Raymond Abellio

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Raymond Abellio
Raymond Abellio
Georges, Raymond, Alexis, Soulès dit Raymond Abellio (11 novembre 1907, Toulouse - 27 août 1986, Nice) activiste socialiste national puis écrivain et ésotériste.

Sommaire

[modifier] Biographie

[modifier] La jeunesse et le militantisme socialiste

Georges Soulès était fils d’Albert, employé d’épicerie, et de Maria Abély, tous deux originaires de la haute montagne de l’ancien comté de Foix.

Toujours prix d’honneur ou d’excellence à l’école communale, il se distingue aux yeux de ses instituteurs qui le promeuvent boursier de la République au lycée de Toulouse, jusqu’à son admission exceptionnellement brillante à l’École polytechnique. C’est là que ses contacts avec ses condisciples, issus de la haute bourgeoisie, le blessent, et lui donnent la notion de l’injustice sociale. Il sympathise alors ouvertement avec le Parti communiste, et en même temps se réfugie dans un mysticisme hérité de sa mère, comportant l’assistance à la messe, mais sans se confesser, puisque la notion du péché lui restait « tout à fait étrangère, comme à tous les habitants du faubourg » - ni par conséquent communier. Il se fait alors une réputation de « socialisme chrétien ».

Le jeune polytechnicien lit Renan, puis Marx, Lénine, et Trotski ; il adhère au Parti socialiste (SFIO), dont il crée une cellule en 1931, à l’École des ponts et chaussées. En 1932, il est ingénieur, et secrétaire du Centre polytechnicien d’études collectivistes, issu de l’aile gauche du Centre polytechnicien d’études économiques, dit X-Crise, où il se lie d’amitié avec Louis Vallon. En 1935, il est avec Marceau Pivert un des meneurs de la tendance nommée la Gauche révolutionnaire au sein de la SFIO. A la même période, il participe au mouvement surréaliste. Dans le gouvernement de Front populaire, il est chargé de missions à l’Économie nationale et au service des Grands Travaux, où il a pour collègue René Capitant.

En 1937, il entre au comité directeur du Parti socialiste parmi les représentants de la tendance Gauche révolutionnaire. Il ne la suit cependant pas lorsqu'elle fait scission et crée le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP). Il s'affilie alors, à l’intérieur du Parti socialiste, à la tendance du Redressement socialiste de Ludovic Zoretti et Georges Lefranc, qui pose la question d’une « révision de la critique du fascisme » : « Nous répondions oui. L’organisation étatique de l’industrie allemande était radicalement sortie du corporatisme banal qui caractérisait partout ailleurs le nouveau capitalisme. Le mérite en revenait au parti. Certes notre formation marxiste nous imprégnait encore trop pour ne pas nous faire surestimer ce facteur purement matériel. […] Le Redressement socialiste n’en exprima pas moins sous une forme claire la pensée de toute cette fraction de l’extrême gauche française qui fuyait désormais les grands mots, et qui, plus soucieuse de sauver des hommes que des “ idées ”, était fatalement vouée à commettre ce crime que le code pénal qualifie d’intelligence avec l’ennemi, alors qu’il ne pouvait s’agir pour elle que d’intelligence de l’ennemi ». Mais en 1939, alors qu’il est prêt à rejoindre sur le front son poste de lieutenant du Génie, il refuse de rédiger avec Ludovic Zoretti une brochure contre la guerre.

En 1937, Georges Soulès avait démissionné du service des Grands travaux, et dès 38-39, profité d’un congé de maladie pour relire tout Friedrich Nietzsche. Il a déjà remis la méthode marxiste à sa place : une pure « physique sociale », et il dira bientôt : de l’entropie sociale.

