Anarchisme de droite

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Le dialoguiste Michel Audiard, dans le film Un singe en hiver (1962) de Henri Verneuil adapté du roman éponyme d'Antoine Blondin, fait subtilement allusion à toute une génération qui se sent perdue après 45 : « En Chine, quand les grands froids arrivent, dans toutes les rues des villes, on trouve des tas de petits singes égarés sans père ni mère. On sait pas s'il sont venus là par curiosité ou bien par peur de l'hiver, mais comme tous les gens là-bas croient que même les singes ont une âme, ils donnent tout ce qu'ils ont pour qu'on les ramène dans leur forêt, pour qu'ils trouvent leurs habitudes, leurs amis. C'est pour ça qu'on trouve des trains pleins de petits singes qui remontent vers la jungle. »
Par anarchisme de droite est désigné un courant littéraire après-guerre. Cette expression oxymorique (tout comme le serait "anarchiste de gauche") fut à l’origine employée péjorativement par la revue Les Temps Modernes en 1947. Cette sensibilité minoritaire, qu'on retrouve en premier lieu chez les "Hussards", se rattache à Céline et, au-delà, à tout ce qui gueule, crache, insulte, médit mais avec talent et une sympathique roublardise, dans une veine foncièrement pessimiste voire parfois misanthrope. Il y eut aussi un essai d'anarchisme droitier doctrinaire avec Micberth se proclamant « aristocrate libertaire ».

Sommaire

Analyse

Il s'agit surtout d'une sensibilité, proche de l'anarchisme individualiste. En témoignent certains articles de l'ancienne revue L'Homme libre; il y a parfois un aspect sociétaire non négligeable, un projet dans la lignée de Stirner d'« aristocratiser les masses ».

Toutefois cette expression est devenue un terme fourre-tout : vanter un pouvoir fort par exemple ressort plus souvent d'un droitard libertaire que d'un "anar de droite". De sorte qu'user du terme "anar" semble commode à certains pour se dédouaner d'être de droite auprès des "de gauche", et l'adjonction "de droite" permet d'atténuer le vocable "anar" auprès des "de droite", le tout cachant trop mal l'hypocrisie de ceux qui s'en réclament en se donnant des airs de néo-dandys du paradoxe... Qualifierait-on le mutuellisme proudhonien d'anarchisme de droite ?


Citation

  • « Je suis un vieil anarchiste... de droite, forcément ! Avec le pognon que je gagne, personne ne me croirait si je disais… de gauche ! »

Jean Gabin

Liens externes

Textes à l'appui

► Les anarchistes de droite contre l'esprit bourgeois

Entretien avec François Richard, Éléments n°72, hiver 1991, p. 32. Docteur ès lettres modernes, il a publié Les Anarchistes de Droite (PUF/Que sais-je), L'Anarchisme de droite dans la littérature contemporaine (PUF).

Vos travaux sont consacrés à l’anarchisme de droite. Sous cette appellation, vous classez des auteurs aussi différents que Gobineau, Drumont, Darien, Bloy, Bernanos, Laurent, Nimier, Pauwels et bien d’autres. Quels critères permettent de les rassembler sous cette étiquette ?

Il est vrai que les personnalités en question sont fort différentes à la fois par leur caractère et la nature de leur talent. D’autre part, les hommes que vous citez (ainsi que Barbey d’Aurevilly, Daudet, Léautaud, Rebatet, Anouilh, Aymé, Vandromme, Perret), ont tous été saisis, à un moment ou à un autre de leur vie, par l’esprit polémique. Esprits libres, il serait parfaitement illusoire de les considérer comme les défenseurs interchangeables d’une même cause. Ils exprimaient une révolte individuelle au nom de principes aristocratiques allant jusqu’au refus de toute autorité instituée. Cette attitude n’est pas seulement constituée d’éléments liés à l’histoire et au contexte politique - refus de la démocratie et de toutes les utopies béquillardes qui l’accompagnent : progressisme, égalitarisme, collectivisme... - mais plonge ses racines dans un passé culturel lointain, dans le mouvement baroque et dans la philosophie libertine et tend constamment vers une synthèse entre les aspirations libertaires de l’homme (anarchisme) et son esprit de rigueur (celui d’une droite aristocratique). L’anarchisme de droite nous apparaît aujourd’hui comme la perspective d’une harmonie possible entre le culte de l’exigence et celui de la liberté.

L’aversion de la bourgeoisie peut-elle englober toutes les attitudes des anarchistes de droite ?

Je pense qu’effectivement l’aversion de la bourgeoisie peut être considérée comme un englobant critique, négatif, des attitudes anarcho-droitistes. Cependant, cette analyse, malgré sa pertinence et en raison de l’accent qu’elle met sur l’aspect réactif de l’anarchisme de droite, me paraît aussi réductrice. En effet, cette hostilité à l’égard de la bourgeoisie, qui est ici plus intellectuelle et morale que passionnelle, est constamment présente dans le refus de la démocratie et l’esprit de révolte, mais ne figure que partiellement - et indirectement - dans la haine des intellectuels et elle n’existe, à mon sens, qu’en ombre portée, dans l’aristocratisme et la chasse à l’absolu qui caractérisent eux aussi l’esprit de l’anarchisme de droite.

