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Georges Dumézil

De Metapedia.

Ici en 1986
Georges Dumézil (1898-1986) est un philologue et historien des civilisations. De la découverte de la structure trifonctionnelle des sociétés Indo-européennes (royauté, prêtrise, production) aux études sur les Ossètes, lointains descendants des Scythes ou sur la civilisation romaine archaïque, la Grèce antique, son œuvre offre une plongée dans les racines mythologiques de l'Europe sans égale aujourd'hui. Le tour de force que fut l'éclairage de l'antiquité européenne à la lumière des Védas de l'Inde ancienne ou encore de la mythologie de l'ancien Iran fut comme la révélation d'un inconscient historique majeur [1].


Sommaire

Bibliographie

Œuvres de Georges Dumézil

Études sur Georges Dumézil

  • L'œuvre de Georges : catalogue raisonné, H. Coutau-Bégarie, Economica, 1998.
  • Dumézil : une introduction ; suivie de L'affaire Dumézil, M. V. Garcia Quintela , Armeline, Crozon, 2001.
  • Deux explorateurs de la pensée humaine, Georges Dumézil et Mircea Eliade, J. Ries & N. Spineto, Brepols, Turnhout, 2003.
  • Georges Dumézil : à la découverte des Indo-Européens, div. aut., Copernic, 1979.
  • Les Indo-Européens, Jean Haudry, PUF (retiré du catalogue éditeur), 1981.
  • Nouvelle École n°49.

Articles connexes

Liens externes


Articles en ligne dans les Folia Electronica Classica de l'Université de Louvain-la Neuve :

- Jacques Poucet :

- Dominique Briquel :

Ressources audiovisuelles



Textes à l'appui

GEORGES DUMEZIL À LA RENCONTRE DES « INDO-EUROPÉENS »


Représentation esthétisée récente symbolisant la trifonctionnalité.
Les éditions Gallimard viennent d'avoir la très utile initiative de réunir en un seul gros volume, sous le titre Mythe et épopée, trois des plus importants livres de Georges Dumézil. On doit à cet infatigable chercheur la découverte fort révolutionnaire, à la veille de la dernière guerre, de ce qu'il nommait « la tripartition fonctionnelle des Indo-Européens », c'est-à-dire l'indissociable trinité du sacré, de la force et du travail. En plongeant dans la plus lointaine histoire, il a ainsi démontré la parenté qui unit nos peuples et transcende leurs querelles fratricides. Grecs, Romains, Celtes, Germains, Baltes ou Slaves, ils ne sont pas « étrangers » les uns aux autres et possèdent de lointaines et communes racines. Avant d'être politique, la future unité - à l'image de l'ancienne - sera culturelle et spirituelle. Le passé commande l'avenir. S'attachant aux faits permanents plus qu'aux idéologies à la mode, Dumézil devait fatalement cheminer hors des sentiers battus par tous les conformistes. Un homme de cette qualité ne pouvait que devenir un gibier de choix pour nos omniprésents chasseurs de sorcières, Ceux-ci se sont avisés, à la fin de la vie de ce grand savant, qu'il n'était peut-être pas « politiquement correct ». C'était lui rendre le plus bel hommage.


Fils d'un officier qui terminera sa carrière comme général, Georges Dumézil naît à Paris le 4 mars 1898. Il n'aura d'autre enracinement que des villes de garnison, où la vie militaire contraint ses parents à une existence vagabonde : Neuf-château dans les Vosges, puis Troyes en Champagne, avant de regagner la capitale. Il entre au lycée Louis-le-Grand en classe de seconde et ne le quittera que pour intégrer l'École normale supérieure, où il est reçu premier, en 1916, à l'âge de dix-huit ans. On dit que sa passion pour l'Antiquité remonte à son enfance lorsqu'il découvrit avec une ardente passion l'histoire romaine. Il en gardera des images qui né le quitteront plus, jusqu'à sa mort, en 1986.