[modifier] La guerre et le combat pour l'Europe

Toujours « mobilisé par les événements », il leur reste « curieusement étranger », sait déjà « prendre part sans prendre parti », mais joue son rôle de citoyen mobilisé dans le 6e régiment du Génie. Fait prisonnier à Calais, il est déporté dans un Oflag de Silésie, où il parvient à se procurer un ouvrage important sur les doctrines économiques du national-socialisme par le Dr. Nonnenbruch, dont les articles qu’il pouvait lire dans le Völkischer Beobachter répondaient le mieux à ses propres réflexions et à ses attentes : « Ce fut mon premier acte de collaboration, mon nazisme tronqué », écrira-t-il. L’ouvrage présentait le national-socialisme comme une « troisième voie », après « un parallèle saisissant entre le capitalisme libéral, qui se purge par ses crises, et le bolchevisme, qui ne survit que par ses épurations et ses exécutions ». Nonnenbruch y étendait la théorie du Lebensraum au bastion européen, et envisageait un découpage du monde en zones continentales indépendantes, « élargissant et décomprimant par là-même le système autarcique du docteur Schacht, ce qui marquait la fin des anciens impérialismes mondiaux ». Soulès baptise « zonisme » cette théorie, dont il discute avec des camarades de captivité. De leurs débats, qu’il anime, naît un cercle d’études réunissant bientôt quatre cents officiers, où se côtoient d’ex-cagoulards et des trotskistes, des royalistes et de purs staliniens comme Marcel Prenant.

Soulès a connu tant de « révolutionnaires en perpétuel porte-à-faux sur l’histoire », que ce sont d’anciens cagoulards, « activistes à l’état pur, sans aucune formation doctrinale ou presque », qui lui apparaissent alors par ces traits comme les « militants idéaux », la « pâte vierge » où imprimer et éprouver les conceptions nouvelles qui se forment en lui. Telle est la cause de son ralliement, une fois en « congé de captivité », au Mouvement social révolutionnaire (MSR). Soulès comprend vite qu’Eugène Deloncle, resté cagoulard dans l’âme, et qui joue un double jeu très obscur entre Londres et Vichy, avec des intelligences italiennes « ne sera jamais son chef » ; que « repris par ses démons maurrassiens, il essayait aussi, à plus long terme, de limiter l’influence européenne du “ germanisme ”, en constituant un “ bloc latin ” ». Mais il admire le génie empirique d’Eugène Schueller, qui applique à L’Oréal un système de socialisme participatif avant la lettre qu’il appelle « économie proportionnelle ». Nommé sous son égide secrétaire du MSR, Soulès démissionne des Ponts et chaussées, et prend en mains avec André Mahé l’école des cadres du mouvement. Les idées qu’ils y apportent reprennent en les simplifiant les exposés de l’Oflag sur le « zonisme » ; elles « tranchent par leur précision sur le flou emphatique des proclamations habituelles des partis ». Elles tâchent aussi de définir une ethnie française – ce qui est la principale contribution de Mahé - et « décrivent en détail une Europe idéale surgie de la guerre comme un bienfait des dieux ». Ce sont ces conférences qui furent rassemblés dans le livre intitulé La fin du nihilisme qu’ils cosignèrent.

Soulès, se voit porté à la tête du MSR en mai 1942 par la conjuration de Jean Filiol contre Eugène Deloncle, à laquelle il adhère sans en être un moteur, puisque, refusant le rôle de « police parallèle » que Deloncle entendait imprimer au Mouvement, il venait d’écrire sa lettre de démission. À la faveur de la « croisade contre le bolchevisme » qui suit l’invasion de la Russie, les divisions de l’occupant ont éclaté aux yeux de Soulès : « Dès la constitution de la LVF, il apparut que les différents pouvoirs allemands, se disputant ou se renvoyant les décisions, n’arrivaient qu’à vider de tout contenu les initiatives françaises » Il a ainsi mesuré les contradictions et les limites d’une politique de collaboration « qui ne mérita jamais son nom ».

A la fin de 1942, Laval l'encourage à entrer au Front révolutionnaire national de Marcel Déat.

