Henri Vaugeois

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Henri Vaugeois (1864-1916) est un militant royaliste français, cofondateur de l'Action française en 1898.

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Biographie

Henri Vaugeois naît le 25 avril 1864 à L’Aigle, dans le département de l’Orne. Son père est professeur à la Faculté de Droit de Caen, et lit la Revue des Deux Mondes, libérale et modérée. La famille de sa mère puise ses idées dans la lecture du Correspondant, le grand journal catholique libéral.

Ses ascendants paternels se partagent entre tradition et révolution. L’un d’eux fut aumônier dans l’armée de Condé, contre-révolutionnaire, cependant qu’un autre siégea à la Convention, parmi les Montagnards, et vota la mort de Louis XVI en janvier 1793.

Un jeune philosophe kantien et républicain

Cette ascendance bigarrée prédisposait notre homme à devenir un bourgeois conservateur, conciliant les contraires, ennemi des excès, ce que Bergson appellera, plus tard, en se définissant lui-même, « un modéré par habitude, un libéral par instinct ». Vaugeois semblait destiné à devenir un professeur appliqué et assez terne, ouvert, mais fidèle aux traditions et respectueux de l’ordre établi. Et, puisqu’il se destinait à des études de philosophie, tout un chacun inclinait à pressentir en lui un disciple de Cousin, de Caro, de Vacherot ou de Jules Simon. Il n’en fut rien.

Question de génération d’abord. Durant la prime jeunesse de Vaugeois, la mode philosophique est au kantisme, accommodé à la sauce républicaine, au néo-criticisme de Renouvier, au déterminisme physiologique et associationniste de Taine, au positivisme, tous courants éloignés du spiritualisme de la première moitié du XIXe siècle. Happé par cette ambiance intellectuelle, le jeune Vaugeois se sent l’âme d’un républicain kantien, libéral, sereinement démocrate.

Un enseigant rebelle et sans vocation

Question de tempérament et de caractère, ensuite. Ce jeune homme est indépendant, fougueux, rebelle. Aussi, il ne parvient pas à se plier aux us et coutumes académiques. Il se présente comme une forte tête, au tempérament coléreux. Bachelier au terme de ses études au lycée de Caen (1884), il entre au collège, où il exerce une activité de ce que l’on appellerait aujourd’hui « maître auxiliaire », tout en préparant le concours d’entrée à l’École nor- male supérieure, auquel il est recalé en 1886. Répétiteur au lycée de Caen (1886-1887), il obtient un congé sans traitement (1887-1889) qui lui permet de préparer les examens de la licence de philosophie, auxquels il est reçu. Répétiteur au lycée Janson-de-Sailly, il bénéficie d’un nouveau congé, cette fois comme candidat boursier au concours d’agrégation (1889-1892). Recalé dès les épreuves écrites en 1889, il sera admissible en 1890 et 1892, mais échouera aux oraux de ces deux sessions. Par ailleurs, Vaugeois déplaît aux élèves, entretient des rapports tendus avec ses collègues, et est donc mal noté.

Découragé, il renoncera à l’agrégation (il y aura échoué six fois), et se contentera de son activité de professeur auxiliaire, autrement dit d’une situation peu gratifiante. Répétiteur au collège Sainte-Barbe (1892-1893), il est nommé, en 1893, professeur auxiliaire d’histoire-géographie et de philosophie au collège de Coulommiers, en Seine- et-Marne. Il se désintéressera de son métier, négligera la préparation de ses leçons, expédiera la correction des copies de ses ouailles, multipliera las absences et congés d’ordre médical. Du reste, il vivra plus souvent à Paris qu’à Coulommiers.

