Bruno Gollnisch
Bruno Gollnisch-Flourens, né le 28 janvier 1950 à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), est un professeur universitaire et un homme politique français.
Longtemps délégué général du Front national, puis vice-président exécutif, il est actuellement membre du bureau politique et membre de droit du Comité central de ce mouvement.
Il exerce les mandats de député européen et de conseiller régional de la région Rhône-Alpes. Il a enseigné le droit international et la civilisation japonaise à l'Université Jean Moulin - Lyon III.
Sommaire
Biographie
Des profondes racines familiales
Bruno Gollnisch-Flourens naît le 28 janvier 1950 à Neuilly-sur-Seine, fils aîné de Pierre Gollnisch, commissaire aux comptes, et de Geneviève, née Collier. La famille Gollnisch se lia avec la famille Flourens, si bien que le nom complet de Bruno Gollnisch est Bruno Gollnisch-Flourens. Son arbre généalogique comprend des personnages brillants.
On y trouve l’éminent physiologiste Pierre Flourens[1], les deux fils de celui-ci, Gustave Flourens, ethnologue mais aussi socialiste et communard, tué lors des combats contre les Versaillais en 1871, et Émile Flourens, personnalité politique de la IIIe République (notamment ministre des Affaires étrangères)[2], Émile Viard, juriste, doyen de la faculté de droit d’Alger, et député, et Edmond Gollnisch, maire de Sedan de 1873 à 1874[3]. Bruno Gollnisch-Flourens a une sœur aînée, Catherine, et un frère puîné, Pascal, directeur de l’Œuvre d’Orient et « chorévêque (évêque adjoint) en l’Église catholique syriaque de Beyrouth ».
Un brillant universitaire
Une si brillante ascendance explique que Bruno Gollnisch effectue son parcours dans les meilleurs établissements parisiens : l’établissement Gerson, puis les lycées Claude-Bernard et Janson-de-Sailly. Il se montre un très bon élève, d’une curiosité universelle. Après l’obtention du baccalauréat, il entreprend des études de langues et civilisations étrangères et de droit et sciences politiques. Étudiant à l’Institut national des Langues et Civilisations orientales (INALCO), il y obtient un diplôme de japonais en 1971, puis de malais en 1973.
En 1973, encore, il sort diplômé de l’Institut d’Études politiques (Sciences Po) de Paris, dans la section « Relations internationales ». À l’université de Paris II (Assas), il glane une licence, puis un diplôme d’études approfondies (DEA) de droit public. Il intègre également la Marine nationale, où il travaille dans le décodage et assume des fonctions d’interprète. Officier de réserve, il accédera au grade de capitaine de frégate. Il obtiendra un diplôme d’études supérieures spécialisées de défense. En 1974, bénéficiaire d’une bourse du ministère des Affaires étrangères, il part au Japon comme attaché de recherche à la faculté de droit de l’université de Kyoto pour préparer une thèse de doctorat sur le droit japonais. Il obtient alors un doctorat en droit international à l’université Paris-II, qui lui vaudra un 1er prix de thèse.
Il est ensuite lecteur, chargé du premier cours de droit des pays d’Extrême-Orient à l’Institut de droit comparé de l’université Paris-II, et chargé du premier cours de droit japonais à l’INALCO. Maître de conférence en droit public à l’université de Metz, il devient, en 1981, professeur de japonais à l’université Jean-Moulin-Lyon III, en laquelle il dirigera avec le titre de doyen, l’UFR des langues et civilisations d’Europe de l’Est et d’Extrême-Orient, de 1982 à 1986.
Au Front national
Des débuts fulgurants
Jusqu’au milieu des années 1980, il ne fait guère de politique. Tout au plus s’est-il opposé aux gauchistes de mai 1968 en tant que secrétaire de la très modérée Fédération nationale des Étudiants de France (FNEF). Pourtant, dès cette époque, il a des convictions fermes et connaît la tentation de s’impliquer dans le débat public. Il fréquente les milieux nationalistes et se lie d’amitié avec Roger Holeindre[4], Marie-France Charles, future Mme Stirbois, et Jean-Marie Le Pen. De 1978 à 1980, il est assistant parlementaire de Jean-Louis Beaumont, député Divers droite de Paris. En 1973, il avait également adhéré au Cercle Renaissance présidé par Michel de Rostolan.
