. Il arrive à point nommé pour mettre fin à une révolution que ses profiteurs ne savent comment terminer sans revenir à la monarchie. Brumaire, ce coup d'État mal conduit, naît de leur alliance. Napoléon paraît. En quelques mois, ce général de 30 ans redresse la situation militaire, pacifie les factions, ranime l'économie, fonde de nouvelles institutions. L'ordre succède à l'anarchie, la victoire aux défaites, l'entente à la discorde. En 4 ans, Bonaparte passe du titre de consul provisoire à celui d'Empereur. En sept ans, il débarrasse la France révolutionnaire de ses ennemis continentaux. A Tilsit, en 1807, la Révolution a gagné. Consolidée à l'intérieur, elle est reconnue par l'Europe, Gœthe peut célébrer la Révolution « consommée dans ce qu'elle a de raisonnable, de légitime, d'européen ».

Jamais peut-être dans son histoire, la France ne fut - et ne sera - aussi puissante, aussi respectée. Malgré les fautes des années suivantes, le poids d'une guerre sans fin, le joug d'une dictature personnelle étouffante, les invasions de 1814 et 1815, il restera de cette brève époque comme le souvenir d'un âge d'or. Le martyr de Sainte-Hélène fera oublier le souverain autoritaire et le conquérant insatiable. Sa fin cruelle sur un rocher solitaire battu par les flots fascinera les romantiques qui fourniront un support littéraire à sa légende. Balzac, Stendhal, Hugo, Vigny, Musset, Berlioz ou Delacroix se sont formés sous l'Empire et leur imagination s'est enflammée à la lecture des Bulletins de la Grande Armée. Ils ont été les témoins de la mort d'un monde et de l'accouchement d'une société nouvelle.

La société monarchique, société patriarcale, fondée, suivant le mot de Montesquieu, sur l'honneur, sur les valeurs du rang, liées à la naissance, ignorant l'ambition, immuable dans ses comportements, a été balayée par la soif d'égalité, la disparition du cloisonnement de caste, l'ambition insufflée à tous, la ruée aux places, les coalitions d'intérêt. Un monde sans limites s'est ouvert aux fils des anciens serfs, des boutiquiers et des clercs de basoche. Acquéreurs de biens nationaux, spéculateurs de guerre, accapareurs de grands emplois publics, ils sont devenus banquiers, notaires, préfets, juges. D'autres qui n'étaient rien se sont fait un nom par les voies plus risquées de la guerre. Les sergents Augereau, Masséna ou Bernadotte sont devenus généraux de la Révolution, maréchaux d'Empire, duc, prince et roi ! Et au-dessus, leur maître en toutes choses, le ci-devant sous-lieutenant Bonaparte, symbole de la réussite fulgurante, de la gloire immense. Celui qui fera rêver des générations de jeunes ambitieux impécunieux.

Stendhal avec Julien Sorel, Balzac avec Rastignac ont cerné ce type d'aventurier, d'arriviste de haute stature inspiré par le modèle napoléonien. « Depuis bien des années, Julien Sorel ne passait peut-être pas une heure sans se dire que Bonaparte, lieutenant obscur et sans fortune, s'était fait le maître du monde avec son épée. Cette idée le consolait de ses malheurs... » Rastignac médite la méthode de l'Autre : « Avoir la cervelle cerclée de fer dans un crâne d'airain, avoir assez d'énergie sur soi-même, et on marche sur l'humanité comme sur un tapis ». En bons élèves de Napoléon, ils ont déchiffré la loi du monde. Froids, calculateurs, sceptiques, dissimulateurs, fermés aux sentiments, concentrant leur énergie pour l'action, ils sont prompts à saisir les rares occasions que la chance présente aux hommes.