Ce n’est pas pour le simple plaisir du morceau de bravoure qu’un Bloy, un Darien, un Drumont, exécutent (littéralement) le bourgeois. Celui-ci « singe l’aristocratie tant décriée » (Micberth) et occupe de plus en plus le terrain. Il a engendré une société réifiée dont les maîtres et les sous-maîtres traquent avec gourmandise et férocité l’intelligence, l’imagination créatrice et la singularité, en bref tous ceux qu’ils ne parviennent pas à réellement contrôler et qui se refusent à apporter leur eau au moulin de l’efficacité.

Peut-on dire des anarchistes de droite qu’ils s’attaquent plus à l’esprit bourgeois qu’à la classe bourgeoise, à l’aliénation spirituelle plus qu’à la domination formelle ?

Les anarchistes de droite n’ont pas de mots trop durs pour l’esprit bourgeois mais ils n’ont garde d’oublier les responsabilités historiques de la classe bourgeoise dans les orientations politiques et socio-économiques de la France : son rôle cynique et brutal en 89, lorsqu’elle régla ses comptes avec la noblesse sur le dos du peuple : la rudesse, l’avidité et le goût exacerbé du pouvoir des chefs des grandes dynasties du commerce, de l’industrie et de la finance ; la manière dont ils se sont accommodés des grands charniers du siècle en les alimentant matériellement ; la planétarisation de leurs ambitions, servis par une volonté d’aboutir toujours aussi implacable, l’habillage idéologique chatoyant pour masquer ces réalités éprouvantes (démocratie, droits de l’homme, etc.) et l’utilisation de différentes stratégies pour intensifier le matérialisme toujours grandissant du monde...

Cet aventurisme économique semble bien loin de ce que l’on nomme communément l’esprit bourgeois, ce mélange de conservatisme frileux, de morale pudibonde, d’hypocrisie dans le jeu social, de conformisme dans les pensées et dans les actes qui a longtemps caractérisé "la bonne société" et qui glisse depuis deux décennies vers un appétit de jouissances, de confort et de loisirs de plus en plus prononcé, nuancé d’un certain formalisme pour que la décence ne perde pas tout à fait ses droits.

Mais en réalité, de même que l'esprit bourgeois, méfiant, pudibond et sourcilleux - du moins en apparence - a maintenu une certaine cohésion sociale pendant 3/4 de siècle, après l’avènement de la IIIe République, de même que les idéaux démocratiques de "progrès" culturel, notre politique et économique ont permis la colonisation - par ex. - c’est-à-dire l’enrichissement en matières premières et l’ouverture de nouveaux marchés, puis de néo-colonialisme, c’est-à-dire le même type de profits juteux, mais dans le contexte (bien diffèrent, naturellement) de rapports d’État à État, de même le nouvel esprit bourgeois qui a gagné toutes les couches de la population et qui incite exclusivement au « bien-vivre et au bien jouir » (Micberth) est le contrepoint socio-culturel d’une stratégie économico-financière d’une ampleur jamais connue à ce jour.

Trouve-t-on aujourd’hui, à l’heure de l’embourgeoisement de masse, des résistances inspirées d’anarchistes de droite ?

Il faut distinguer ce qui est du ressort des approximations verbales ou gestuelles, ce qui appartient à la provocation littéraire ou médiatique et la réalité des faits. Il semble qu’il y ait aujourd’hui des frémissements anarcho-droitistes dans l’air : tel saltimbanque, frère d’un ancien ministre, se proclame "anarchiste de droite" ; tel chroniqueur acide d’une chaîne de télévision reçoit la même dénomination ; les auteurs de cette farce animalière intitulée Le Bébête Show sont présentés par Jacques Lanzmann comme des anarchistes de droite ; un intellectuel commet un ouvrage sur L’Anarchisme de droite dans la littérature et le cinéma, "de Céline à Clint Eastwood" (tout un programme), etc. Tout cela, à mon sens, relève de l’anecdote, du parisianisme.

Un anarchiste de droite digne de ce nom ne se contente pas d’émettre des borborygmes satiriques à la radio ou la télévision, d’écrire un article ou un livre incendiaire : il vit ses principes. Il n’est pas le bouffon du pouvoir, le provocateur maison, le sémillant putasson : il subit les tracasseries des pouvoirs publics, il est traîné en justice, jeté en prison, traqué dans sa vie privée, diffamé, occulté, paupérisé. Le seul homme de cette trempe, à ma connaissance, qui défende depuis près de trente ans les mêmes principes, c’est Michel-Georges Micberth.

► Extrait d’un entretien avec J. d'Arribehaude

Q.: Vous n'êtes tout de même pas de droite ? Je vous demande cela car j'ai lu quelques phrases ambiguës sur les empires centraux et la monarchie. À nouveau, rassurez-nous !