C’est en 1983 qu’il va décider d’entreprendre une carrière politique. Cette année-là, il adhère au Front national (FN), où, en raison de son pedigree impressionnant, il reçoit immédiatement un grand nombre de responsabilités. En janvier 1984, il accueille Jean-Marie Le Pen en campagne à Lyon pour les européennes. Il décline l’offre du chef du FN d’une place éligible à ces élections, mais accepte de se présenter en 81e et dernière position sur sa liste, qui obtient 11 % des voix. Cette même année, il participe avec Jean-Yves Le Gallou et autres à la rédaction du programme du Front national, Pour la France, tandis que Jean-Pierre Stirbois, secrétaire général du Front national, le nomme secrétaire départemental du Rhône.
Sa carrière est lancée, et il fait vite parler de lui. En juin 1987, il signe un appel d’universitaires de droite en faveur de la réforme du Code de la nationalité, finalement abandonnée par le ministère Chirac. Une parfaite entente le lie à Jean-Marie Le Pen, son aîné de presque 22 ans.
La faveur du chef
Le chef du FN semble le préférer à Stirbois, le numéro 2 du parti. Et son statut d’universitaire éminent, son envergure intellectuelle, sa jeunesse, le lui font préférer à de vieux routiers de la droite nationaliste tels que François Brigneau ou Roland Gaucher. Enfin, Gollnisch a une autre qualité, aux yeux du chef aux manières d’autocrate : il est discipliné et obéissant. Il a un respect inné du chef. Il ne craint pas de formuler des objections et d’émettre des idées personnelles, mais il ne cherche pas à les faire prévaloir contre l’avis ou les décisions du président du parti. Aussi, au contraire de ce qui se passera avec bien d’autres caciques du FN, qui éprouveront les emportements, les colères et parfois le mépris ou les injures du chef, aucune brouille, aucun éclat n’émaillera les rapports entre celui-ci et Gollnisch. Le Pen confie à l’universitaire lyonnais les tâches d’organiser les campagnes électorales des européennes de juin 1984, des cantonales de mars 1985 et des législatives de mars 1986.
À l’issue des législatives du 16 mars 1986, il est élu député du Rhône. Ce succès est relatif, s’expliquant par le fait que ces législatives se sont déroulées selon le mode de scrutin proportionnel. Il s’agira de la seule élection de Gollnisch au Palais-Bourbon. Il sera plus heureux comme député européen (les élections au Parlement de Strasbourg se déroulant suivant le mode de scrutin proportionnel), et sera élu en juin 1989, juin 1994, juin 1999, juin 2004, juin 2009 et mai 2014.
Il siégera à Strasbourg pendant trente ans de 1989 à 2019. Durant son bref passage à l’Assemblée nationale, il est rapporteur du budget de l’aviation civile, et il siège également à l’Assemblée générale de l’ONU. À Strasbourg, il joue un rôle important dans la délégation chargée des relations entre la Communauté européenne et le Japon, dont il est un spécialiste. Par la suite, il prendra une part essentielle au regroupement des députés nationalistes de divers pays membres de la Communauté, puis de l’Union européenne. Ainsi, en 2007, il préside le groupe Identité, tradition, souveraineté (ITS), composé de députés souverainistes français, roumains, belges, italiens, autrichiens, bulgares et britanniques, mais le groupe se disloque après le départ des députés roumains. En octobre 2009, il inspire la création de l’Alliance européenne des mouvements nationaux (AEMN), composée de nationalistes européens siégeant ou non dans l’hémicycle européen, dont le but est de proposer « une alternative au mondialisme ». Il préside l’AEMN jusqu’en 2013. En août 2010, il organise la conférence internationale des organisations patriotiques, qui se déroule à Tokyo, à l’invitation du mouvement patriotique.