« Lorsqu’il devint clair, à Stalingrad, qu’après l’Allemagne nazie, un condominium russo-américain menaçait de coloniser l’Europe, la collaboration franco-française apparaissait comme la première condition d’une indépendance européenne. » Cet idéal de « collaboration franco-française », « très conforme, écrit-il, à une certaine tradition nationale de réconciliations difficiles auxquelles tant de princes depuis Charles VII ont su présider », et qu’il avait éprouvé à l’Oflag par la composition même de ce cercle d’étude qui formait comme un résumé de l’élite, vise désormais, par une démarche qu’il qualifie de « neutralisme actif », à une « future conciliation entre les meilleurs éléments de Vichy et de Londres » qui pût séparer les gaullistes des staliniens. Il engage le nouveau MSR dans un double jeu très serré de renseignement et de recrutement pour la Résistance gaulliste, qui s’étend à tout le Front révolutionnaire national et dont il informe lui-même Pierre Laval, lequel avait « en aversion » les manies cagoulardes. « Facile utopie, reste de naïveté », écrira Abellio dans Sol invictus à propos de ce « neutralisme actif » : « Nos objectifs étaient-ils pris à contre-temps ? […] L’utopie unitaire n’a pas mordu sur un gaullisme qui désirait avant tout s’assurer, à travers l’épuration de ses adversaires, l’étroite exclusivité du pouvoir. Nous voulions encore l’ignorer : nous étions définitivement entrés dans l’ère de l’exclusivisme et même de la férocité de la puissance ». Il n’y aura pas de « conciliation », et plus jamais de « collaboration franco-française ».

[modifier] Clandestinité et nouvelle naissance

A la fin d’août 1944, Soulès comprend qu’il ne doit plus rentrer chez lui : « Pas même la caution de Bénouville et de ses amis ne suffiraient à ce moment à racheter mes positions de 1941. […] La Résistance ramenait tout à elle. Il était exclu qu’on eût pu concevoir et ménager, en dehors du gaullisme et du communisme, une politique continue, autonome, directement positive ». Désormais sans ressources, condamné à vingt ans de travaux forcés, il survit grâce à quelques amis qui le cachent et lui procurent des livres. En 1945 une entrevue secrète avec Louis Vallon, alors directeur adjoint du cabinet du général de Gaulle, le convainc que la situation est complètement bloquée ; il reste caché, et passe en Suisse en 1947. La caution du général de Bénouville lui permet de rentrer à la fin de 1951, et d’être acquitté au regard de services rendus à la résistance gaulliste. En 1966, deux articles signés Raymond Abellio pour soutenir le projet Capitant d’intéressement des travailleurs à l’autofinancement des entreprises furent la seule exception à un apolitisme qui affichait l’abstention électorale. Depuis cet automne de 1944, jusqu’à sa mort dans sa dernière retraite niçoise, le 26 août 1986, sa « seconde vie » fut « consacrée » à l’élaboration d’une connaissance d’un nouveau « genre ».

Lorsqu’au printemps de 1943, tourmenté par le sentiment de dissiper sa vie, il avait rencontré au même moment, « de la façon apparemment la plus fortuite », Pierre de Combas, le maître qui lui révéla son Moi profond, et Jane L., la femme qui « établissait en lui la paix », c’était surtout dans Nicolas Berdiaev et Hermann von Keyserling que depuis cet été 1942 « qui marqua l’apogée de la puissance allemande », Soulès cherchait quelques lumières sur les éléments psychiques, telluriques et mystiques du « fascisme allemand », du stalinisme, et de l’américanisme : « J’avais cherché les socialistes allemands et je ne les avais pas trouvés, et les rafles des juifs posaient désormais sur le sens du nazisme une interrogation fondamentale qu’il était impossible d’éluder. […] Cependant […] ni les “ démocraties ” anglo-saxonnes, dans leur impérialisme, ni la dictature stalinienne, avec sa barbarie ne prenaient un visage plus avenant du fait des insuffisances, des fautes, ou même des crimes du national-socialisme ». La maïeutique de Pierre de Combas, guérisseur aux dons exceptionnels et autodidacte qui avait tout lu, se fondait surtout sur l’Ancien Testament – dont « seuls le retenaient les sens symbolique et hiéroglyphique » - et sur la Baghavad Gîta, mais dès 1946, lorsque, « avec son imprimatur », Abellio représenta dans son premier roman, sous la figure de Pujolhac ce personnage qui tenait d’un René Guénon et d’un Jean Carteret, il en fait un ex-officier de Marine initié au taoïsme en Asie du Sud-est par un vieux médecin chinois, pour marquer à quel prix il tient déjà son rapprochement tout intuitif des hexagrammes du Yi-King avec l’arbre des Séphiroth de la cabale. En deux ans d’entretiens difficiles, l’« impassibilité » et la « science numérale » intuitive du maître ont eu raison de ce sentiment déiste très cathare du « Mystère du Mal » par lequel le jeune Soulès s’était précipité d’une objectivation naïve et mystique de Dieu dans une objectivation marxiste du monde, avec l’illusion d’être un homme de puissance. Ce que Combas lui a montré surtout c’est qu’il était un homme de connaissance, selon la conception antique des castes, tandis que Jane L., qui « devint – dit-il – le monde en moi », lui révèle une communion amoureuse nouvelle, qui lui rend sensible en acte cette « unité » de Maître Eckart qui était présente en puissance dans l’enseignement de Combas : cette négation superessentielle qui seule efface les superstitions d’objectivité tandis que commence à émerger « l’homme intérieur » qui est le « Dieu intérieur ».