On classe volontiers parmi les "anarchistes de droite" tous ceux qui n’adhèrent pas au conformisme de la pensée unique et de l'idéologie dominante qui s'affiche aussi bien à gauche que dans la droite honteuse depuis le triomphe des "Lumières". C'est ainsi que je figure dans l'essai de François Richard, paru il y a quelques années dans la collection "Que sais-je ?". Je ne récuse nullement cette appellation, mais qui se soucie aujourd'hui de savoir si Dante, Shakespeare ou Cervantès, ont pu être de droite ou de gauche ? Sans la moindre prétention, je me contente de croire que celui qui tente de témoigner pour son temps dans l'isolement d'une création artistique échappe à toute classification sommaire. Je constate en tout cas que nombre d'écrivains des années 30 parmi les meilleurs, Chardonne, Montherlant, Drieu, Morand, Jouhandeau et quelques autres, sans parler bien entendu de Céline, arbitrairement classés à droite, et qui ont payé pour cela, n'en faisaient pas moins les délices de Mitterrand, qui avait le bon goût de ne pas cacher sa paradoxale prédilection. Mitterrand, icône de la gauche officielle, était au fond tranquillement fidèle à sa jeunesse monarchiste, et mérite considération et sympathie pour tout ce que nos médias lui ont haineusement reproché à la fin de sa vie (ferme refus de "repentance", émouvante et brillante improvisation, au Parlement de Berlin, sur le "courage des vaincus", etc.). Les premiers mots dont je me souviens ont été ceux d'une berceuse basque toujours populaire en faveur de don Carlos, "el Rey neto", soutenu par la tradition navarraise contre la farce constitutionnelle de l'oligarchie prétendument progressiste attachée au règne factice d'Isabel. Curieusement, Marx a exprimé son estime et sa préférence pour l'insurrection carliste, dont les fueros populaires, nobles et paysans étroitement mêlés et solidaires, offraient l'image d'une démocratie autrement juste et authentique que le simulacre bourgeois hérité de nos mystifications révolutionnaires. C'est à cette image, bien évidemment de droite pour nos éminents penseurs professionnels, que je me suis toujours voulu fidèle.

• (Source)

► Les sensibilités politiques : l'anarchisme de droite

« C'est la gauche qui me rend de droite »
Michel Audiard


L'anarchisme de droite n'est pas une école de pensée. C'est une famille politique introuvable voire impossible qui n'inspire pas de thèses de doctorat. Les personnalités qualifiées d'« anars de droite » n'en ont jamais revendiqué l'étiquette ou alors de guerre lasse, à l'instar d'un Vincent Delerm qui, à force d'être assimilé à un prototype de bobo, a fini par en assumer l'image. Ceux que je dois évoquer ne pourront d'ailleurs pas s'en défendre car ils sont pour la plupart terriblement morts quoique heureusement terriblement cultes. Le seul livre qui effleure l'essence de la geste anarchiste de droite est celui de l'historien Pascal Ory, paru en 1985 chez Grasset: L'anarchisme de droite ou du mépris considéré comme une morale.

Il a le mérite d'annoncer la couleur en le dédiant aux... anarchistes de gauche. La quatrième de couverture résume bien l'attaque que cet intellectuel de gauche constipé (cette magnifique expression est de lui) va livrer contre des auteurs et des films qui, malheureusement pour sa démonstration, sont depuis entrés dans le top ten des préférés des Français : Louis-Ferdinand Céline, Michel Audiard et Les Tontons flingueurs :

« Ceci est un livre déplaisant. D'abord, il est rempli de gros mots, tels que fric, cons, gonzesses et, pour finir, social-démocratie. Ensuite, il prend au sérieux les Pieds nickelés, Céline, Michel Audiard et Samuel Fuller. Enfin, et c'est le plus grave, il conclut à la ringardise de l'anarchisme de droite, cette rêverie d'une féodalité perdue en plein âge démocratique, cette idéologie de garde-chasse ».

Je vais m'appuyer sur les questions qu'il se pose au fil des chapitres mais en inversant sa (talentueuse) démonstration pour rendre attrayant (ou pas) ce qu'il perçoit en négatif. Les citations sans référence sont extraites du livre. J'y ajoute mes propres réflexions, en ayant-droit, mais en toute modestie puisque si j'étais génial, je ne serais pas un blogueur mais un auteur...

L'anarchiste de droite, c'est quelqu'un à qui on ne la fait pas. La façade ne l'impressionne pas car il connaît les coulisses. Anarchiste, il se défie du pouvoir en tant que tel. Comme l'écrit Jacques Laurent "le pouvoir est méprisable, non parce qu'il est bas en lui-même mais parce qu'il est bas de le vénérer" ; de droite, il sait la gauche toujours plus dangereuse car elle croit en ses croyances, notamment en sa supériorité morale (complexe de Tartuffe), et refuse que l'enfer soit pavé de bonnes intentions.

Anarchiste ?