Une image flatteuse
Dès la fin des années 1980, Bruno Gollnisch est sans doute le plus connu et le plus médiatique des notables du FN. Sa jeunesse, son intelligence évidente, son aptitude à briller devant ses interlocuteurs et en public, son statut d’universitaire distingué, sa personnalité ouverte et sympathique, sa prestance, le rendent avenant, séduisent, et imposent aux traditionnels adversaires politiques du FN un certain respect, refusé à Le Pen et, plus encore, à ses lieutenants, tel Jean-Pierre Stirbois, d’ailleurs plus obscur. Il offre à Le Pen ce dont il a besoin : un collaborateur aussi brillant que dévoué, fidèle et en parfait accord avec ses idées. Bruno Gollnisch est à la fois une intelligence supérieure, un homme d’appareil très entreprenant et débordant d’initiatives, capable de mener de front les activités les plus diverses. Il parvient à exercer simultanément son métier d’universitaire et ses activités de parlementaire et de militant. À l’université Lyon III, il enseigne la langue et la civilisation japonaises ainsi que le droit japonais. Il sera toujours un professeur très apprécié de ses étudiants, devant lesquels il ne se livrera à aucun prosélytisme politique. Avec ses étudiants de maîtrise et de DEA, puis de master et de doctorat, il mènera à bien divers travaux dans ces domaines. Par ailleurs, il participera aux activités de l’Institut d’Études indo-européennes fondé par Jean Haudry au sein de l’université.
À partir de 1988, il intégrera le Conseil scientifique du Front national, fondé par Bruno Mégret et Jean-Yves Le Gallou, où il côtoiera, entre autres, le sociologue Jules Monnerot, le philosophe Claude Polin, les indianistes Jean Varenne et Jean Haudry et l’historien Bernard Lugan.
Il sera également inscrit comme avocat au barreau de Paris, de 1975 à 2005. Bruno Gollnisch a aussi une vie privée. Le 24 octobre 1981, il épouse une Japonaise, Setsuko, naturalisée française ultérieurement[5], qui lui donnera deux filles et un fils.
Un dangereux rival : Bruno Mégret
Son ascension au sein de l’appareil du FN se poursuit, et, à un moment, il semble bien devoir en devenir, à terme, le maître. En 1994, Le Pen le nomme à la vice-présidence du parti. Il crée alors une délégation aux relations internationales, d’ailleurs étroitement contrôlée par Le Pen. En octobre 1995, il succède à Carl Lang au poste de secrétaire général du Front national, ce qui fait de lui le numéro 2 officieux de ce parti.
Mais, à ce stade, il va, pour la première fois de sa carrière politique, trouver un obstacle à sa montée en force, jusqu’ici irrésistible, en la personne d’un rival, encore plus ambitieux que lui : Bruno Mégret. Ce dernier, d’un an l’aîné de Gollnisch, exerce, depuis 1988, la fonction de délégué général au sein du FN. Cette position fait de lui un autre numéro 2 du parti. Et même antérieur à Gollnisch dans la mesure où sa nomination comme délégué général remonte à 1988. Mégret aspire à devenir le premier lieutenant (et le seul à jouer ce rôle) de Le Pen, afin de pouvoir lui succéder lors de la retraite de ce dernier. Il souhaite également donner au FN une orientation nouvelle, différente de celle du vieux chef. Venu du RPR dont il fut candidat malheureux contre Rocard aux législatives de 1981, polytechnicien, haut fonctionnaire, ami d’Yvan Blot et de Jean-Yves Le Gallou, membre du Club de l’Horloge, il entend rénover le FN en faisant de lui un parti de « droite nationale moderne », d’une tendance plus libérale, en économie, que celle de Le Pen, conservateur, et recherchant un rapprochement avec le RPR et l’UDF, afin de former avec eux une union des droites capable de conquérir le pouvoir et de gouverner uniment. Il se démarque ainsi de la ligne populiste rénovée que Le Pen a donnée à son parti. Mégret pense que le FN se condamne à l’impuissance et à l’opposition permanente s’il persiste à faire fond sur le petit peuple et à se présenter comme le parti des humbles et des laissés-pour-compte de la société. Mieux vaut, croit-il, séduire les élites (de l’économie, de la haute fonction publique, de l’aile la plus conservatrice de la classe politique) pour avoir des chances sérieuses d’accéder au pouvoir, et, ainsi mettre en œuvre une politique nationale adaptée au monde moderne, c’est-à-dire libérale (quoique non libertarienne), européenne mais vigilante quant à la défense des intérêts de la France, et relativement conservatrice en matière sociale, morale et culturelle, avec notamment, une reprise en main vigoureuse de l’École publique.