Lorsqu’il entre dans la clandestinité, Soulès a le sentiment que « le temps s’arrête », et la prodigieuse intensité du travail accompli dans ces sept ans de gestation de sa nouvelle naissance, où d’immenses lectures font fructifier les semences reçues de Combas, donne en effet le sentiment qu’il a vaincu le temps.

[modifier] Une œuvre originale et magistrale

Le roman Heureux les pacifiques, où Saveilhan est Soulès, et l’essai Vers un nouveau prophétisme, qui lui correspond, exposent surtout l’enseignement de Combas ; Les Yeux d’Ezéchiel sont ouverts et Assomption de l’Europe développent déjà les découvertes de Raymond Abellio, qui se peint dans le Pierre Dupastre du roman. Ayant eu la révélation de Husserl par une violente « réaction » contre Sartre et sa notion d’« incommunicabilité des consciences », il s’est forgé les instruments phénoménologiques qui lui permettent de réintroduire réellement le prophétisme dans l’Histoire : « Dans le modèle conique [selon Combas] proposé pour rendre compte des cycles d’évolution involution et des déluges, […] Dieu se trouve au sommet du cône et Lucifer au centre du cercle de base, le statisme de Lucifer répondant ainsi au statisme de Dieu. En fait, dans la structure absolue, Lucifer devrait en outre être articulé sur son double antisymétrique, c’est-à-dire sur Satan, car le diable est duel, Lucifer opposant en lui-même la plénitude de l’esprit à la vacuité de la matière, et Satan réciproquement, toujours en lui-même, la plénitude de la matière à la vacuité de l’esprit. Dans une telle structure globale, Lucifer et Satan crucifiés l’un sur l’autre, tourneraient ensemble en sens inverses sur le cercle équatorial de la sphère dont le Fils de Dieu occuperait l’axe polaire vertical : Lucifer et Satan sont tous deux des forces de refus et le plein de l’un repousse le plein de l’autre, mais veut en même temps remplir son vide, et inversement, dans une alternance sans fin qui est aussi une concomitance. L’axe polaire vertical sur lequel se tient le Christ, qui seul est fusion des deux pleins, est alors parcouru simultanément par un courant descendant, qui est celui de l’incarnation, et un courant ascendant, qui est celui de l’assomption, correspondant aux deux rotations elles-mêmes inverses des deux hémisphères maintenus l’un contre l’autre par l’antagonisme à la fois discordant et invisible du couple Lucifer - Satan. Seule une telle structure rend compte à la fois du temporel et de l’extratemporel : la crucifixion et l’élévation de la Croix y sont perpétuelles et simultanées.» Selon ce nouveau modèle où Dieu est le centre et la perfection même de la sphère, la « religion du Christ selon l’esprit » devient une nouvelle gnose, qui n’est pas un syncrétisme mais ensemble une nouvelle logique et un nouvel état de conscience, où s’« intègrent », par la seule vertu d’une rationalité supérieure, qui « les recrée et les revit intérieurement », les symboles idéographiques et mystiques des grandes traditions. Après 1960, montrant que ce modèle peut s’appliquer à tous les domaines du savoir, il qualifie d’« absolu » ce modèle de « structure sphérique sénaire ».