Six mois après son entrée à l'école, il est mobilisé. À vingt ans, officier d'artillerie, il prend part avec courage aux derniers combats de la Grande Guerre. Quand il retourne à Normale, il est singulièrement mûri par l'épreuve du feu : « Les batailles de 1918 m'avaient quelque peu façonné, humanisé, extrait du microcosme exaltant certes, mais irréel, des khâgnes et des livres pour me plonger tout vif dans ce mélange d'épisodes infernaux et paradisiaques qu'étaient alors pour un jeune sous-lieutenant, le tout-venant d'une armée en campagne ».


Un prodigieux érudit

Il collabore alors à la Revue universelle, très proche de l'Action française, et ne se cache pas de subir l'influence de Bainville, de Daudet et surtout de Maurras. Leur vision rejoint son incontestable nationalisme.

Le jeune professeur ne va pas rester longtemps en France, où une chaire de latin-grec au lycée de Beauvais ne comble guère son caractère de chercheur solitaire. Il sera successivement lecteur à l'université de Varsovie, professeur d'histoire des religions à Istanbul et lecteur à Upsala, en Suède. Il ne revient à Paris qu'en 1933.

Entre-temps, il a passé en 1924 sa thèse sur Le festin d'immortalité, « étude de mythologie comparée indo-européenne », entrant ainsi sur une vois royale qu'il ne va désormais plus quitter. Directeur d'études à l'École pratique des hautes études, il se révèle un prodigieux érudit, maîtrisant une trentaine de langues, dont l'une, l'oubikhi n'est plus alors parlée que par lui-même et un vieillard turc quasi centenaire.

D'emblée, il se classe en dehors des sentiers battus, aux frontières incertaines de la linguistique et de la mythologie, de l'archéologie et du folklore. Il va totalement renouveler la connaissance que nous pouvions avoir de nos lointains ancêtres, que l'on nomme par une convention commode, « indo-européens ». Il se révèle vite comme le plus prodigieux connaisseur de tout ce qui concerne les peuples de l'Europe et d'une partie de l'Asie. À l'ouest : les Celtes, les latins, les Grecs, les Germains, les Baltes, les Slaves. À l'est : les Indo-iraniens, que certains au XIXe siècle nommaient encore « Aryens ».

On savait qu'il existait une indéniable parenté linguistique entre tous les Indo-Européens, ce qui conduisait à supposer une commune langue originelle. De là à imaginer d'autres rapprochements, la tentation était grande. Encore fallait-il l'étayer. Dumézil rêve alors de retrouver les grands traits de cette civilisation commune. Il cherche, il tâtonne, il se trompe, il se corrige, bref, il avance se lançant dans une fantastique «quête» intellectuelle, avec un esprit tout à la fois prudent et enthousiaste. Il sent à la fin des années trente qu'il approche, lentement et sûrement, d'une grande découverte. Celle-ci va s'imposer à lui avec la fulgurance d'une véritable illumination.

En 1938, il parvient enfin à définir ce qui n'est pas un système, mais un véritable faisceau de faits concordants, s'imposant à l'esprit aventureux et positif d'un homme de notre siècle. Cette grande trouvaille de Dumézil, ce sera ce qu'il nomme « la tripartition fonctionnelle ». Le terme recouvre une notion simple : les peuples indo-européens étaient tous organisés selon une division en trois grandes entités : la classe magico-religieuse, la classe guerrière et la classe productrice.


Idéologie des trois fonctions

Cette conception trinitaire met donc en lumière trois caractéristiques essentielles la souveraineté, la force et la fécondité. Ce schéma, remontant à la plus haute antiquité, voici environ sept millénaires, devait aboutir en Orient au système des castes et en Occident à la célèbre division de l'Ancien régime entre les trois classes du clergé, de la noblesse et du Tiers-état.

L'idée de base de la grande découverte dumézilienne va être exprimée à travers une quarantaine de livres, apportant tous un éclairage original à une même réalité. Celle-ci émerge peu à peu des ténèbres de l'Histoire comme un fait incontournable : ce chercheur a trouvé une des clés, si ce n'est « la » clé de l'évolution de nos peuples à la fois différenciés et néanmoins apparentés au plus profond d'eux-mêmes.