Le défenseur d'une éthique républicaine exigeante

Car Vaugeois, s’il a fait une croix sur sa carrière universitaire, n’a pas renoncé, loin de là, à son activité intellectuelle. À Paris, il assiste à des conférences, fréquente les milieux littéraires, et fait la connaissance de jeunes auteurs, et même de notables politiques, comme Camille Krantz, député des Vosges, et il parvient ainsi à se faire entrouvrir les portes de l’influente Revue politique et littéraire (la Revue bleue), où, en fin 1896, il fait paraître une article critique sur « L’éducation philosophique des Français ». À cette époque, Vaugeois n’est pas encore nationaliste. Comme beaucoup de jeunes intellectuels de sa génération, il subit l’influence de Kant (devenu le maître à penser des républicains), de Rousseau, de Hegel, et, dans une moindre mesure, de Marx et d’Antonio Labriola. Il est un républicain convaincu, habité par le sens du devoir, en même temps que profondément attaché aux libertés de conscience et de pensée, ainsi qu’à la laïcité de l’État. Il est spiritualiste, à la façon des kantiens français de l’époque, c’est-à-dire empreint d’un scepticisme assez proche de l’athéisme. Il subit alors l’ascendant de son ami Paul Desjardins, normalien, agrégé des lettres, lui aussi républicain et kantien, et qui vient de fonder une Union pour l’action morale, visant au regroupement de tous les esprits justes et droits, croyants ou non, et de toutes les bonnes volontés, pour édifier une république sans exclusive étayée sur une éthique exigeante. Henri Vaugeois adhère à cette Union, et en devient bientôt le secrétaire général du comité directeur. Il se veut alors de gauche, et déclare : « Je suis radical-socialiste ; je deviendrai peut-être socialiste révolutionnaire ». De fait, il n’est pas interdit d’imaginer Vaugeois devenu une figure du radicalisme, aux côtés de Camille Pelletan, duquel le rapprochait une certaine ressemblance physique, et une similitude de comportement, fait de brusquerie et de coups de colère. Il se flatte alors de compter, parmi ses ascendants, un conventionnel régicide.

Le républicain nationaliste

Mais il va connaître une évolution inattendue, qui n’est pas sans évoquer celle d’un Rochefort, d’un Vallès ou de maints autres hommes de la gauche de l’époque. Il va de- venir nationaliste. Cependant, au rebours des exemples que nous venons de citer, ce ne sont pas la main- mise de la bourgeoisie sur la République, le spectacle de la misère du peuple, la subsistance des inégalités sociales les plus criantes sous la proclamation solennelle de l’égalité démocratique, la succession des scandales fi- nanciers, qui vont pousser notre homme sur la voie du nationalisme indigné. Le temps du boulangisme, qui avait drainé à lui le mécontentement populaire, est révolu, et Vaugeois n’est pas de la génération de Rochefort ou de Déroulède. Les raisons de son opposition croissante au régime sont, chez lui, exclusivement morales, et non sociales. Le motif de son différend croissant d’avec la République tient à l’éclatement de l’Affaire Dreyfus. Aux yeux de Vaugeois, la République est une entité spirituelle qui repose sur le peuple conçu comme une totalité fondant en elle et sublimant les diverses classes sociales, et l’armée, qui est le symbole de cette union fraternelle, le creuset de sa gloire, et le garant de sa sécurité. Atteindre l’armée en la soupçonnant d’une injustice, c’est frapper la patrie à la fois au cœur, au cerveau et dans ses membres, et c’est aussi tuer son âme. Et, c’est, par là même, tuer la République. Vaugeois a, de celle-ci, une représentation idéale, abstraite, qui ne souffre pas qu’elle puisse être entaillée par la prise en considération du cas d’un individu particulier, en l’espèce celui de Dreyfus. L’éthique kantienne, dont se réclamait Vaugeois, pouvait mener à une telle prise de position, antidreyfusarde. Rappelons que Kant lui-même refusa de condamner les crimes commis par les révolutionnaires au nom de ce qui, à ses yeux, était l’essentiel, à savoir l’édification d’une république fondée sur la morale et une idée supérieure du droit et du devoir. En cela, l’antidreyfusisme de Vaugeois diffère de celui d’un Barrès, d’un Rochefort, d’un Jules Lemaître, ou d’un Maurras.