Abellio avait entrepris d’accomplir cette révolution intellectuelle dont il lui paraissait qu’Edmond Husserl avait posé les fondements intellectuels, « à cette pointe encore cachée du destin [de l’Occident] où se tient sa vocation autonome et irréductible ». L’essai Vers un nouveau prophétisme avait parlé d’une humanité ramenée au chaos primordial par une catastrophe qui prenait l’aspect d’une « libération de l’esprit » ; mais nul n’étant prophète en son pays, lorsque la trilogie romanesque commencée dès 1947-49 avec Les yeux d’Ezéchiel… s’achève en 1983 par Visages immobiles, « roman de l’homme intérieur », où est prophétisée une entreprise terroriste d’extermination des habitants de New York, B. Poirot-Delpech raille dans Le Monde des livres : « Après tout, le Diable est seul ».

C’est par le dépassement même de la conscience malheureuse de l’irréparable divergence que l’histoire et le mode de sa constitution ont produite dans les masses européennes, qu’il était destiné à l’Occident européen de devenir le lieu d’une connaissance nouvelle et dialectique de l’Histoire invisible, connaissance qui « ne peut naître que lorsque la conscience préréflexive actuelle de l’Europe, perdue dans la multiplicité des implications historiques dont elle se croit responsable, fera place à la claire conscience de leur infinité ». Voici la dernière définition et la plus complète qu’ait donné Abellio de l’histoire invisible : « [Cette] interprétation de l’histoire consiste à dégager un nombre indéfini de correspondances dont ne rend absolument pas compte la notion naïve de causalité […] J’appelle histoire invisible toute interprétation qui relève et étudie ces correspondances, dégage les champs qu’ elles animent respectivement, et qui, appliquant à chacun d’eux la structure absolue de toute genèse historique, permet de passer par homologie de la connaissance d’un champ déjà clos à celle d’un champ en cours, c’est-à-dire d’annoncer prophétiquement l’évolution de ce dernier et le sens de son achèvement lors de la future clôture ». Le modèle de la Structure absolue s’est donc élaboré en partant d’une réflexion sur les « correspondances » de cette année 1942 où le « sacrement de la guerre européenne » fut pour les États-Unis et la Russie celui de leur « baptême commun ». Tout l’essai Assomption de l’Europe établissait la prophétie de l’impossibilité que l’Europe, déchirée et scindée par « l’inversion d’inversion » des gnoses hellénique et juive dans le christianisme et par le surgissement du rationalisme universaliste et du nationalisme concomitants, devînt jamais en soi un « champ pertinent » unifiable, puisque « la puissance se rassemble aujourd’hui à l’échelle des continents, non des nations ». Ce qu’Abellio appelle « l’assomption de l’Europe » est sa disparition dans sa « crise communielle » de civilisation, d’où émerge l’Occident gnostique. La seconde partie des « fondements ontologiques » de La structure absolue reprend Assomption de l’Europe ; le cœur en est une éblouissante méditation géopolitique sur « l’Europe en tant que pôle d’inversion [marqué par le moment « fasciste »] entre les États-Unis et la Russie », et sur « l’occidentalisation de l’hémisphère nord », par « l’expansion et l’intensification de l’ancienne sphère sénaire Amérique du Nord – Europe - Russie en une sphère nouvelle étendue à tout l’hémisphère nord et portée par le ternaire Est – Occident – Ouest bouclé sur ses deux marges chinoises et californiennes par le Japon ». Cette « entrée dans le monde » du « ternaire » Chine - Japon - Californie jusqu’alors « extra-mondain » s’effectue par la relation dialectique qui se noue entre la « présence catalytique » en son sein du Japon, et cette transcendance extramondaine qui laisse émerger de l’Europe le Nous occidental. L’hémisphère nord devient par là tout entier un « champ pertinent », mais « le facteur d’unification ne peut alors apparaître que dans un nouveau cycle d’histoire succédant de façon abrupte à l’ancien ». Ce « facteur d’unification » n’émergera en effet que dans l’affrontement final des deux pôles matériels du système qui sont la Chine et l’Amérique du Nord, et la confrontation « ultime » qui lui est concomitante de la « prêtrise occidentale invisible » d’origine européenne avec « la science physique la plus avancée de l’entropie sociale » qui sera celle du marxisme chinois ayant accompli l’« absorption théophagique » du Tibet. Mais la sphère terrestre est analogue à la sphère divine, où on a vu qu’il n’est pas de mouvement purement horizontal : le symbolisme de l’Occident serait incomplet sans celui du Sud-Ouest, qui est celui de la « migration du germe occidental » : « L’Amérique du Sud est le grand corps disponible qui va s’ouvrir au germe occidental éternel ». On voit donc que dès l’année 1952, où il donne à l’essai Assomption de l’Europe sa forme définitive, Abellio « prophétisait » une formation de l’Eurasie permettant l’entrée du monde dans une période de « réintégration », préparée par les affrontements les plus profonds et les plus « convulsifs » de l’ histoire, dont ce que l’on appelle vulgairement « la mondialisation » ne constitue, selon le modèle de la Structure absolue, que l’aspect simultané de quantité et d’accumulation dans l’hémisphère des « essences du bas ».