Le seul qui selon moi puisse se prévaloir d'avoir vécu en anarchiste pur est Georges Brassens. Léo Ferré est trop militant (= chiant). Ou alors, il faudrait distinguer le concept d'anarchiste de celui d'anarque, ce qui devient trop spéculatif sur le plan intellectuel pour un anar de droite, lui qui est avant tout quelqu'un qui pense que ce qui se conçoit bien s'énonce clairement. Deux chansons au moins ont empêché la gauche de récupérer Brassens comme elle l'aurait voulu : Les Deux Oncles (1964) qui renvoie dos à dos résistants et collaborateurs dans une sorte d'éloge de l'attentisme :

C'était l'oncle Martin, c'était l'oncle Gaston
L'un aimait les Tommies, l'autre aimait les Teutons
Chacun, pour ses amis, tous les deux ils sont morts
Moi, qui n'aimais personne, eh bien ! je vis encore

et Mourir pour des idées (1972, en plein contexte post-soixante-huitard) :

Mourir pour des idées, l'idée est excellente
Moi j'ai failli mourir de ne l'avoir pas eue
Car tous ceux qui l'avaient, multitude accablante
En hurlant à la mort me sont tombés dessus

ou encore cet inédit chanté par Maxime le Forestier:

J'ai conspué Franco la fleur à la guitare
Durant pas mal d'années ; (2x)
Faut dire qu'entre nous deux, simple petit détail
Y avait les Pyrénées ! (2x) [...]
S'engager par le mot, trois couplets un refrain,
Par le biais du micro, (2x)
Ça s'fait sur une jambe et ça n'engage à rien,
Et peut rapporter gros. (2)


De droite ?

L'anar de droite déteste tout ce qui finit en "isme", à part peut-être l'individualisme. Sur le plan idéologique, « tout le travail historique de l'anarchisme de droite a [...] quelque chose d'une contre-offensive verbale, destinée à montrer que l'histoire démocratique française n'est plus qu'un enchaînement de crimes et de crapuleries. Le régime moderne ouvert par la révolution de 1789 est le triomphe du cuistre, de l'hypocrite et du nouveau riche, tendanciellement réunis en une seule personne ». Le film Les Visiteurs de Jean-Marie Poiré est l'actualisation de cette analyse d'aristocrate tombé de cheval que résume Jean Anouilh dans Pauvre Bitos (1958) : « On n'a jamais fait tant fortune que du jour où on s'est mis à s'occuper du peuple » (Jacouille devenu Jacquard reste avant tout un veule). Parmi les grotesques et les malfaisants, « les deux figures typiques des obsessions anarchistes de droite sont le snob de gauche [on dirait aujourd'hui gauche caviar ou bobo] et le robespierre [...] Le snob de gauche cumulait sur ses épaules la haine vouée au gros et la répulsion à l'égard du démocrate; le robespierre, lui, est plutôt un pauvre vertueux (pauvre con) doublé d'un intellectuel (sale con) ».

Le plus saisissant dans ce dégoût des valeurs officielles est sans doute dans le rejet du résistancialisme et de la libération assortie d'une épuration. Alors en prison, Arletty répondait à quelqu'un qui lui demandait comment elle se sentait : « pas très résistante ». Marcel Aymé, « ce grand méchant doux », dresse dans Uranus (1948) un tableau sans concession de l'hypocrisie morale de cette période.

Dans un article paru le 21 juillet 1984 dans Le Figaro magazine, intitulé « J'ai la mémoire en horreur... », Michel Audiard raconte le temps des femmes tondues :

« Mais revenons z'au jour de gloire ! Je conserve un souvenir assez particulier de la libération de mon quartier, souvenir lié à une image enténébrante : celle d'une fillette martyrisée le jour même de l'entrée de l'armée Patton dans Paris [...] Édentée, disloquée, le corps bleu, éclaté par endroits, le regard vitrifié dans une expression de cheval fou, la fillette avait été abandonnée en travers d'un tas de cailloux au carrefour du boulevard Edgar-Quinet et de la rue de la Gaîté, tout près d'où j'habitais alors. Il n'y avait plus personne autour d'elle, comme sur les places de village quand le cirque est parti.

Ce n'est que plus tard que nous avons appris, par les commerçants du coin, comment s'était passée la fiesta : un escadron de farouches résistants, frais du jour, à la coque, descendu des maquis de Barbès, avait surpris un feldwebel caché chez la jeune personne. Ils avaient - naturlicht ! - flingué le Chleu. Rien à redire. Après quoi, ils avaient férocement tatané la gamine avant de la tirer par les cheveux jusqu'à la petite place où ils l'avaient attachée au tronc d'un acacia. C'est là qu'ils l'avait tuée. Oh! pas méchant. Plutôt, voyez-vous à la rigolade, comme on dégringole des boîtes de conserve à la foire, à ceci près: au lieu des boules de son, ils balançaient des pavés », (Audiard par Audiard, éd. René Chateau, 1995).

L'inversion systématique de la mythologie dominante serait donc la principale caractéristique de ce cynique qu'est l'anar de droite (« tous les animaux sont égaux mais certains le sont plus que d'autres »). Ceux que Bernard Franck a appelés, dans un éclair de génie, les Hussards, derrière l'apparente désinvolture qu'ils opposent à l'engagement sartrien et à la littérature de laboratoire façon Nouveau roman (Houellebecq dit qu'un Robbe-Grillet c'est « franchement de la merde »), seraient en réalité des compagnons de route de l'extrême-droite et de toutes les idées ayant fait faillite, de la monarchie à l'Algérie française en passant par Vichy. Nimier, dans Le Hussard bleu (1950), choisit comme héros un milicien, Blondin dans Ma vie entre des lignes (1982) ou Jacques Laurent dans Histoire égoïste (1976) évoquent leurs sympathies de jeunesse pour l'Action française et le souvenir de Robert Brasillach. Passés de Je suis partout à Rivarol, loin d'être apolitiques, ils seraient au contraire d'une droite bien dure. Dont acte.