Il ne procède pas de la réaction contre une morale abstraite, mais, au contraire, de cette morale même. De ce fait, Vaugeois prend le contrepied d’un Julien Benda, d’un Paul Desjardins, d’un Lucien Herr, eux aussi nourris d’éthique kantienne, et qui, au nom de cette dernière, prennent la défense de l’officier condamné. Selon ces hommes, la loi morale et le respect du droit, fondements mêmes de la république, imposent de ne pas laisser commettre ce qu’ils estiment être une injustice personnelle, fût-ce au prix de la paix publique. Si la république commet ou laisse commettre selon eux une injustice, elle se récuse elle-même. Vaugeois, lui, tout au contraire, pense que l’éthique républicaine se pervertit, s’altère, et perd sa transcendance et sa dimension spirituelle en s’attachant à une cause individuelle contestable qui la corrompt en la rabaissant au rang d’un engagement partisan, lequel, comme tel, est contestable et donc dépourvu de valeur universelle.

Vaugeois devient donc un antidreyfusard républicain et kantien, qui rejoint le camp des républicains populistes et hostiles aux grands principes philosophiques abstraits dont se réclament leurs adversaires, intellectuels et hommes politiques, attachés au régime de la IIIe République. En cela, il apparaît comme un antidreyfusard atypique, inconditionnellement républicain et kantien, quand, dans leur grande majorité, les opposants à la révision du procès Dreyfus, se présentent, eux, comme des républicains cocardiers, hostiles à un régime étayé sur des principes abstraits et fumeux. Mais il n’est pas seul de son espèce. Au sein de l’Union pour l’action morale, il trouve, à ses côtés, le jeune Maurice Pujo (1872-1955), de huit ans son cadet, brillant journaliste, féru de littérature, de philosophie et de musique allemandes. Les deux hommes sont isolés au sein de l’association. Vaugeois en tire les conséquences : en novembre 1897, quand il constate que Desjardins, qui était devenu son mentor, est gagné à la cause de la révision, il quitte l’Union, entraînant Pujo à sa suite.

Les compères bénéficient de certains soutiens non négligeables. Le principal est sans doute celui de Godefroy Cavaignac, ministre de la Guerre, républicain convaincu et des plus ardents, mais profondément patriote, voire nationaliste, et hostile à la révision du procès de Dreyfus, et pour qui Vaugeois éprouve une très profonde estime.

Du nationalisme républicain au nationalisme monarchiste

A ce moment-là, Vaugeois est passé clairement dans le camp des nationalistes, hostiles sinon à toute forme de république, du moins au régime de la IIIe République, et exigeant l’instauration d’un pouvoir républicain plébiscitaire et non parlementaire. Mais sa position, parmi les nationalistes, a quelque chose d’ambigu. Alors que ces derniers sont en général prêts à tout pour assurer la victoire d’une cause qu’ils estiment sainte et supérieure à tout, Vaugeois, lui, refuse un tel point de vue et pense que tous les moyens ne sont pas bons, ni tous les coups permis.

C’est qu’il reste attaché aux valeurs et principes sous-tendant selon lui la morale républicaine, alors que les nationalistes, eux, les dénoncent comme vains, faux, et dangereux dans leur erreur même. Eux sont attachés au culte de la terre et des morts, au respect inconditionnel du passé national, aux traditions, à l’honneur, à la grandeur et à la sécurité de la nation, donc à l’infaillibilité morale de l’armée, chargée de la sauvegarde de cette dernière. En somme, tandis qu’ils sont nationalistes avant tout, et ensuite seulement républicains (et à condition que la République soit autoritaire et plébiscitaire), Vaugeois, lui, reste primordialement un républicain pénétré de l’éthique de la IIIe République, kantienne et renouviériste, tout en accordant la priorité à l’amour de la patrie. Il n’est pas un simple nationaliste, mais un républicain nationaliste. Il refuse la république des Clemenceau, des Scheurer-Kestner, des Trarieux, des Zola, des Victor Basch, des Lucien Herr, mais il ne rompt pas avec celle des Félix Faure, des Méline, des Dupuy, des Cavaignac. Il reste fidèle à l’idéal d’une république hautement morale. Vaugeois n’exclut pas que Dreyfus puisse se révéler finalement innocent. Mais il est révolté par l’attitude des révisionnistes qui, selon lui, ne sont pas mus par le souci de la justice, mais par la perversion qu’ils font subir à celle-ci et aux valeurs et principes républicains en les érigeant en des absolus totalement coupés de la nation, supérieurs à elle, et susceptibles d’être utilisés contre elle et contre l’armée qui en assure la défense. À son esprit, les valeurs républicaines sont inséparables de la nation elle-même. Ce sont elles qui l’animent, lui donnent vie et sens, et lui attribuent une mission historique ; tandis que les nationalistes à la Déroulède ou à la Barrès voient en la nation une entité de type religieux, et aussi charnel, symbolisée par le sol, le sang et les morts. Henri Vaugeois est un nationaliste laïque, quand ils sont des nationalistes mystiques.