[modifier] Révision de la Tradition

Raymond Abellio avait osé substituer « son propre code » aux valeurs numériques traditionnelles des vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu, et montré que l’Arbre des Séphirot ne livrait son sens que si sa représentation plane de la procession était « structurée » en deux sphères sénaires figurant l’émanation et la formation, que l’on peut « considérer, chacune en leur sens, comme des mondes complets ». Il avait osé par là, atteignant à la véritable histoire prophétique, bouleversant toute une pieuse tradition de gloses sur des gloses, étrangement relayée par toute une érudition historienne universitaire, établir que « la construction séphirotique occupe, dans l’ordre de la gnose, une place “ antérieure ” à celle de la genèse de Moïse, dont elle constitue en quelque sorte la clef » ; et ce qui importe ici n’est pas qu’historiquement (au sens vulgaire), des sources égyptiennes et des éléments babyloniens aient pu contribuer même essentiellement à cette kabbale ou tradition (les deux termes étant étymologiquement équivalents), mais que cette clef en soit une parce que l’Arbre des Séphirot « n’est autre qu’une expression spécifique de la structure absolue »  : « toute “ désoccultation ” se résumant, en dernier ressort, dans le dévoilement, au cœur des textes traditionnels, de la génétique de la croix , […] la croix étant le seul constituant de la structure absolue, et cette dernière le tissu ultime de l’ univers ». Il avait osé d’emblée se servir de cette clef pour vérifier l’intuition ensemble la plus fondamentale et la plus paradoxale de Pierre de Combas, et dans un autre ordre la plus riche de significations géopolitiques : l’équivalence de l’idéogramme de l’Arbre des Séphirot des Juifs et celui des soixante-quatre hexagrammes du Livre des mutations ou Yi King des Chinois ; il avait osé unifier le sens du Yi King et de la Cabale par la médiation de la numération binaire.