Mobilisé comme officier de renseignements pendant la «drôle de guerre», Dumézil va être ensuite révoqué par le gouvernement de Vichy comme franc-maçon, puis inquiété lors de l'épuration pour avoir demandé sa réintégration à son poste en 1942 et l'avoir obtenue. Ces aléas ne l'empêcheront pas après la guerre d'occuper la chaire des civilisations indo-européennes au Collège de France pendant une vingtaine d'années, d'être nommé membre de l'Institut et élu à l'Académie française.

Il n'échappera pas un posthume procès d'intention vers 1990. Quelques spécialistes de la chasse aux sorcières trouveront fort suspect son intérêt pour les Indo-européens. On ira jusqu'à lui reprocher non ce qu'il avait dit lui-même, mais ce que l'on avait dit de lui ! Il se voulait observateur. Certains le voudront fondateur. Par exemple, Alain de Benoist dans Nouvelle École, en 1973 :

« Lorsque nous parlons de tradition indo-européenne, ou lorsque nous ramenons à la lumière du jour les traces oubliées du mythe, de la religion, de l'idéologie et de l'histoire des peuples dans lesquels nous voulons reconnaître nos ancêtres, nous ne regardons pas seulement en arrière. Au contraire, comme Janus, nous envisageons aussi l'avenir. Nous posons des jalons sur la route, et esquissons le modèle des hommes et des choses que nous nous employons à créer en nous et au-delà de nous ».


Source : Jean Mabire, National Hebdo (21-27 sept. 1995).



DUMÉZIL EST-IL UNE SORCIÈRE ?

Le soupçon jeté sur Dumézil et sur les études indo-européennes s'inscrit dans une entreprise qui vise à faire oublier ses racines à l'Europe.
Dans cet entretien paru six ans après la mort de Georges Dumézil, Alain de Benoist, qui l'a bien connu et qui est l'un de ceux qui ont contribué à le faire connaître au grand public, revenait sur les procès en sorcellerie de celui qui fut le grand spécialiste des études indo-européennes.



• Didier Éribon vient de publier, sur le grand spécialiste des études indo-européennes que fut Georges Dumézil, un livre (Faut-il brûler Dumézil ? Mythologie, science et politique) qui abonde en révélations sur des aspects peu connus de son existence. On apprend par exemple qu'il fut maurrassien dans les années vingt, mais aussi qu'il adhéra en 1936 à la franc-maçonnerie et fut pour cette raison par Vichy en 1941, ce qui ne l'empêcha d'ailleurs pas, ayant été réintégré fin 1942, de passer deux ans plus tard devant une commission d'épuration ! Vous avez personnellement connu Dumézil. Que pensez-vous de cet ouvrage ?

Alain de Benoist : Didier Éribon avait déjà publié en 1987, chez Gallimard, un recueil d'entretiens avec Dumézil. Son dernier livre complète le dossier avec une honnêteté et une rigueur intellectuelle remarquables. Les informations inédites qu'il contient sont en effet nombreuses. Mais il faut préciser que D. Éribon s'est avant tout lancé dans cette enquête pour faire le point sur une rumeur qui n'a cessé de poursuivre Dumézil dans les dernières années de sa vie. Propagée par des confrères jaloux (Arnaldo Momigliani et Carlo Ginzburg en Italie, Bruce Lincoln aux États-Unis) et des « essayistes » irresponsables, comme Blandine Barret-Kriegel et Daniel Lindenberg, cette rumeur arguait d'un livre publié en 1939 par Dumézil (Mythes et Dieux des Germains) pour faire croire que ce dernier aurait eu des sympathies pour le nazisme. Les Indo-Européens qu'il étudia tout au long de sa vie se seraient alors confondus avec les « Aryens » dont le IIIe Reich s'efforça, contre toute vraisemblance, de donner une représentation raciale ! Éribon montre, non seulement que le livre en question ne contient pas une ligne qui puisse donner prise à une interprétation aussi extravagante, mais encore que tout ce que l'on peut savoir de la vie et de l'œuvre de Dumézil dément de façon formelle cette accusation grotesque.