Avec son ami Maurice Pujo, auquel l’apparente une totale identité de vues, il fonde, le 8 avril 1898, un « Comité d’Action française », afin de combattre les dreyfusards et d’épurer l’idéal républicain de ses dérives humanitaristes et individualistes et de l’idéologie des droits de l’homme qui commence à se faire jour. Les deux compères reçoivent le soutien enthousiaste de deux jeunes professeurs dotés d’une forte personnalité, Louis Dausset, agrégé des lettres, et Gabriel Syveton, agrégé d’histoire, qui vont devenir des hérauts — le second surtout — du nationalisme. Le 19 décembre 1898, Pujo fait paraître, dans le journal L’Éclair, un article intitulé « Action française », fustigeant le dogme dreyfusard des droits de l’homme. Simultanément, Vaugeois participe, aux côtés de Dausset et Syveton, à la fondation de la Ligue de la Patrie française, dont il devient le secrétaire général. Très vite, il se montre déçu par cette ligue, vite peuplée d’universitaires et d’académiciens timorés. Il annonce alors, le 20 juin 1899, au cours d’une réunion publique, le lancement d’un nouveau mouvement appelé « Action française ». Dans sa conférence, il dénonce les trois éléments qui corrompent la république : l’esprit libre-penseur et maçonnique, l’esprit protestant et sa liberté de conscience et d’interprétation, et l’esprit juif, étranger à la culture française. Le 10 juillet, toujours avec Pujo, et grâce à l’appui financier de François de Mahy, ancien ministre, il sort le premier numéro de sa revue L’Action française, avec sa couverture grise[1], et de parution bimensuelle.

Quoique réactionnaire (un article de juillet 1899 s’intitule « Réaction d’abord »), la revue reste républicaine. Mais elle est patriote. Elle entend édifier une république nationaliste : « Nous travaillerons à rendre à notre république figure et vie françaises », écrit Vaugeois[2]. À cette date, notre homme est encore loin du nationalisme de la terre et des morts de Déroulède et Barrès, et tout aussi éloigné du projet monarchiste de Maurras. Ce dernier a fait la connaissance de Vaugeois et de ses amis au café Voltaire, où ils se réunissent, et n’a guère goûté leurs idées. Il ne comprend pas ces hommes qui entendent demeurer fidèles à des valeurs et principes incompatibles, selon lui, avec le nationalisme. Il n’a d’ailleurs pas tort. Car, de fait, dans le camp des républicains convaincus, ce sont bien les principes humanistes, universalistes, les droits de l’homme, le culte du Droit et de la Justice érigés en impératifs catégoriques, les valeurs dreyfusardes, qui l’emportent et finissent par faire l’unanimité. Dans le camp nationaliste, seul Barrès et les vieux briscards tels Rochefort et Déroulède restent républicains, mais alors en devenant étrangers aux valeurs républicaines. Des hommes comme Jules Lemaître et Syveton, et même Cavaignac, pourtant d’illustre ascendance républicaine, en tirent les conséquences, et glissent vers l’opposition au régime. Vaugeois ne va pas tarder à leur emboîter le pas, malgré sa formation intellectuelle kantienne et républicaine.