Dans un autre genre de littérature, le seul auteur de romans noirs franchement "de droite" (avec Albert Simonin ou Jean Laborde alias Ralf Vallet, auteur d’Adieu Poulet !), ADG, était d'ailleurs un chroniqueur de l'hebdomadaire Minute. À la différence de ses voisins de gauche comme Didier Daeninckx , Jean-Patrick Manchette ou Jean-Claude Izzo dont les salopards sont des salauds de droites, les pourritures de Pour Venger Pépère sont des beatniks.

Tout seul ?

« C'est un garçon sans importance collective, c'est tout juste un individu » écrit Céline dans L'Église et réitère 12 ans plus tard dans l’incipit de Mort à Crédit : « Nous voici encore seuls ». « Plus qu'une solitude subie, le comportement de l'anarchiste de droite impose l'idée d'une solitude choisie. C'est moins un homme seul qu'un solitaire ». Il n'est d'aucune tribu ni d'aucune communauté. Il n'attend rien des institutions. Jean Anouilh dans Les Poisson rouges explose :

« Est-ce qu'on ne peut pas lui foutre la paix, à l'homme et le laisser se débrouiller tout seul ? Il en crève, d'assurances sociales, votre homme. Il n'ose même plus faire un pet s'il n'est pas certain qu'il sera remboursé ! Il s'étiole à force d'être assuré de tout et perd sa vraie force - qui était immense ! C'était un des animaux les plus redoutables de la création. »

C'est dans le film policier à la française des années 70 que s'épanouit le plus cette figure du grand fauve trahi puis traqué par la société anonyme des imbéciles et des salauds. La scène d'entrée la plus familière serait une sortie de prison et le visage d'Alain Delon nous faisant comprendre que la vraie souricière est de ce côté-ci des murs. Les films de Jean-Pierre Melville (Le Samouraï, Le Cercle rouge), de José Giovanni (Dernier domicile connu) et bien sûr de Georges Lautner sur des dialogues de Michel Audiard en constituent l'archétype. Le message du film est clair : les pourris sont solidaires pour vous abattre et les autres sont des complices passifs. Pascal Ory accorde d'ailleurs une place de choix à un film qu'il considère comme l'idéal-type du nanar de droite, Mort d'un pourri (1977).

Tous des cons ?

C'est l'une des répliques les plus célèbres du cinéma français, extraite des Tontons flingueurs : « Les cons, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît ». Gabin disait quant à lui : « Moi, je divise l'humanité entre les cons et les pas cons. Tout le reste, c'est de la littérature ». « Les différentes qualités de cons se reconnaissent aux proportions variables des trois composantes caractéristiques: la médiocrité, la couardise et la malveillance ». Dans le genre métamorphose des cloportes, la scène la plus typique est sans doute dans La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara. Gabin y insulte deux bistrots quinquagénaires qui exploitent une jeune fille juive dans le Paris occupé :

« Cinquante ans chacun. Cinquante ans de connerie [...] Qu'est-ce que vous faites sur Terre tous les deux ? Vous n'avez pas honte d'exister ? [il jouit de leur silence estomaqué et conclut par un légendaire] Salauds de pauvres ! »

Céline n'a pas plus de considération pour les prolétaires, « ce sont des bourgeois qui ont échoué ». Quant à Frédéric Dard, il laisse au moins San Antonio donner un coup de chapeau aux idéalistes dans Les clés du pouvoir sont dans la boîte à gants : « La grandeur de la gauche, c'est de vouloir sauver les médiocres ; sa faiblesse, c'est qu'il y en a trop ! » mais écrit aussi que « le pauvre con subit et admire le sale con. C'est lui le peuple ! »

Tous pourris ?

Dans Le Cercle rouge de Melville (1970), l'inspecteur général des services énonce cette pourriture intrinsèque : « Les hommes sont coupables. Ils viennent au monde innocents, mais ça ne dure pas [...] Ne l'oubliez jamais : tous coupables ». Le film démontre ce postulat et conclut à l'adresse du commissaire joué par Bourvil, désormais convaincu, « Tous les hommes, monsieur Mattei ». La pire engeance de pourri reste le politicien. Son astuce (dont l'unique but est le fric) utilise comme tremplin la bêtise des foules. Le pire du pire est l'énarque, synthèse du premier de la classe (quand l'anar de droite a osé provoquer sa famille par une indécrottable nullité scolaire) et du politicien. Bref, l'abomination. « La corruption me dégoûte, mais la vertu me donne le frisson » explique Xav (Delon) dans Mort d'un pourri.

Un homme, un vrai ?