À partir de là, je dirai qu'il y a deux façons de lire ce livre. D'abord comme une excellente biographie de Dumézil, ensuite comme une étude d'une rare intelligence sur la façon dont se répand la calomnie dans le paysage intellectuel contemporain. « Une rumeur, écrit Éribon, est un procès dont le verdict est rendu par avance : l'accusé y est toujours présumé et déclaré coupable. Qu'il se taise et son silence passera pour un aveu. Qu'il réponde et il fait naître une controverse qui accréditera le soupçon ». C'est en effet bien de cela qu'il s'agit, et D. Éribon démonte avec bonheur tous les procédés dont se nourrit ce genre de procès en sorcellerie : les citations tronquées, les attaques ad hominem, les sous-entendus, les amalgames, les jugements anachroniques, les rapprochements arbitraires, les accusations sans preuves, les filiations politico-intellectuelles inventées de toutes pièces, sans oublier ce que les Américains appelaient à l'époque du maccarthysme la « culpabilité par association ». Dans tous les cas, il s'agit de discréditer par une pratique soupçonneuse, qui traite de tout sauf de l'essentiel, à savoir de ce qu'un auteur a effectivement dit ou écrit. Je connais bien ces procédés pour les avoir subis moi-même, et les subir encore. C'est pourquoi j'estime que le livre de D. Éribon a aussi une valeur d'enseignement général : il constitue un tableau impitoyable de la façon dont certains représentants de l'intelligentsia dominante n'hésitent pas à diffamer des idées pour s'épargner d'avoir à les réfuter.

• À partir de quand avez-vous connu Dumézil ?

Je l'ai d'abord fréquenté intellectuellement, au milieu des années soixante, lisant ses livres les uns après les autres et réalisant très vite l'importance exceptionnelle de son œuvre. J'étais alors stupéfait de le voir si peu cité et commenté. Dumézil, à cette époque, était en effet presque inconnu du grand public.

Fin 1968, je me résolus à lui écrire. La revue Nouvelle École avait alors commencé à paraître, et je lui en avais fait assurer le service dès le premier numéro. Il reçut le jeune homme que j'étais encore avec la gentillesse qui lui était coutumière et voulut bien me dire, non sans indulgence je suppose, qu'il appréciait ce que je faisais. Il eut d'ailleurs rapidement l'occasion de me le prouver puisqu'il accepta, quelques mois plus tard, d'être interviewé dans Nouvelle École. Cet entretien parut dans le numéro 10 du mois de septembre 1969.

• Il allait même, en 1972, accepter d'entrer dans le comité de patronage de la revue...

On le lui a assez reproché ! L'idée ne m'était pourtant pas venue de le solliciter à cet effet. Je savais qu'il attachait un grand prix à son indépendance, et qu'il n'était pas dans ses habitudes de s'associer ou de patronner quelque groupe que ce fût. Je respectais donc ce qui me paraissait être une attitude de principe. C'est en fait un autre membre du comité de patronage, Me Nicolas Bourgeois, qui me proposa de faire la démarche. Ancien bâtonnier de l'Ordre des avocats à Dunkerque, Me Bourgeois, aujourd'hui disparu, avait été actif pendant toute sa vie dans les milieux fédéralistes et régionalistes flamands. Il avait aussi été le condisciple de Dumézil à l'École normale supérieure entre 1916 et 1919, et les deux hommes étaient restés liés d'une grande amitié. Je possède encore moi-même une photo de Dumézil dédicacée à celui qu'il appelait son « frère » ! Me Bourgeois proposa donc à Dumézil de figurer au comité de patronage et obtint, sans peine apparemment, son accord. Son nom apparut dans le numéro 18 de Nouvelle École, daté de mai-juin 1972. Quelques mois après, en novembre 1972, la revue consacrait un numéro spécial à « Georges Dumézil et les études indo-européennes », numéro que Pierre Vidal-Naquet déclare aujourd'hui « de bonne qualité » (Le Nouvel Observateur, 1er oct. 1992) mais qui n'en allait pas moins faire couler des flots d'encre ...

• On a dit en effet que Dumézil avait quitté le comité de patronage de Nouvelle École dès la parution de ce numéro, dont il aurait désapprouvé le contenu.