C’est la logique qui lui impose cette évolution, laquelle s’impose à lui beaucoup plus qu’il ne la choisit. En effet, dès lors que les valeurs républicaines sont devenues le credo d’une idéologie qui place l’Homme au-dessus de tout, subordonne toute action politique au respect du Droit et de la Justice, posés comme des absolus, relègue à l’arrière-plan l’intérêt de la nation, et imposent un régime libéral et démocratique sans contrepoids au suffrage universel, Vaugeois n’a plus sa place dans le camp républicain, et ne peut que se joindre à celui de ses adversaires nationalistes. Ce qu’il va faire. À partir du second semestre 1899, il multiplie, dans L’Action française, les déclarations de rupture d’avec la république. « La république trahit la France », écrit-il, le 1er septembre. Puis : « Notre idéal est non point anarchiste, mais monarchiste » (15 septembre). Son article du 15 décembre porte ce titre significatif : « Vers un chef ». Et, à partir du 1er octobre de la même année, il accepte la parution de la série des Monod de Maurras, charge acerbe contre cette grande famille d’intellectuels protestants et républicains. Vaugeois assume, en effet, les fonctions de directeur et rédacteur en chef de L’Action française. Le 15 mars 1901, il rejette, dans ce journal, la République, jugée par lui « inévitablement protestante et suisse ». Le 12 juin, dans une conférence, il lance : « J’ai envisagé et j’envisage chaque jour avec plus de confiance, de satisfaction d’esprit, l’hypothèse d’un ordre français qui serait simplement l’ancien, l’ordre monarchique »[3]. Mais, à la différence de Maurras, qui croit facile de les balayer, il a une claire conscience de l’importance des obstacles à une restauration monarchique. Il ajoute, en effet : « Les obstacles sont énormes, et ces obstacles, ils sont d’abord en nous-mêmes, dans notre esprit, dans notre culture, dans notre civilisation, dans notre éducation, dans la sensibilité qui, maintenant, caractérise les hommes de ce pays-ci. »[4] Ce propos donne à réfléchir. Vaugeois y manifeste une lucidité sans faille. Il prend la mesure de l’extrême difficulté inhérente à une entreprise de restauration monarchique dans une nation qui a jeté bas l’Ancien Régime, a renié son passé monarchique et l’œuvre de tous nos souverains, a humilié et décapité son roi, s’est refondée sur les valeurs et principes de la Révolution française, elle-même fruit des loges maçonniques et des idées “philosophiques” du XVIIIe, irréligieuses et antimonarchiques, et est désormais imbibée jusqu’au fond de l’âme des principes démocratiques par l’école ferryste et la classe politique au pouvoir. De tous les responsables de l’Action française, il est très certainement celui qui a le plus justement évalué l’ampleur du défi incroyable consistant à restaurer la monarchie en un tel peuple. À tel point qu’on peut se demander s’il a vraiment cru possible, même à long terme, une telle restauration. Il était avant tout, de par sa formation intellectuelle, un rationaliste absolu, d’une clairvoyance parfaite, ne s’abandonnant pas aux rêveries romantiques et aux chimères idéologiques, non plus qu’aux passions et à l’enthousiasme partisan. Est-il donc parvenu à croire que le retour de la monarchie était raisonnablement envisageable en dépit des formidables obstacles qu’il évoquait ? Ce n’est pas impossible, mais c’est moins certain dans son cas que dans celui d’un Pujo, d’un Maurras, d’un Montesquiou ou d’un Dimier. Néanmoins, à n’en pas douter, il a considéré la monarchie comme la seule chance de salut pour la France et comme le seul régime adéquat à notre nation, et a jugé que la république menait notre pays à l’abîme. Ce en quoi il avait parfaitement raison.