Les rapports entre lui et Le Pen ne seront jamais vraiment harmonieux, au contraire de ceux que le président du FN entretient avec Gollnisch. Le Pen, fils du peuple, ancien d’Indochine, « gros bras de l’extrême droite », le verbe haut et coloré, brutal, injurieux et provocateur ne reconnaît pas un des siens dans ce fils de famille compassé, au physique peu imposant, de surcroît. Il ne l’a recruté qu’en raison de ses grandes capacités d’organisateur, de son intelligence, et parce qu’il comprend très bien que lui-même et ses proches pâtissent de leur totale inexpérience du pouvoir politique et de la haute administration, et qu’ils doivent donc s’adjoindre des hauts fonctionnaires, comme Mégret ou Le Gallou, parfaitement informés du fonctionnement de l’État et de ses services.
À son poste de délégué général, créé spécialement pour lui, Mégret est chargé de la formation des militants et des cadres, de la communication, des études et des manifestations du FN. Cette position fait de lui le numéro 2 du parti, à égalité avec Jean-Pierre Stirbois, puis Carl Lang qui, eux, rappelons-le, exercent successivement la fonction de secrétaire général. Mais, en fait, il estompe ces derniers par la prégnance médiatique de sa personnalité et sa supériorité. Pendant dix bonnes années (1988-1998), aux yeux et à l’esprit du grand public (et même de la classe politique), Mégret va faire figure de véritable numéro 2 du FN et de très probable successeur de Le Pen, reléguant au second plan Lang puis Gollnisch lui-même, qui, jusqu’alors, semblait jouer ce rôle. D’autant plus que le délégué général s’emploie avec succès à gagner la faveur des militants et des cadres du parti, au sein duquel il place ses partisans à des niveaux divers de responsabilité. En outre, Mégret dirige le FN dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Heureusement pour Gollnisch, Mégret rencontre sur sa route des obstacles de taille. Tout d’abord, il est loin de ne compter que des amis au sein du FN. Bien des militants ne se sentent guère d’affinités intellectuelles, politiques ou sentimentales avec ce polytechnicien et sa tendance “horlogère”, technocratique, élitiste, et par trop bourgeoise, se montrent rétifs à sa stratégie de rapprochement avec la droite “républicaine” RPR-UDF, et jugent excessif son libéralisme économique et son acceptation de l’Union européenne. Et surtout, Le Pen, au fond, n’aime guère son délégué général. Et s’il utilise ses compétences d’organisateur et sa connaissance des grands dossiers politiques, il entend bien limiter son ascension au sein du FN et l’empêcher d’y acquérir trop d’importance, a fortiori d’en prendre la présidence, fût-ce à longue échéance. Le Pen est d’autant plus décidé à contenir la montée de Mégret que, comme beaucoup d’adhérents, il ne prise pas la droite nationale conservatrice et bourgeoise, dénuée de fibre populaire, de Mégret et du Club de l’Horloge. Parmi les brillants cerveaux de son parti, l’ancien militant nationaliste du Quartier latin des années 1950 n’aime que ceux qui partagent sa sensibilité nationale populaire (certes expurgée des « fascistes » trop voyants), tels Bruno Gollnisch ou Jean-Claude Martinez, non les technocrates jugés hautains et guindés comme Mégret, Blot, Le Gallou et autres “horlogers”. Et cela explique qu’il nomme Gollnisch vice-président (1994), puis secrétaire général (octobre 1995) de son parti.
Discrète et larvée entre 1988 et 1994, la rivalité des deux lieutenants de Le Pen va apparaître au grand jour et s’exacerber à partir du moment où l’un est délégué général, l’autre secrétaire général (et vice-président du parti). Le secrétaire général a en charge l’organisation des élections, le choix des candidats (sous les directives du président), le contrôle des élus et les nominations de cadres du parti. Les deux hommes sont donc d’importance équivalente, mais Gollnisch a tout de même trois avantages : c’est lui qui, au moins sur le papier, assure le fonctionnement du parti (en réalité la situation est bien plus complexe) ; son poids au sein des instances dirigeantes est nettement supérieur à celui de son rival (26 membres du bureau politique lui sont favorables contre 18 à Mégret, lequel, au bureau exécutif, est seul contre 7 adversaires, même si Mégret a un net avantage au niveau des cadres intermédiaires : secrétaires départementaux, conseillers régionaux, etc.) ; et, enfin et surtout, répétons-le, il a la préférence du chef.