Il aurait, à vrai dire, eu bien de la peine à le désapprouver, puisque comme l'écrit D. Éribon, « presque tous les articles y sont signés par des chercheurs, des disciples de Dumézil, qu'il avait, semble-t-il, sollicités lui-même, à la demande de la revue, qui lui avait proposé de réunir un ensemble de contributions sur son œuvre » ! Mais il est vrai qu'un personnage comme Maurice Olender, sycophante spécialisé dans la dénonciation calomnieuse de ceux qui ne se font pas des Indo-Européens la même idée que lui, n'a pas hésité à affirmer à de multiples reprises que Dumézil aurait quitté le comité de patronage de Nouvelle École « dès qu'il eut en mains le numéro le concernant », afin de protester contre « la présentation aux allures militantes que la revue faisait de son œuvre » (sic). La même impudente accusation a encore été reprise récemment dans la revue L'Histoire (oct. 1992), qui prétend qu'à la parution du numéro en question, « Dumézil a aussitôt démissionné du comité de patronage de cette revue ». Il s'agit d'un mensonge pur et simple, auquel Dumézil a répondu lui-même indirectement. Dans une lettre à Claude Lévi-Strauss datée du 4 janvier 1974, et dont D. Éribon publie le texte intégral, Dumézil écrit en effet, à propos du comité de patronage de Nouvelle École : « J'ai fait retirer mon nom il y a deux mois, parce que vous y étiez stupidement attaqué ». Deux mois avant janvier 1974, cela nous met... en novembre 1973. À cette date, le numéro de Nouvelle École consacré aux études indo-européennes était paru depuis un an. Cela fait beaucoup pour une réaction « immédiate » ! On remarque en outre que pour expliquer son retrait, dans une correspondance privée où il n'a aucune raison de celer quoi que ce soit, Dumézil ne fait pas la moindre allusion au contenu de ce numéro. Cela devrait suffire, je pense, à répondre à votre question.

• Cette accusation visait en fait à faire croire que Nouvelle École avait tenté de « récupérer » la pensée de Dumézil pour lui faire dire autre chose que ce qu'il disait ?

Les choses sont un peu plus complexes. Ce qui est remarquable, c'est plutôt le caractère contradictoire des procès qu'on a tenté d'instruire. Tantôt en effet, pour accabler la Nouvelle Droite, on a prétendu que Dumézil a « aussitôt » (après la parution du numéro de Nouvelle École) pris ses distances avec elle. Tantôt, pour accabler Dumézil, on lui a au contraire reproché de ne pas l'avoir fait plus tôt ! En sorte qu'on ne sait plus très bien si les coupables sont ceux qui auraient tenté de faire dire à Dumézil autre chose que ce qu'il pensait, ou s'il faut au contraire incriminer Dumézil lui-même, qui aurait d'après Carlo Ginzburg, nourri « une sympathie idéologique mal dissimulée pour le nazisme » (sic) ! En réalité, tous ces reproches absurdes s'excluent mutuellement. Quant à moi, j'attends toujours qu'on me cite une seule ligne dans laquelle nous aurions fait dire à Dumézil autre chose que ce qu'il pensait ! Dumézil savait d' ailleurs fort bien ce qu'il en était. « Je désavoue volontiers ceux qui seraient tentés d'utiliser abusivement mes travaux, mais je ne vous cite jamais, car je sais que vous n' en faites pas partie », m'a-t-il dit plusieurs fois. Il ajoutait même : « On vous fait les mêmes procès d'intention qu'à moi. j'ai connu cela toute ma vie durant ».

• Après 1972, quelles ont été vos relations avec lui ?

Elles sont restées ce qu'elles étaient avant. À certains égards, elles se sont même renforcées. Dumézil m'a honoré de son amitié jusqu'à sa mort, survenue le 11 octobre 1986. Il me recevait assez régulièrement chez lui, dans son bureau submergé par les livres, et nous parlions longuement des sujets qui nous tenaient à cœur. En 1978, j'eus l'occasion de l'interviewer pour Le Figaro-Dimanche (29-30 avril) et de publier sur lui un article assez long dans Le Spectacle du monde (décembre). Dans les deux cas, je lui soumis mon texte, qu'il prit la peine de relire et d'annoter. Cette même année 1978, Jean Mistler, alors secrétaire perpétuel de l'Académie française (et qui faisait également partie du comité de patronage de Nouvelle École), me demanda d'adresser à tous les académiciens, qui connaissaient mal l'œuvre de Dumézil, un exemplaire du numéro que nous lui avions consacré. Je peux révéler aujourd'hui que c'est à la suggestion de Dumézil lui-même que Mistler me fit cette demande. L'envoi du numéro en question ne fut sans doute pas sans effet, puisque Dumézil fut élu le 26 octobre 1978 au fauteuil de Jacques Chastenet. Lors de sa réception à l'Académie par Lévi-Strauss, le 14 juin 1979, Dumézil ne manqua pas de me faire inviter, et nous eûmes ce jour-là une occasion supplémentaire de bavarder. Par la suite, il devait me confier que sa présence à l'Académie lui pesait un peu, car elle l'empêchait de consacrer à ses livres autant de temps qu'il l'aurait voulu...