Dans les œuvres anarchistes de droite, les femmes n'existent que par rapport au mec. Un héros de José Giovanni, dans Les Aventuriers (1974), croise un couple ; la femme est plus petite que l'homme. Commentaire : « les proportions étaient bonnes ». Les femmes ne semblent y comprendre que la manière forte (« touche pas au grisbi salope ! »). Dans Les Valseuses de Bertrand Blier, la libération sexuelle est une sorte de reprise individuelle en matière de sexe. Dewaere et Depardieu ne respectent pas plus la femme que la famille, la police ou la SNCF. C'est un tout.

Le culte de l'amitié virile avec son code de l'honneur et souvent l'alcool comme médiateur (Un Singe en hiver ou la scène la plus mythique des Tontons flingueurs) est une valeur et un art de vivre. Le rapport qui s'établit est souvent un type de rapport père-fils. Le couple vieux-jeune truand ou vieux-jeune flic est une figure récurrente (Gabin-Belmondo, Ventura-Belmondo,Montand-Depardieu, Ventura-Dewaere...).

Comment reconnaître un anarchiste de droite ?

Il a lu les Pieds Nickelés à 10 ans, Arsène Lupin à 13 et Céline à 17. Pascal Ory conclut qu'ils sont bien agréables à lire et fort insupportables à vivre et avoue qu'il aime aussi ricaner avec Jean Yanne et vomir avec Céline. Je dirais quant à moi que cette sensibilité politique (?) représente le non-conformisme dont la liberté critique a besoin et le talent dont les émotions se nourrissent pour mieux nous soulager. Avec eux, on ne perd pas son temps.

• (Source effacée)

► Où sont passés les anarchistes de droite ?

Ils se méfiaient des slogans et des drapeaux. Ils se moquaient de tout et surtout d'eux-mêmes. Qui, mieux qu'eux, aurait commenté la farce élyséenne ? Avis de recherche : on demande la relève d'Audiard et de Blondin. Il y a urgence : quand la droite est morose, la France s'ennuie.

La droite a-t-elle perdu le sens de l'humour ? Si elle sait encore être déplaisante, si elle peut toujours être consternante, tout se passe comme si elle avait renoncé à être drôle. Le MRP et l'UDR de jadis ne ressemblaient certes pas à des laboratoires de farces et attrapes ; et ni Georges Bidault ni Michel Debré ne faisaient figure de gais lurons. Mais on trouvait encore, dans le métro, les bistrots, les journaux, des gens qui n'étaient pas de gauche et savaient rester de bonne humeur. Ce temps semble avoir pris fin, comme si la droite d'élégance et de fantaisie, la droite anar d'Antoine Blondin s'était éteinte, victime des profits en Bourse et des taxes sur les alcools.

On serait surpris aujourd'hui par la liberté de Michel Audiard, son théoricien définitif : « Je suis toujours attiré par la déconnante, et la droite déconne. Les hurluberlus, les mabouls, on ne les trouve qu'à droite. La droite est branque, il ne faut jamais l'oublier. À gauche, c'est du sérieux. Ils pensent ce qu'ils disent et, c'est le moins qu'on puisse dire, ils ne sont pas très indulgents avec les idées des autres. Je n'ai jamais entendu Marcel Aymé porter des jugements sur le reste de l'humanité, ni demander des sanctions ou des châtiments ».

Tracer leur portrait-robot ? Mission impossible

Il n'y a plus un Albert Simonin, un Pascal Jardin, un Jacques Perret, pour réhabiliter la langue de La Bruyère dans les caboulots, parler du Bon Dieu aux libres penseurs, juger du funeste présent à la lumière du bon vieux temps. Geneviève Dormann, Jean Yanne et Claude Chabrol mènent certes, chacun à sa manière, une résistance héroïque et désespérée. Mais la relève se fait attendre. Les anarchistes de droite sont une espèce en voie de disparition. Ils étaient pourtant les héritiers d'une tradition qu'il ne faut pas hésiter à faire remonter jusqu'à Noé, parti seul avec sa famille et quelques couples d'animaux sur une arche mythique avec le projet de recommencer l'humanité lorsque viendraient des jours meilleurs. Noé, qui se réservait un contact direct avec l'Éternel, finit d'ailleurs ivre et nu dans sa vigne. Après lui, tous les anarchistes de droite cultivèrent ce rêve d'une tribu capable de faire bande à part sur les eaux du déluge, tous cherchèrent l'ivresse pour tutoyer les anges.

L'anarchiste de droite est d'autant plus difficile à reconnaître qu'il ne se définit pas comme tel. Anarchiste ? Il se moque de tout, à commencer par lui-même. De droite ? Rien ne l'agace autant que les snobs, les bourgeois, les intellectuels de gauche. Non que leurs chimères soient odieuses, mais elles sont fatigantes. « La grandeur de la gauche, commente San Antonio, c'est de vouloir sauver les médiocres. Sa faiblesse, c'est qu'il y en a trop ! » Il arrive parfois qu'on confonde l'anarchiste de droite avec les anarchistes chrétiens - Bloy, Péguy, Bernanos - ou avec les misanthropes sublimes - Léautaud, Montherlant, Cioran. Son je-m'en-foutisme et son solide fond anarcho-communautaire dissipent aussitôt le malentendu.