Pour terminer, Vaugeois finira par se départir de la morale kantienne, dont il stigmatisera le rôle de substrat de la République (La morale de Kant dans l’Université de France, 1916). Et il relatera son cheminement politique dans un livre posthume, La fin de l’erreur française. Du nationalisme républicain au nationalisme intégral (1928). Il fallait à Vaugeois une rencontre avec le prétendant, qui put parachever sa conversion. Cette rencontre se produira en octobre 1901, quand il sera reçu à Karlsruhe par Philippe d’Orléans, un prince au tempérament plutôt combatif, qui, par là, le séduira. Il dira de lui : « Le roi de France est rayonnant de cette sagesse que nous voulons. »[5] Vaugeois aura alors trouvé son prince, et une raison de plus d’être royaliste.

Directeur de la Revue d'action française et homme lige de Maurras

Maurras a exercé une influence déterminante dans la conversion de Vaugeois au monarchisme. Il a d’ailleurs converti à cette cause Pujo et tout le groupe de l’Action française, durant l’année 1899. C’est lui, désormais, qui fait figure de chef et maître à penser du groupe. Vaugeois, lui, dirige, en tant que directeur et rédacteur en chef, la Revue d’Action française, bimensuelle et installée au premier étage du Café de Flore. Cette activité s’est d’ailleurs substituée à celle d’enseignant, au plan professionnel. Car les rapports de Vaugeois avec sa hiérarchie n’ont cessé de se détériorer. Il néglige totalement son métier, et multiplie les absences injustifiées. Le ministère se fâche, le mute au collège de Vire (Calvados), puis d’Ambert (Puy-de-Dôme).Enfin, devant ses refus de rejoindre ces postes, il le révoque (1er décembre 1899). Maurras s’impose comme le véritable chef de l’Action française. En 1905, il fonde la Ligue d’Action française. En mars 1908, il fonde le quotidien L’Action française, avec Daudet et Bainville. Vaugeois compte parmi les membres fondateurs du nouveau journal, et en devient un des co-directeurs avec Maurras lui-même, puis Pujo et Daudet. Il en restera un contributeur important, mais passera tout de même au second plan. En 1908, il fera cinq jours à la Santé pour outrage à magistrat, à propos de l’affaire Thalamas.

En 1914, il épouse la fille d’un avocat lyonnais[6]. Et il ressent les premiers symptômes du mal qui l’emportera : une forme de dysfonctionnement paralysant du système nerveux. Vaugeois mourra d’une embolie le 11 avril 1916, à son domicile parisien. Avec Montesquiou (tué au front en 1915), il aura été le seul cacique de l’Action française à ne pas avoir survécu à la Grande Guerre. Vaugeois n’avait ni la rigueur intellectuelle, ni le charisme et le sens de l’organisation de Maurras. Il lui manquait d’ailleurs tout autant la profondeur de pensée, l’acuité d’analyse et la hauteur de vue d’un Montesquiou ou d’un Bainville, et la verve rabelaisienne et le talent de polémiste d’un Daudet. Aussi est-il passé au second plan, tout comme Pujo.

Néanmoins, il reste bien, avec ce dernier, le père de l’Action française[7].

Citations

« Ce que vous voyez de tout ce mouvement d’idées florissant de part et d’autre dans l’AF, ce redressement des esprits, cette réforme des doctrines, la renaissance d’un patriotisme ardemment et méthodiquement raisonné, il faut y saluer d’abord avant tout l’œuvre de Vaugeois. Il a eu des collaborateurs, des compagnons d’armes. L’initiateur ce fut lui. » Charles Maurras.

« Qui n’a pas connu Henri Vaugeois n’a pas connu l’apôtre politique en fusion. Il n’avait qu’un objet : le retour du roi, que deux passions : le duc d’Orléans et Maurras. » Léon Daudet.

Notes et références

  1. La couverture deviendra bleue à partir de 1903.
  2. L’Action française, 14 juillet 1899.
  3. L’Action française, 15 juin 1901.
  4. Ibidem.
  5. Vaugeois devait lui-même relater cette entrevue dans un article, « Un Français chez le duc d’Orléans », dans L’Action française, 1er octobre 1901.
  6. Marie-Louise de Villenauve.
  7. Paul-André Delorme, « Henri Vaugeois, le fondateur oublié de l'Action française », Rivarol, 16.6.2021.