En 1979, l'essentiel du numéro spécial de Nouvelle École fut repris sous la forme d'un livre (Georges Dumézil, À la découverte des Indo-Européens, éd. Copernic), où l'on pouvait lire des textes de Jean-Claude Rivière, Robert Schilling, François-Xavier Dillmann, J.H. Grisward, Georges Charachidzé, Jean Varenne et moi-même. Il n'est pas inutile de savoir que ce livre fut le premier consacré en France à Dumézil ! Là encore, je pris le soin d'en soumettre les épreuves à Dumézil, qui s'en montra fort satisfait et m'aida à compléter la bibliographie que j'avais dressée. Je suppose qu'il n'aurait pas pris cette peine s'il avait jugé que nous « récupérions» abusivement son œuvre !

• Parliez-vous parfois de politique dans vos conversations ?

Jamais. L'actualité politique l'intéressait aussi peu que moi, et nous préférions parler de la trifonctionnalité, des rituels védiques ou de nos chers Romains ! En politique, je pense qu'il était devenu ce qu'on peut appeler un conservateur. Philologue plus que philosophe, il n'était en tout cas certainement pas un idéologue. J'ajoute qu'il n'appartenait à aucune école et n'a jamais cherché à en fonder une.

• Compte tenu de l'antigermanisme professé par l'Action française, son maurrassisme d'origine n'avait pas dû le prédisposer à des sympathies pro-allemandes !

Dans ses articles politiques d'avant-guerre, il n'a en tout cas jamais cessé de dénoncer le « racisme aryen » et l'antisémitisme hitlérien. Il est d'ailleurs caractéristique qu'aucun de ses livres n'ait été traduit sous le IIIe Reich, malgré l'intérêt pour les « Aryens » professé par l'idéologie officielle, et qu'encore aujourd'hui l'Allemagne reste le pays d'Europe où son œuvre est la plus mal connue (un seul titre a été traduit depuis 1945, en l'occurrence les Aspects de la fonction guerrière chez les Indo-Européens, paru en 1964 chez un éditeur scientifique de Darmstadt). Concernant ses liens avec les chercheurs allemands, il faut surtout signaler, outre sa sympathie pour Otto Höfler, l'interminable polémique qui l'opposa à l'indianiste Paul Thieme.

Il faut aussi rappeler, bien sûr, que la notion de « race indo-européenne » ou « aryenne » est une absurdité pure et simple. La notion d'indo-européen est une notion linguistique, et le terme d'Aryens ne saurait en toute rigueur s'appliquer qu'aux Indo-Iraniens proto-historiques qui se dénommaient eux-mêmes de la sorte. Dumézil a toujours été très clair sur ce point : « L'unité de langue, écrivait-il en 1948, ne suppose pas plus forcément une concentration politique qu'une simplicité ethnique » (L'Héritage indo-européen à Rome). La Nouvelle Droite n'a jamais dit autre chose : l'idée de « race indo-européenne », et à plus forte raison de « race supérieure », n'appartient qu'aux fantasmes de ses détracteurs.

• La parution du livre de D. Éribon vous paraît-elle de nature à mettre définitivement un terme à ces polémiques ?