L'erreur fatale de Mégret, bénéfique pour Gollnisch
La « guerre des Bruno », comme l’appelle Le Canard enchaîné, va donc tourner pendant un certain temps à l’avantage de Gollnisch avant qu’émerge politiquement et médiatiquement Marine Le Pen en 2002-2003. Auparavant Gollnisch va en effet tirer profit temporairement des maladresses de son rival. En juillet 1998, Le Pen — qui risque d’être empêché juridiquement de concourir à des élections du fait de sa condamnation en première instance à une peine d’inéligibilité suite à la bousculade qu’il y a eu à Mantes-la-Jolie pendant l’entre-deux-tours des législatives de 1997 et où le Menhir est accusé d’avoir violenté une élue socialiste contre-manifestante —, envisage publiquement de nommer son épouse Jany (dénuée de toute expérience) à la tête de la liste des européennes de 1999. Mégret, qui convoitait cette place, conteste ouvertement cette décision, arguant dans le Parisien que, quand le chef est empêché, c’est à son second de prendre la place. Une erreur stratégique et psychologique que Le Pen ne lui pardonnera pas et qui conduira à sa perte.
Gollnisch, beaucoup plus avisé et prudent, sait depuis toujours que le fondateur et chef du FN ne supporte pas la moindre remise en question publique de son autorité, la plus petite contestation de ses décisions, fussent-elles fort discutables (Mme Le Pen, quelles que soient ses qualités par ailleurs, ne possède pas la plus modeste compétence politique, et tout le monde le sait). Il se garde bien, en conséquence, de critiquer la décision pourtant saugrenue de son chef. La crise rebondit lors de la réunion du conseil national (réunion des 300 membres les plus importants du parti), le 5 décembre 1998, qui doit désigner officiellement les candidats de la liste FN aux européennes. À cette occasion, les mégrétistes huent Le Pen et ses proches. Le président réagira le 9 du même mois en destituant Mégret de ses fonctions, puis en l’excluant du parti, le 23, ainsi que ses principaux partisans.
Cette scission, qui ampute le Front national de presque la moitié de ses adhérents et cadres, et menace donc de l’affaiblir au point de le faire redevenir la formation marginale qu’il était durant les années 1970, est une aubaine pour Gollnisch, qui redevient ainsi le seul numéro 2 du parti, et, à terme, le plus probable successeur de Le Pen à sa direction. Cependant, il permute ses fonctions avec celle de Carl Lang, lequel venait de remplacer Mégret comme délégué général. Et, de secrétaire général, il devient délégué général, Carl Lang, lui succédant. Outre ses activités de député européen, mentionnées plus haut, Gollnisch dirige la campagne électorale de Jean-Marie Le Pen, durant la présidentielle de 2002. C’est un succès pour lui autant que pour Le Pen. Au soir du premier tour (21 avril), Le Pen se qualifie pour le second tour en arrivant en deuxième position avec 16,86 % des suffrages exprimés. Même s’il n’améliore pratiquement pas ce score au second tour (17,79 % des suffrages exprimés), sa qualification en finale de l’élection reine de la Vème République fait figure d’exploit et provoque un véritable séisme politique. Jamais un chef nationaliste (« d’extrême droite », comme disent tous ses ennemis) n’avait dépassé le stade du premier tour d’une présidentielle. Challenger de Chirac lors du second tour, Le Pen a réussi le tour de force de devancer, lors du premier, Lionel Jospin, candidat du parti socialiste (et Premier ministre sortant). Si le président du FN peut se réjouir à bon droit de cette performance, il ne peut aussi qu’en féliciter Gollnisch, son directeur de campagne.
Pour ce dernier, la voie royale vers la succession du vieux chef semble alors ouverte. Mégret, son seul rival de haute volée a été exclu du FN. Carl Lang, le secrétaire général, n’a pas une telle envergure, ne semble pas dévoré d’ambition, et est plus un ami qu’un concurrent. Jean-Claude Martinez, lui aussi brillant, truculent, et très connu, n’aspire pas à la direction du parti ou plus exactement sait n’avoir aucune chance pour la succession. Marie-France Stirbois (qui mourra d’un cancer du péritoine à Pâques 2006) est tombée en disgrâce vis-à-vis de Le Pen. Bernard Antony a quitté le navire en 2003 et les autres ne comptent pas.