Ce sont les précurseurs de l'homme d'action moderne, dont la silhouette glacée se nimbe d'esthétisme. Ce sont les prédateurs sociaux cernés par Pareto, à la fois renards et lions. Ils annoncent, suivant la formule de Malraux dans sa postface aux Conquérants, « un type de héros en qui s'unissent l'aptitude à l'action, la culture et la lucidité ». La férocité de leur ambition peut susciter l'effroi, jamais le mépris. Ils ne sont pas asservis à l'argent, mais au goût de la conquête et de la gloire. Ils font leur la maxime de Napoléon : « La mort n'est rien, mais vivre vaincu et sans gloire, c'est mourir tous les jours ». Stendhal et Balzac, peintres ironiques ou désespérés de la société française du XIXe siècle, se gardent de les confondre avec les parvenus de la Révolution, dont la figure odieuse de Malin de Gondreville, personnage central d'Une ténébreuse affaire, montre la face la plus noire. Jacobin enrichi par la Révolution, rallié à Napoléon, comblé d'honneurs par Louis XVIII, c'est l'homme du double jeu. Entretenant sous l'Empire des relations secrètes avec le comte de Provence, il fait condamner les jeunes Simeuse, naïfs conspirateurs royalistes, dont il a spolié la famille, volé les terres et le château.

Napoléon était sans illusion sur cette nouvelle classe de parvenus : « On ne peut faire un titre de la richesse. Qui est-ce qui est riche ? L'acquéreur de biens nationaux, le fournisseur (des armées), le voleur. Comment fonder sur la richesse ainsi acquise une notabilité ? » Sous l'Empire, la fortune décide pourtant de la désignation des notables. Les membres des collèges départementaux sont élus à vie parmi les 600 citoyens les plus imposés du département. Mais après les avoir institués, l'Empereur s'en désintéressera et restreindra leur rôle (à de la pure figuration). Inversement, il favorise l'ascension sociale des fonctionnaires membres des grands corps. En haussant le prestige de la fonction publique, il entend privilégier le service de l'État face au pouvoir de l'argent. Sous sa férule sévère et attentive, la fonction publique se voit interdire d'évoluer, comme elle le fera par la suite, en grasse sinécure et en féodalité inexpugnable.

Une préoccupation analogue l'incite à instituer une noblesse d'Empire pour compenser ce que les notables devaient uniquement à la fortune. Cette noblesse se recrute en priorité chez les soldats (59 %), puis les hauts-fonctionnaires (22 %), enfin chez les notables occupant des fonctions officielles (17 %). La part de l'activité proprement commerciale ou industrielle est infime. « Les financiers étaient mécontents, note un contemporain, parce que les distinctions sociales fondées sur des souvenirs et des services les renvoient en troisième ligne ». Le mot est modeste, car les hommes d'argent, les spéculateurs, en sont exclus : « Jamais, confie Napoléon dans le Mémorial, je n'en voulus élever aucun aux honneurs : de toutes les aristocraties, celle-là me semblait la pire ». C'est cependant celle-là et celle-là seule qui lui survivra. La part éminente réservée aux militaires n'est pas seulement due à la permanence de la guerre. Le soldat, même grossier, même pillard (que d'exemples chez les maréchaux !) n'a pas la mentalité du faiseur d'argent. Sa vocation est le service de l'État. Les préoccupations du négoce ne commandent pas son comportement. Il est dressé à lire l'avenir sur la carte de la puissance. La partie qui se joue à ses yeux dans l'univers est hautement politique.

En honorant la fonction militaire, Napoléon restaure la signification originelle de la noblesse : le service des armes et l'impôt du sang. Nul doute qu'à ses yeux l'épée anoblisse. La fonction militaire est une composante de la souveraineté. Mais il n'a garde de la considérer comme exclusive. Cela apparaît clairement dans l'institution de la Légion d'honneur, conçue initialement comme une sorte de noblesse de service non héréditaire. La place réservée aux soldats dans les attributions est grande, mais les civils y ont également accès. « Pourquoi l'institution ne serait-elle pas commune aux hommes de guerre et aux hommes de l'État civil ? » s'écrie le Premier Consul lors d'un débat houleux au Conseil d'État.