Ne l'appelez jamais anarchiste de droite, il se mettrait en colère. Méfiant envers l'engagement, les slogans, les drapeaux, il aurait l'impression de s'enrôler dans un parti. Malgré son goût avéré pour les bouchons, l'argomuche et les copains, on n'arrivera jamais à en établir un portrait-robot. De Barbey d'Aurevilly à Philippe Muray, d'Arletty à Bernadette Lafont en passant par Léon Daudet, Dominique de Roux et Pierre Desproges, l'anarchiste de droite est un songe, une légende, un mirage. Ce n'est pas un hasard si on en a souvent identifié parmi les personnages de fiction : l'illustre Gaudissart, le capitaine Fracasse, Arsène Lupin, les Pieds nickelés, Fantômas, Achille Talon, l'inspecteur Harry. Ceux-là n'ont pas à justifier leurs préférences auprès des agents de la circulation idéologique. Les autres sont obligés de lever les yeux au ciel à la manière de Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs pour n'avoir pas à répondre de leur nostalgie des grand-messes à fanfare - « Sans le latin, sans le latin, la messe elle nous emmerde... » (Brassens) -, de leur passion de l'histoire de France et de leur prédilection pour les causes perdues. Car, on l'aura compris, ils chérissent Waterloo pour le mot de Cambronne, Camerone pour son héroïsme ensoleillé et Diên Bien Phu pour ses collines aux prénoms de demoiselles.

Entre le couscous et McDo, leur choix est fait

Des méfiants ont cru reconnaître des anarchistes de droite dans les parades patriotiques organisées par les beaufs tricolores. Ils leur ont prêté de vilaines pensées, les ont accusés d'être les agents doubles de l'immonde. Pascal Ory s'employa même à le démontrer dans l'Anarchisme de droite ou du mépris considéré comme une morale, le tout assorti de réflexions plus générales (Grasset, 1985), un essai brillant et de mauvaise foi. N'en déplaise à cet éminent professeur, ni Marcel Aymé ni le capitaine Haddock n'auraient pris leur carte au Front national. L'anar de droite, qui, des versions latines, a surtout retenu les leçons sur l'art militaire de César, aime trop la stratégie pour risquer de se tromper d'ennemi. Il sait distinguer un couscous préparé par un Kabyle, avec lequel il aime redéfinir la géopolitique méditerranéenne sur un bout de nappe, des hamburgers servis par des étudiants exploités par une firme américaine. Entre le boulaouane et le Coca-Cola, son choix est fait. C'est quand même Marcel Aymé qui baptisa un de ses personnages Abd el-Martin !

Ils réconcilient contre eux droite morale et gauche pragmatique

Inutile de fouiller dans les recoins sombres de notre histoire. L'anar de droite n'a rien à cacher. Avec Uranus, un roman d'Aymé mettant au jour l'ambiguïté de la Libération, il instruisit son procès Papon dès 1948. À l'époque, ça embarrassait encore beaucoup de monde. Auparavant, Alphonse Boudard, José Giovanni, Jacques Perret, René Fallet et Auguste Le Breton ne s'étaient pas privés de profiter des « vacances de la vie » que leur offrait le maquis. Question de style : le vert-de-gris leur déplaisait. « C'est incroyable qu'ils aient pu gagner la guerre, chez nous, avec une couleur pareille, s'étonnait Jacques Perret. Peut-être que chez eux la nature en a pris l'habitude, mais, ici, partout ce vert postiche fait tache ». Un cœur chouan brodé sur sa vareuse, un tromblon à l'épaule, Perret entra donc en Résistance en sifflotant une chanson royaliste accompagné de « quelque ombre choisie comme Pharamond, Charette, Louis le Gros ou Gaston de Foix», comme il le raconte dans Bande à part. En exergue de son roman les Combattants du petit bonheur, Alphonse Boudard a reproduit un mot de Giono qui résume l'état d'esprit de ces drôles de maquisards : « Il y a six mois, je me serais fait tuer pour mes idées; aujourd'hui, si je me fais tuer, ce sera pour mon plaisir ».

Cette philosophie ne peut que déplaire aux vertueux et aux réalistes de tous les temps. Pour son plus grand malheur, l'anarchiste de droite réconcilie contre lui la droite pragmatique et la gauche morale, les lecteurs du Nouvel Économiste et ceux de Charlie Hebdo. Il a ainsi fallu que Michel Audiard soit mort pour qu'on reconnaisse son talent. Encore est-ce prudemment : beaucoup de ses livres (le Terminus des prétentieux, Vive la France), dont la cote flambe chez les bouquinistes, ne sont toujours pas réédités.