Victime du népotisme
Mais alors qu’il est au sommet de sa gloire et que la route devant le mener, à terme, à la présidence du FN est dégagée devant lui, Bruno Gollnisch va devoir affronter un adversaire jugé longtemps improbable, à savoir Marine Le Pen, la plus jeune des filles du fondateur et chef du parti. La benjamine de la fratrie Le Pen n’a pas cessé de faire son chemin dans les instances du parti. Directrice du service juridique du FN (1988-2003), conseillère régionale du Nord depuis 1998, vice-présidente du parti depuis avril 2003, elle a pris, aux côtés de Gollnisch, le parti de son père contre Mégret en 1998-1999, puis a joué un rôle dans la campagne présidentielle en 2002, sous la direction du même Gollnisch. Lui et elle étaient alors alliés, unis par un commun dévouement à l’égard du président du FN. Mais leur commune ambition de succéder au vieux chef va les opposer.
De prime abord, l’universitaire lyonnais semble devoir l’emporter. Sa forte personnalité, son charisme, son autorité intellectuelle, sa compétence politique, son talent d’organisateur et d’homme-orchestre jouent en sa faveur. De plus, il est opposé, comme son père, au projet de dédiabolisation du FN, qu’il considère comme une désubstantialisation complète du parti, un renoncement à toutes les valeurs de la droite nationale. Mais Le Pen entend que le parti qu’il a fondé lui-même et dirigé sans interruption depuis 1972 soit, après lui, présidé par un héritier (une héritière, en l’occurrence) de sa chair, méconnût-il les fondamentaux du nationalisme, plutôt que par un “étranger” (à sa famille) pourtant beaucoup plus fidèle à ces derniers. Et ce bien que le second jouisse, auprès des militants comme des cadres (au début des années 2000) d’une popularité bien supérieure à celle de la première.
Bien qu’à l’occasion du congrès FN d’avril 2003, les militants aient manifesté peu d’enthousiasme pour Marine Le Pen, en la reléguant à la 34e place du comité central du parti, Le Pen la nomme vice-présidente du FN, suivant une pratique hélas aussi népotique qu’autocratique. Et, à la fin de 2007, il donne à nouveau un sérieux coup de piston à sa fille. En effet, au congrès de novembre 2007 (tenu à Bordeaux), Gollnisch arrive en tête des suffrages pour le comité central, avec 85,1 % des voix, devant Marine, qui en recueille 75,8 %. Le Pen les nomme alors tous deux vice-présidents du parti. Mais tandis que Gollnisch se voit cantonné aux relations du FN avec les pays étrangers, Marine Le Pen, elle, reçoit la charge des affaires intérieures du parti, ce qui lui donne la haute main sur celui-ci, juste après son père. Par ailleurs, Marine, entre 2003 et 2010, déploie un travail de propagande en sa faveur au sein de toutes les structures du parti et dans les media très complaisants avec elle. Face à elle, Gollnisch ne cesse de perdre du terrain. Au départ, il avait la faveur de presque tous les membres du FN, de la base au sommet. À partir de 2010, c’est la majorité des cadres du parti, jusqu’alors favorable à Gollnisch, qui passe dans le camp mariniste, voyant que c’est elle qui va l’emporter pour la succession. La progression de Marine s’explique en effet par le soutien d’abord occulte, puis public de son père. Mais il tient aussi à la préférence flagrante que lui accordent les médias, à partir de 2002, sur Gollnisch car la grande presse et ses argentiers ont compris qu’avec Marine Le Pen ce serait la fin de la droite nationale canal historique, l’abandon des fondamentaux. Aussi, lorsque s’ouvre le congrès de Tours des 15 et 16 janvier 2011, Gollnisch apparaît en bien mauvaise posture, et nul ne croit en sa victoire, d’autant que sa concurrente a engrangé le soutien de nombreux nouveaux adhérents grâce à ses prestations télévisées. Et, de fait, il ne glane que 32,35 % des suffrages, tandis que Marine Le Pen en obtient 67,65 %, succédant ainsi à son père à la présidence du FN. C’est une immense déconvenue pour lui, qui fut longtemps la figure la plus prégnante du parti, en dehors de Le Pen lui-même, auquel le liait une parfaite entente idéologique, morale et politique, et dont il était apparu comme le dauphin.