« Comment ne pas voir que le seul dernier acte possible serait la régénération de la gnose juive ? », écrivait Abellio dans ce chapitre V de Sol invictus, d’une si prodigieuse richesse et qui ouvre tant de voies, qu’il faudrait un volume entier pour seulement le commenter. C’est ici qu’il tente d’éclairer la deuxième guerre mondiale et les prémices de la troisième selon la dialectique complète de la Structure absolue, qui doit « explorer en même temps les sommets de l’esprit et les abîmes du corps », et de répondre à une triple question : qu’ est-ce que le peuple juif, le nazisme, et le bolchevisme ? Que sont ces « trois domaines fondamentaux » où fut à l’œuvre cette double transcendance métaphysique céleste et abyssale, qu’il tient pour « totalement absente » du fascisme proprement dit autant que de la « démocratie » bourgeoise ? Tout ici est à ses yeux commandé par « un étrange et significatif parallélisme inverse entre la généalogie de l’Occident et le destin du peuple juif », et dont le moteur est en dernier ressort le conflit perpétuel de la mystique et de la gnose et de leur dégradation en science et connaissance qui est plus particulière à notre fin de cycle. Or, c’est le destin d’Israël, que de porter par excellence en soi-même ce conflit, depuis l’initiation gnostique souterraine qu’il reçut dans son exil de Babylone et dont au même siècle « le miracle grec dans son épanouissement naturaliste, ne paraît avoir reçu aucune empreinte , malgré l’apparition en Grèce […] des cultes orphiques sous la probable influence de l’Orient ». Abellio reconnaît l’« élection » d’Israël, en ce qu’elle a d’éminemment volontaire ; et il tâche de porter la lumière sur la face la plus secrète de cette auto-élection : « Le peuple juif, qui est le plus occulte de notre histoire, ne peut se définir que par la relation ultime et même paroxystique qu’il établit entre la gnose la plus haute et la matière la plus dégradée. […] L’immense majorité des historiens, juifs ou non, sont loin de pressentir et à plus forte raison de dégager l’extraordinaire portée du sacrement reçu à Babylone par la mystérieuse prêtrise issue de Melchisédech et qui fit du peuple juif, dans notre cycle, le peuple vraiment élu par les puissances invisibles pour la réception, la conservation, et la transmission de la “ connaissance ” par opposition à la “ science ” ». Pour Abellio, qui se veut lui-même tenant de la connaissance, la « question juive » toute entière est commandée par la charge de ce dépôt. Au début de l’ère chrétienne, où par le christianisme le « germe juif » entre dans la matrice gréco-romaine, « le peuple juif, tel qu’il est issu du mystère du Golgotha, cesse d’appartenir, en tant que peuple, à l’histoire visible et change ainsi symboliquement de sens ». Il y redevient visible, et comme un protée, puisque le sionisme moderne marque idéologiquement la symbiose de la généalogie de l’Occident et du destin des juifs ; et que cette symbiose, accomplie depuis la Révolution américaine et la Révolution française, s’achève au XXe siècle dans une idéologie frottée au besoin de nationalisme vulgaire, de socialisme, de fascisme, de libéralisme, sur lequel se vient greffer un intégrisme religieux teinté d’une gnose dégradée ; et quand même elle paraît s’accomplir victorieusement sous nos yeux dans l’apologie du monothéisme mondialiste du marché et dans les « grand-messes » (ce mot à la mode n’est pas innocent) du capitalisme spectaculaire, c’est qu’elle est arrivée à terme dans leur catastrophe commune, qui « est celle de l’Occident tout entier », par cette « véritable opération de magie noire » qui est présente aux yeux d’Abellio dans le génocide de 1942 - 1945. « Le nazisme présenta à cet égard un ensemble complet, à la fois luciférien par son ersatz d’esprit, et satanique par son exaltation des valeurs du sang et du sol, en sorte que même à ce niveau métapolitique, on pouvait le dire totalitaire. Il en était de même cependant, à ce moment de son histoire, du peuple juif lui même inconsciemment nihiliste par la mondanisation intellectuelle et activante de sa gnose et tellurique par cette ambiguïté de possédant-possédé qu’il devait, au dernier stade de son appropriation de la matière, à la puissance de l’Or. Dans l’histoire invisible, c’étaient ainsi deux totalitarismes qui s’affrontaient. Pour la première fois le peuple élu, mais qui mésusait de son élection, en rencontrait un autre, qui usurpait la sienne. Il faut le constater une fois de plus : rabattues au niveau de la politique, les valeurs universalistes transcendantes qui font l’élection d’Israël se trouvent dénaturées. Telle est la signification métapolitique de l’Exil. Dès lors, de par la force même d’ autodiffusion de la puissance matérielle, qui n’ accepte les limitations et les clôtures que pour mieux se comprimer avant de s’étendre, la double mondanisation [des valeurs universalistes transcendantes qui font l’élection de l’Israël éternel] ne pouvait que tendre, du côté juif, à une mondialisation, et du côté nazi, à un resserrement explosif, en sorte qu’il s’agissait bien en effet, quelle que soit la connotation sinistre prise en l’occurrence par cette expression, d’une “ solution finale ” à un problème socialement sans solution, un problème qui, au plan de l’espèce, est perpétuellement en résurgence, puisqu’il n’est sur ce plan que la projection du drame intemporel et par conséquent sans fin qui voit s’affronter Lucifer et Satan ». Si un tel jugement échappe complètement à la dogmatique qui s’est imposée sur ces questions, c’est qu’il ressortit à un mode entièrement nouveau de connaissance. Plus Abellio avançait en effet dans la critique interne et le dévoilement de la gnose juive, plus il se persuadait aussi que seule sa rencontre avec la science occidentale moderne, qu’il avait lui-même réalisée dans le domaine philosophique et esquissée dans celui des mathématiques, pourrait créer « une connaissance nouvelle transcendant à la fois la lettre figée de l’une et l’esprit aliénant de l’autre ». On peut seulement signaler ici ses propres esquisses sur la convergences de ses conceptions avec la mécanique quantique, la physique de Costa de Beauregard, l’« espace absolu » de Riemann, la cosmologie de Hoyle ; son adhésion aux théories de Jean Baudrillard sur « l’échange symbolique et la mort », ses échanges avec Antoine Faivre, Yves-Albert Dauge, Jacques Lacarrière, Basarab Nicolescu, le capitaine Sallantin, dans des champs aussi divers que les « sciences humaines », la métaphysique et la mythologie comparée, les recherches transdisciplinaires, la défense stratégique et la polémologie.