L'anarchiste de droite n'occupe pas une position facile. Les uns lui reprochent d'être plus de droite qu'anarchiste ; les autres d'être plus anarchiste que de droite. Dans le fond, lui-même ne sait pas trop où il se situe. Ses choix électoraux sont confus. « La dernière fois que j'ai voté, assurait Anouilh, c'était à l'élection d'Hugues Capet ». Habituellement, il aime sa patrie : « C'est tout de même une chose qui compte de se sentir en accord avec le sol où on est accroché», confie un personnage d'Uranus. Mais son patriotisme a des limites. Léon Daudet, à qui des jurés du Goncourt reprochaient de défendre l'antimilitariste Céline en 1932, l'établit clairement : « La patrie, je lui dis merde quand il s'agit de littérature ! » L'anar de droite se paie tous les luxes, y compris celui d'être de gauche, comme Roger Vailland, ou d'être misogyne, comme Geneviève Dormann. On le dit antigaulliste, ignorant son cousinage avec l'anarchiste légitimiste de Gaulle. Audiard, Perret et Blondin ne portèrent certes jamais le « Grand Rantanplan » dans leur cœur. En mai 1968, ils furent même ravis de voir la chienlit déferler sur le quartier général.

Mais il est tout aussi vrai qu'on trouve parmi les héros de la France libre quelques belles gueules d'anars de droite, aristos décalés, aventuriers mélancoliques et flibustiers d'un nouveau genre. Ainsi, le capitaine de vaisseau Jacquelin de la Porte-des Vaux, ami de Georges Bernanos, qui hissa le drapeau noir sur le bâtiment qu'il commandait en mer du Nord lorsqu'il apprit l'armistice de juin 1940 et qui continua le combat pendant plusieurs semaines avant de rejoindre Londres. Ainsi, le capitaine Raymond Dronne, entré dans Paris, en tête de la 2e DB le 24 août 1944 avec, peint sur le pare-brise de sa jeep, le seul credo anarchiste de droite : « Mort aux cons ! » Ces deux-là seraient probablement surpris, s'ils revenaient aujourd'hui, de voir à quoi sont désormais employées les croix de Lorraine.

C'est pourtant des individus de cette espèce qu'il faudrait pour redonner du piment à la vie. Des enfants d'Alexandre Dumas, de Pierre Mac Orlan, de Léo Malet feraient le plus grand bien au roman. Aux chevau-légers de la droite bourgeoise, aux Morand pour midinettes, ils apprendraient des gros mots, des cochonneries, des idées dangereuses. Aux enfants des Sex Pistols ils donneraient des leçons de grammaire et d'histoire de France. Aux partisans de la taille-douce ils enseigneraient la manière noire. À tous, ils feraient faire une cure de déconnante, de Rabelais et de méchanceté.

Que devient le polar depuis qu'on y est devenu sérieux et moral ? Qu'est-ce qui reste de la Série noire sans Simonin, Bastiani, Le Breton et ADG ? Qu'on prenne une nouveauté au hasard, qu'on relise en parallèle Touchez pas au grisbi, ce chef-d'œuvre de poésie, de drôlerie et d'impertinence. La comparaison est cruelle.

La vertu de la gouaille anarchiste de droite était de réconcilier le populo et l'aristo. Au cinéma, l'effet était garanti. La Traversée de Paris, c'est Molière à l'heure du marché noir; Le Président, Machiavel en argot; Un singe en hiver, Rimbaud au bistrot. Dans Les Tontons flingueurs, la jactance du café du Commerce fusionne avec la langue du XVIIe siècle. « On ne devrait jamais quitter Montauban », lâche Ventura, qui cause soudain comme La Rochefoucauld. Il n'est d'ailleurs pas anodin que le trio Lautner-Simonin-Audiard ait écrit le scénario au Trianon Palace à Versailles. Gavroche chez le Roi-Soleil ! Une ironie que le jeune cinéma français rasoir et minimaliste d'aujourd'hui est incapable d'assumer : les intellos de gauche n'aiment ni les bistrots ni les châteaux.

Ne parlons pas de l'art du décalage, du comique de situation, de la comédie de caractères, autres spécialités anarchistes de droite. Elles sont désormais suspectes. Lorsque Jean Gabin s'écrie « Salauds de pauvres ! » dans la Traversée de Paris, lorsque Jean Yanne proclame cyniquement « Moi y'en a vouloir des sous », la férocité de leur humour possède une vertu sociale. Elle fait tomber le masque des cagots, des hypocrites, des nouveaux riches toujours habiles à grimer leur cupidité en munificence, leur libéralisme en libéralité.

Où se cachent les descendants de Bibi Fricotin ?

On rêve de voir un Marcel Aymé raconter la comédie qui se joue en ce moment entre Saint-Germain-des-Prés et Pristina, d'un Michel Audiard pour en écrire les dialogues. Il faudrait un second Jean Yanne pour adapter au cinéma la présente farce élyséenne, imaginer le Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil du RPR. Où sont les enfants de Melville, Autant-Lara et Vemeuil ? Où se cachent les descendants de Gaudissart, Bibi Fricotin et Arsène Lupin ? La France s'ennuie. Elle aurait tant besoin de nouveaux Galtier-Boissière pour présenter le Journal de 20 heures, de nouveaux Bruant pour égayer les talk-shows, de nouveaux Spaggiari pour percer les coffres-forts. On demande des anarchistes de droite !


• Sébastien Lapaque, Marianne, lundi 26 Juillet 1999.
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