J'en doute. Les calomnies ont la vie dure et les mœurs intellectuelles me semblent aujourd'hui s'éloigner de plus en plus des normes d'objectivité scientifique qui caractérisaient autrefois le monde universitaire, pour se ramener à de simples stratégies de puissance où les idées sont classées et instrumentalisées dans une optique « politically correct », l'objectif étant d'organiser une ségrégation rigoureuse entre l'idéologie dominante et des idées qu'on décrète « infréquentables » sans même prendre la peine de s'interroger sur leur valeur de vérité. La revue L'Histoire (oct. 1992) vient ainsi de publier un « dossier indo-européen » où l'on trouve, outre les élucubrations habituelles de Maurice Olender (qui prétend d'autant mieux disserter sur les œuvres des autres que la sienne est quasiment inexistante), un article faussement balancé sur « Le cas Dumézil », où le maître des études indo-européennes se voit reprocher d'être « demeuré fidèle, dans sa tentative de compréhension du présent, à un système d'explication par la survivances du passé » (sic), ce qui l'aurait empêché d'avoir « saisi en 1939 la radicale nouveauté du nazisme » ! Il s'agit en fait d'une pitoyable tentative de contre-feu par rapport au livre de D. Éribon, qui n'y est d'ailleurs pas cité une seule fois (bien que sa parution eût été annoncée depuis des mois).

• On peut, pour conclure, se demander quand même quel est l'enjeu de ces controverses et pourquoi elles déchaînent à ce point les passions ?

L'enjeu me paraît clair. Les travaux de Dumézil sont de ceux qui ont permis d'établir l'existence, à l'aube de notre civilisation, soit quelques millénaires avant notre ère, d'un peuple indo-européen dont sont issues la plupart des populations européennes historiques. L'hypothèse de la communauté d'origine est en effet, pour l'instant en tout cas, celle qui rend le mieux compte des homologies et des concordances que l'on constate entre des faits linguistiques, religieux ou « idéologiques » attestés sur un immense territoire allant depuis l'Inde jusqu'à l'Irlande. Comme me le disait Dumézil en 1969 : « Le fait dominant, c'est la communauté de langue, l'unité linguistique. À partir de là, la constatation élémentaire que l'on est amené à faire, bien que certains la rejettent encore, c'est qu'une unité aussi complète ne peut pas aller sans un minimum de civilisation et conceptions générales communes ». À cela s'ajoute la tripartition fonctionnelle, qui est l'une des clés de voûte de ces « conceptions générales communes ». Système de pensée, qui n'est que très secondairement (et très éventuellement) un système social, cette tripartition possède une originalité incontestable, dont on ne saurait cependant déduire la moindre supériorité ! « S'il est vrai que toute société humaine connaît et satisfait les besoins fondamentaux qui correspondent aux trois fonctions, me disait encore Dumézil, il n'y en a qu'une qui en a tiré une conception du monde et une philosophie : c'est la société indo-européenne ».

Qui s'interroge sur l'identité européenne ou sur les fondements spirituels de l'Europe (et beaucoup le font aujourd'hui, à un moment où il est plus que jamais question de « faire l'Europe ») est évidemment tenu prendre en compte cette réalité. L'Europe a subi au cours de son histoire nombre d'influences extérieures, et beaucoup lui ont été bénéfiques. Mais elle a aussi un fonds qui lui est propre et dont on ne peut faire abstraction. Dire cela, ce n'est certainement pas faire « usage politique » des Indo-Européens. C'est seulement faire une observation de bon sens. Il me semble donc que ceux qui veulent discréditer les études indo-européennes, voire nier l'existence même des Indo-Européens, souhaitent faire oublier à l'Europe ses racines, c'est-à-dire en quelque sorte dénier le droit à l'autochtonie en la convainquant qu'elle n'a qu'une identité dérivée, dénuée de tout fondement qui lui soit propre. Dans cette perspective, assimiler les études indo-européennes à une discipline « dangereuse », la disqualifier au nom des usages éminemment condamnables qu'on a pu en faire (comme si le mauvais usage qu'on fait d'une chose condamnait cette chose, et non cet usage !) devient une sorte de nécessité stratégique. Georges Dumézil, qui n'a pourtant jamais cherché à tirer de son objet d'études inspiration pour le présent, en a été la victime. Il n'a pas été le seul.


Source : Le Choc du Mois n°58 (nov. 1992), p. 34-36, propos recueillis par J. Devidal.
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