La tradition de l'ancienne monarchie voulait que le souverain reçût une éducation militaire, qu'il fût roi, donc homme de guerre capable de commander l'armée. Elle s'inscrivait en cela dans l'antique triade européenne qui associait la fonction militaire à la fonction souveraine tout en les distinguant. Elle observait cette vérité que la puissance est l'attribut indispensable de la souveraineté. Un seul roi, Louis XVI, fit exception pour son malheur. Il paya de son trône cette rupture de tradition. Après l'intermède révolutionnaire, Napoléon renoua dans sa personne avec cette tradition et cette nécessité. Devenu souverain parce qu'il était soldat, il tint à renverser l'équation dès son accession au pouvoir : souverain donc soldat. Nul doute qu'à ses yeux la fonction militaire fût le moyen et non la source de la souveraineté. A la veille de Brumaire, on disait déjà de Bonaparte : « C'est le général le plus civil de l'armée ». Lui-même confiait à Thibaudeau en 1802 : « Le général qui fait de grandes choses est celui qui réunit les qualités civiles ». Lorsqu'il relève en 1804 le maréchalat supprimé par la Convention en 1793, il signifie ses intentions aux nouveaux promus : « Le titre de Maréchal est une dignité purement civile qui vous donne dans ma cour le rang qui vous est dû, mais qui n'entraîne après lui aucune autorité. Généraux sur le champ de bataille, soyez de grands seigneurs autour de moi, et tenez à l'État par les liens purement civils que j'ai su vous créer en vous décorant du titre que vous portez ».

Dans sa volonté déclarée de tenir l'argent en lisière et de lui substituer la primauté du service de l'État, Napoléon opérait une sorte de restauration des valeurs de l'ancienne monarchie mais avec les hommes issus de la Révolution et avec des formes nouvelles adaptées à des temps nouveaux. Cette gageure devait attirer l'hostilité conjuguée des nouveaux riches et des ci-devant. L'expérience fut trop courte pour porter des fruits appréciables. 1815 apparaît comme la revanche des parvenus sur les soldats. « Le sort de l'État, écrit en 1815 l'un des ministres de Louis XVIII, est maintenant dans ses finances ». On ne saurait mieux résumer l'avènement d'un nouveau système de valeurs.

Il entre naturellement dans l'aversion contre le soldat qui se développe jusque vers 1850 plusieurs sentiments : discrédit qui s'attache aux choses militaires dans les périodes de paix, réaction contre le régime défunt, souvenir du poids excessif des guerres interminables et désastreuses, vengeance contre l'arrogance de la cohorte empanachée et tapageuse qui rossait les bourgeois, courtisait leurs femmes et tenait le haut du pavé. Désir des nouveaux riches de jouir en paix de leur fortune et de gouverner les affaires de la nation au mieux de leurs intérêts. La répugnance pour l'armée est partagée par l'ancienne aristocratie qui voit en elle le symbole de la révolution bottée. Et pourtant, passées quelques décennies, chacune des convulsions des XIXe et XXe siècles, poussera les foules françaises vers l'homme à l'épée qui, dans la profondeur de l'instinct collectif, semble dépositaire de la légitimité souveraine. Louis-Napoléon, Mac-Mahon, Boulanger, Pétain ou de Gaulle sont les jalons les plus saillants - et de qualité inégale - de ces mouvements sismiques venus des profondeurs de la géologie nationale.