[modifier] Signification du pseudonyme

Le nom d’Abellio, qu’il prit durant la période où il dut se cacher pour échapper à l'épuration est le nom d’un dieu celtibère apparenté à Apollon, dont dérive le patronyme de sa mère. Par un hasard signifiant Soulès, son nom de naissance, vient du latin sol/solis : le soleil.

[modifier] Œuvres

  • La Fin du Nihilisme, 1943 , essai , Ed. Fernand Sorlot ( en collaboration avec André Mahé )
  • Heureux les pacifiques, Roman, Éd. Flammarion, 1946, Prix Sainte-Beuve.
  • Vers un nouveau prophétisme, Essai, Éd. Gallimard, 1947, 1950, 1963.
  • Les Yeux d'Ézéchiel sont ouverts, Roman, Éd. Gallimard, 1949.
  • La Bible, document chiffré, Essai, Éd. Gallimard, 1950 (2 vol.).
  • Assomption de l’Europe, Essai, Au Portulan, Éd. Flammarion, 1954.
  • La Fosse de Babel, Roman, Éd. Gallimard, 1962. critique de l'ouvrage
  • La Structure absolue, Essai, Bibliothèque des Idées, Éd. Gallimard, 1965.
  • Ma dernière mémoire
  • I. Un faubourg de Toulouse (1907-1927), Éd. Gallimard, 1971.
  • II. Les militants (1927-1939), Éd. Gallimard, 1975.
  • III. Sol Invictus (1939-1947), Pauvert chez Ramsey, 1980 Prix des Deux-Magots.
  • Dans une âme et un corps (Journal 1971), Éd. Gallimard.
  • Approches de la nouvelle gnose, Éd. Gallimard, 1986.
  • Visages immobiles, Éd. Gallimard, 1986.
  • La fin de l'ésotérisme, Éd. Flammarion, 1973.
  • Montségur, Éd. L'Âge de l'homme, 1983.
  • Introduction à une théorie des nombres bibliques, en collaboration avec Charles Hirsch, Essai, Éd. Gallimard, 1984.
  • Manifeste de la nouvelle gnose, Essai, Éd. Gallimard, 1989.

[modifier] Sources

  • "Actes du colloque Actualité d'Abellio à Cerisy", Cahiers de l'Hermétisme, Éditions Dervy - 2004.
  • Yves Branca, Sol Invictus. Pour le centenaire de Raymond Abellio, DVX, 2008.
  • Jean Parvulesco, Le Soleil rouge de Raymond Abellio, Guy Trédaniel.
  • Marie-Thérèse de Brosses, Entretiens avec Raymond Abellio, Éditions Pierre Belfond, Paris, 1966
  • De la politique à la gnose, entretiens avec Marie-Thérèse de Brosses, Éditions Pierre Belfond, 1987.