Un retrait progressif de la vie politique
Gollnisch ne conteste pas sa défaite, et reconnaît même son heureuse rivale comme la candidate naturelle du FN pour la présidentielle de 2012, au grand dam d’un certain nombre de ses soutiens. Durant la campagne présidentielle, il prépare le meeting de Marine Le Pen à Lyon, en tant que président du groupe FN au conseil de la Région Rhône-Alpes. L’universitaire lyonnais régresse toujours davantage dans les années suivantes. Au congrès du FN de Lyon (29-30 novembre 2014), ses partisans, qui représentaient 45 % des membres du comité central, n’en totalisent plus que 31 %. Il se retire graduellement de la vie politique. Il renonce successivement à ses mandats de conseiller municipal de Lyon (mars 2014), de conseiller régional Rhône-Alpes (janvier 2015), et de député européen (juillet 2019).
Pendant quelques années, Gollnisch n’avait pas pris ouvertement position contre la ligne politique de Marine Le Pen, à la grande déception de ses partisans, qui, du coup, s’étaient détournés de lui. Il n’en va plus de même en 2015. Lorsque Jean-Marie Le Pen est exclu par sa propre fille du Front national, qu’il avait fondé, il lui apporte son soutien. Et, au Parlement européen, il refuse de siéger parmi les députés du groupe Europe des nations et des libertés (ENL), créé par Marine Le Pen. Il va alors assez loin dans sa dissidence. Le 1er mai 2016, il se joint à Jean-Marie Le Pen pour rendre à Jeanne d’Arc le traditionnel hommage du FN auquel Marine Le Pen avait renoncé en raison de sa tonalité « réactionnaire » et de la présence, à cette occasion, de « groupes d’extrême droite fascisants », ce qui nuisait à son entreprise de dédiabolisation.
Le bureau politique du FN le somme alors de se démettre de toutes ses fonctions dans l’appareil du parti. Il est alors sur le point de rompre avec ce dernier. Cependant, Marine Le Pen recule et renonce à le sanctionner, dans un « souci de conciliation ». Gollnisch voit également sa respectabilité de notable mise à mal. À l’instar de Le Pen, il prise la polémique. Le cas échéant, il ne répugne pas à la provocation, même s’il n’égale pas Le Pen en la matière. Ainsi, en 1987, il avait suscité émotion et réprobation en qualifiant la mise en jugement de Klaus Barbie de « procès spectacle » à visée idéologique, moraliste et partisane. La même année, il avait visité l’Afrique du Sud. En mars 1990, il avait invité à Lyon le leader nationaliste allemand Franz Schönhuber, ancien SS qui affirma ne pas rougir de son passé. Le 5 juillet 1991, il avait, défendu, durant une séance du conseil régional Rhône-Alpes, la liberté d’expression des révisionnistes. Et il avait constamment vilipendé la loi Veil sur l’avortement et affirmé souhaiter son abrogation. Mais si ces prises de position lui avaient valu des critiques indignées, elles étaient restées sans conséquences judiciaires. Il n’en va pas de même, lorsque, à l’occasion d’une conférence de presse tenue en octobre 2004, il critique l’objectivité du « Rapport sur les relations entre l’université Lyon III et l’extrême droite »[6], affirmant que le maître d’œuvre de ce dossier, l’historien Henry Rousso, y avait manifesté une très forte partialité (au point de se livrer à un réquisitoire) inspirée par ses convictions d’homme de gauche, son hostilité à la droite nationaliste, son appartenance à l’ethnie juive, et sa sympathie à l’égard d’Israël. Ces propos lui vaudront, en 2007, en correctionnelle, une condamnation pour « propos antisémites et négationnistes » (Gollnisch réitérait sa défense de la liberté d’expression des révisionnistes au sujet de l’existence de la Shoah), confirmée en appel, en 2008, mais cassée par la Cour de Cassation le 23 juin 2009. Ils avaient aussi décidé la section disciplinaire de l’université Lyon III à suspendre Gollnisch pendant cinq ans avec une réduction de moitié de son traitement, décision rendue caduque par l’arrêt de la Cour de Cassation, ce qui lui avait permis de reprendre son activité d’enseignant-chercheur[7].