La signification de ces engouements périodiques dépasse de beaucoup ce que l'on appelle généralement le « mythe du sauveur ». Dans les périodes de crise ou de péril extrême, aucune catégorie sociale, culturelle ou idéologique n'échappe à ce mouvement grégaire, à cette quête du sabre, symbole de ferme et forte autorité. La gauche comme la droite y a cédé, les intellectuels comme les manuels, les riches comme les pauvres. On attend de cette force apparente ou réelle qu'elle apporte la sécurité dans le danger, l'ordre dans l'anarchie, l'équité dans l'injustice, l'unité dans la discorde. On en attend la souveraineté qui sait quant tout est incohérence et qui, peut quand tout est impuissance.

Bonaparte, en son temps, avait été tout cela. Tirant son pouvoir d'un coup d'État appuyé par des révolutionnaires fatigués, il ne pouvait renouer avec la légitimité rompue de l'ancienne monarchie. Il chercha donc dans le soutien populaire personnel, par le moyen du plébiscite, le fondement d'une légitimité nouvelle. Il établissait ainsi une véritable alternative moderne à la monarchie héréditaire, le principe d'un pouvoir conciliant démocratie, autorité et continuité. Principe redécouvert après l'échec répété des tentatives de pouvoir parlementaire, par les fondateurs de la Ve République, à travers l'élection du président de la République au suffrage universel et le recours au référendum. Il est tout à fait prodigieux que si peu de temps après le typhon révolutionnaire, il se soit trouvé un génie capable de réaliser la synthèse parfaite de l'ancienne société monarchique et des apports positifs de la Révolution. Peut-être le fait de réunir en lui l'hérédité d'un gentilhomme et l'ambition d'un révolutionnaire l'y a-t-il aidé.




CONSIDÉRATIONS SUR NAPOLÉON



Ce qui, le 18 brumaire, devint la proie de Napoléon, ce ne fut pas, comme le croit béatement la Critique sur la foi d'un certain M. von Rotteck et Welker, le mouvement révolutionnaire en général ; ce fut la bourgeoisie libérale. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à lire les discours des législateurs d'alors. On se croirait transplanté de la Convention nationale dans une Chambre des députés d'aujourd'hui. Napoléon, ce fut la dernière bataille de la Terreur révolutionnaire contre la société bourgeoise, également proclamée par la Révolution, et contre sa politique.

Certes, Napoléon comprenait déjà l'essence de l'État moderne ; il se rendait compte qu'il est fondé sur le développement sans entraves de la société bourgeoise, sur le libre jeu des intérêts particuliers, etc. Il se résolut à reconnaître ce fondement et à le défendre. Il n'avait rien d'un mystique de la Terreur. Mais en même temps, Napoléon considérait encore l'État comme sa propre fin, et la société bourgeoise uniquement comme bailleur de fonds, comme un subordonné auquel toute volonté propre était interdite. Il accomplit la Terreur en remplaçant la révolution permanente par la guerre permanente. Il satisfit, jusqu'à saturation, l'égoïsme du nationalisme français, mais il exigea, d'autre part, que la bourgeoisie sacrifiât ses affaires, ses plaisirs, sa richesse, etc., toutes les fois que l'exigeaient les buts politiques, les conquêtes, qu'il voulait réaliser.

S'il opprimait despotiquement le libéralisme de la société bourgeoise - dans ses formes pratiques quotidiennes - il ne ménageait pas davantage les intérêts matériels essentiels de cette société, le commerce et l'industrie, chaque fois qu'ils entraient en conflit avec ses intérêts politiques à lui. Le mépris qu'il vouait aux hommes d'affaires industriels venait compléter son mépris des idéologues. À l'intérieur aussi, en se battant contre la société bourgeoise, il combattait l'adversaire de l'État qui, dans sa personne, conservait la valeur d'une fin en soi absolue. C'est ainsi qu'il déclara, au Conseil d'État, qu'il ne tolèrerait pas que les propriétaires de grands domaines puissent, suivant leur bon plaisir, les cultiver ou les laisser en friche. C'est ainsi encore qu'il projeta, en instituant le monopole du roulage, de soumettre le commerce à l'État. Ce sont les négociants français qui préparèrent l'événement qui porta le premier coup à la puissance de Napoléon. Ce sont les agioteurs parisiens qui, en provoquant une disette artificielle, obligèrent l'empereur à retarder de près de deux mois le déclenchement de la campagne de Russie et à la repousser en conséquence à une date trop reculée. En la personne de Napoléon, la bourgeoisie libérale trouvait encore une fois dressée contre elle la Terreur révolutionnaire : sous les traits des Bourbons, de la Restauration, elle trouva encore une fois en face d'elle la contre-révolution.



NI ANGES NI DÉMONS



Comme l'écrivait Hegel, « il n'y a pas de héros pour son valet de chambre, non point parce que le premier n'est pas un héros, mais parce que le second est un valet de chambre ». On aimerait que cette formule célèbre soit adaptée à la vague de critiques suscitée par l'anniversaire de la bataille d'Austerlitz. Mais ce à quoi nous avons aujourd'hui affaire n'est pas le fruit de l'histoire vue de l'antichambre. Il s'agit d'une tendance de plus en plus forte à exiger des grands hommes la preuve de leur grandeur et de leurs vertus, et à les vouer aux gémonies lorsqu'ils échouent à l'examen de passage. Tout cela resterait insignifiant si ce n'était insensé : les grands hommes ne sont pas, n'ont jamais été, des modèles de vie ou de sagesse.

Organiser des procès afin de canoniser les saints a un sens ; chercher à savoir si tel ou tel sage fut effectivement un exemple, également. Mais pourquoi devrait-il en être de même des grands hommes ? Lorsque nous commémorons Austerlitz, ou l'appel du 18 juin 1940, nous ne prétendons pas célébrer des êtres parfaits mais des actions mémorables. Ces actions elles-mêmes n'ont pas à être univoques : l'œuvre de Napoléon n'est pas sans tache, ni celle du général de Gaulle. Reste qu'ils ont marqué notre histoire d'une manière rare et inégalée.

Les taches et les ambivalences de leur action sont aussi celles de leur époque. Napoléon incarne les contradictions de son temps : la Révolution, sa grandeur, mais aussi ses échecs, la question longtemps douloureuse de son achèvement. Avant même que Napoléon n'ait percé sous Bonaparte, les guerres révolutionnaires furent tout à la fois la nécessité de défendre la patrie en danger et l'occasion d'exporter la démocratie nouvelle en Europe. Napoléon exprima son époque, comme de Gaulle plus d'un siècle après. Il n'y a rien à redire à cela sauf à vouloir absolument retenir une partie de l'histoire contre l'autre. « La Révolution est un bloc », disait Clemenceau.

Vouloir déposséder l'histoire et ceux qui la font de leurs ambiguïtés est voué à l'échec. En outre, cette tendance traduit un désir de perfection devenu presque maladif. Elle est portée par la croyance que nul ne peut mériter la louange et le blâme s'il n'est absolument bon ou mauvais. Ni l'histoire ni le monde des hommes ne sont pourtant habités par des anges ou par des démons. Célébrer Napoléon ou de Gaulle, c'est aussi se souvenir de cela, c'est se rappeler que la grandeur des hommes est toujours menacée par les hommes eux-mêmes. Commémorer leur action, c'est donc aussi redire que la noblesse d'une nation n'est jamais absolue. Ici encore, les grands hommes sont les témoins de notre humanité, et cette leçon est irremplaçable. Elle seule peut nous conduire à poursuivre notre propre histoire sans nous bercer de rêves et sans nous complaire dans nos désillusions. L'absolu est hors de notre portée. Il nous reste à trouver les voies du meilleur possible pour notre temps. Cela seul devrait nous permettre de juger avec sérénité l'œuvre de nos grands hommes. Puissions-nous les égaler à défaut de les imiter.

  • Nicolas Castoldi, Le Monde du 21 décembre 2005 (Copyright ©).