Gollnisch est également mis en examen depuis 2018, dans le cadre de l’affaire des assistants parlementaires des députés lepénistes au Parlement européen. Malgré son opposition à la nouvelle orientation du FN, Gollnisch intègre l’équipe de campagne de Marine Le Pen, en vue de la présidentielle de 2017. Il sera réélu au conseil du FN, devenu RN, en 2018 et 2021. Quelque jugement que l’on incline à porter sur lui, Bruno Gollnisch a été l’un des plus fidèles et talentueux des représentants du Front national devenu Rassemblement national. À ses éminentes qualités intellectuelles, il a joint un très grand courage moral et des convictions politiques fortes et inébranlables. Ainsi, à l’inverse de bien des hiérarques du FN/RN, il n’a pas renié ou jeté aux oubliettes son opposition à l’IVG et sa croyance en l’opposition fondamentale de l’Islam et de l’Occident. Et il n’a pas cessé de défendre la civilisation européenne, l’identité française et les fondements de notre culture et de notre morale. Cela étant, il a tout à fait admis la nécessité d’agir dans le cadre de la démocratie républicaine, qui, à ses yeux, ne devait pas être la propriété exclusive de la gauche. Contrairement à Marine Le Pen, il n’a pas pensé que la défense efficace des intérêts de la France et de notre civilisation passait par le sacrifice des principes fondamentaux du nationalisme et l’adaptation au politiquement correct et au conformisme moral et intellectuel ambiant. En clair, il n’a pas cru à la nécessité de la dédiabolisation, dont il a plutôt discerné les effets pervers[8].
Notes et références
- ↑ Pierre Flourens (1794-1867) se distingua par ses travaux de neurologue. Il fut membre de l’Académie des Sciences, de la Royal Society de Londres, de l’Académie suédoise des sciences, de l’Académie française, et du Collège de France. Il fut aussi pair de France sous Louis-Philippe.
- ↑ Républicain modéré, ministre des Affaires étrangères, il fut l'un des artisans des rapprochements franco-anglais et franco-russe à l'origine de la Triple-Entente.
- ↑ Notamment lors de la prise de la ville par les armées coalisées germano-prussiennes pendant de la guerre de 1870.
- ↑ Il devient alors un habitué du restaurant favori de ce dernier, Le Bivouac du Grognard, rue Saint-Honoré.
- ↑ Mme Bruno Gollnisch est décédée des suites d’un cancer le 16 juillet 2022.
- ↑ Rapport commandé par Jack Lang, alors ministre de l’Education nationale, et dont la rédaction fut confiée à l’historien de gauche Henry Rousso.
- ↑ Malgré l’arrêt de la Cour de Cassation du 23 juin 2009, Gollnisch dut continuer à subir les effets d’une décision du Conseil national de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (CNESER) de mai 2006, qui, faisant suite à la sanction disciplinaire de Lyon III, le suspendait pour cinq ans. Il ne put ainsi reprendre ses fonctions qu’en septembre 2011. Il prit sa retraite en septembre 2012. Rappelons l’attitude ignoble, féroce et scandaleuse du recteur d’alors de l’académie de Lyon, Alain Morvan, qui s’acharna, durant toute la durée de cette affaire, à tenter d’obtenir l’exclusion de Gollnisch du corps universitaire, et tira gloriole de cette ignominie en se présentant comme un justicier défenseur de la République et de la morale contre le fascisme, au point d’affirmer que lui, ce héros si pur, se heurtait à bien des difficultés dans son entreprise visant à la révocation de celui qu’il haïssait, et qu’il disait abusivement protégé. Se prenant pour Dieu, il ne réclamait pas, contre Gollnisch, une sanction, mais un « juste châtiment ». Ce recteur hypocrite, mégalomane et paranoïaque, toujours en quête d’une publicité laudatrice, provoqua des polémiques et des conflits de toutes sortes dans les trois académies qu’il dirigea successivement (celles de Clermont-Ferrand, d’Amiens et de Lyon). Il fut finalement démis de ses fonctions au printemps 2009, ce qui lui donna l’occasion de jouer au martyr… en attendant de pantoufler dans un poste de direction aux Presses Universitaires de France.
- ↑ La section Biographie de cette entrée est largement reprise de : Paul-André Delorme, « Bruno Gollnisch, figure majeure du Front national canal historique », Rivarol, no 3653, 19.3.2025.