Jehan Rictus
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[modifier] Citation
« En voulant réconcilier la poésie avec la langue populaire, j'ai conscience d'obéir à la mission traditionnelle de l'aristocratie, qui est de défendre le peuple contre ses ennemis et au besoin contre lui-même ».
[modifier] Avis de Rémy de Gourmont
« Tout cela ne m'empêche pas de reconnaître le talent très particulier de Jehan Rictus. Il a créé un genre et un type ; il a voulu hausser à l'expression littéraire le parler commun du peuple, et il y a réussi autant que cela se pouvait ; cela vaut la peine qu'on lui fasse quelques concessions, et qu'on se départisse, mais pour lui seul, d'une rigueur sans laquelle la langue française, déjà si bafouée, deviendrait la servante des bateleurs et des turlupins. » (Mercure de France, 1898).
[modifier] Texte à l'appui
Le premier recueil de Jean Rictus, Les Soliloques du pauvre, paru en 1897, contient son poème le plus connu, Le Revenant, où un sans-abri croit rencontrer le Christ.
► Extrait du poème Le revenant
- Des fois je m’ dis, lorsque j’ charrie
- À douète... à gauche et sans savoir
- Ma pauv’ bidoche en mal d’espoir,
- Et quand j’ vois qu’ j’ai pas l’ droit d’ m’asseoir
- Ou d’ roupiller dessus l’ trottoir
- Ou l’ macadam de « ma » Patrie.
- Je m’ dis : — Tout d’ même, si qu’y r’viendrait !
- Qui ça ?... Ben quoi ! Vous savez bien,
- Eul’ l’ trimardeur galiléen,
- L’ Rouquin au cœur pus grand qu’ la Vie !
- De quoi ? Ben, c’lui qui tout lardon
- N’ se les roula pas dans d’ beaux langes
- À caus’ que son double daron
- Était si tell’ment purotain
- Qu’y dut l’ fair’ pondr’ su’ du crottin
- Comm’ ça à la dure, à la fraîche,
- À preuv’ que la paill’ de sa crèche
- Navigua dans la bouse de vache.
- Si qu’y r’viendrait, l’Agneau sans tache ;
- Si qu’y r’viendrait, l’ Bâtard de l’ Ange ?
- C’lui qui pus tard s’ fit accrocher
- À trent’-trois berg’s, en plein’ jeunesse
- (Mêm’ qu’il est pas cor dépendu !),
- Histoir’ de rach’ter ses frangins
- Qui euss’ l’ont vendu et r’vendu ;
- Car tout l’ monde en a tiré d’ l’or
- D’pis Judas jusqu’à Grandmachin !
- L’ gas dont l’ jacqu’ter y s’en allait
- Comm’ qui eût dit un ruisseau d’ lait,
- Mais qu’a tourné, qui s’a aigri
- Comm’ le lait tourn’ dans eun’ crém’rie
- Quand la crémière à ses anglais !
- (La crémièr’, c’est l’Humanité
- Qui n’ peut approcher d’ la Bonté
- Sans qu’ cell’-ci, comm’ le lait, n’ s’aigrisse
- Et n’ tourne aussitôt en malice !)
- Si qu’y r’viendrait ! Si qu’y r’viendrait,
- L’Homm’ Bleu qui marchait su’ la mer
- Et qu’était la Foi en balade :
- Lui qui pour tous les malheureux
- Avait putôt sous l’ téton gauche
- En façon d’ cœur... un Douloureux.
- (Preuv’ qui guérissait les malades
- Rien qu’à les voir dans l’ blanc des yeux,
- C’ qui rendait les méd’cins furieux.)
- L’ gas qu’en a fait du joli
- Et qui pour les muffs de son temps
- N’tait pas toujours des pus polis !
- Car y disait à ses Apôtres :
- - Aimez-vous ben les uns les autres,
- Faut tous êt’ copains su’ la Terre,
- Faudrait voir à c’ qu’y gn’ait pus d’ guerres
- Et voir à n’ pus s’ buter dans l’ nez,
- Autrement vous s’rez tous damnés.
- Et pis encor :
- — Malheur aux riches !
- Heureux les poilus sans pognon,
- Un chameau s’ enfil’rait ben mieux
- Par le petit trou d’eune aiguille
- Qu’un michet n’entrerait aux cieux !
- L’ mec qu’était gobé par les femmes
- (Au point qu’ c’en était scandaleux),
- L’Homme aux beaux yeux, l’Homme aux beaux rêves
- Eul’ l’ charpentier toujours en grève,
- L’artiss’, le meneur, l’anarcho,
- L’entrelardé d’ cambrioleurs
- (Ça s’rait-y paradoxal ?)
- L’ gas qu’a porté su’ sa dorsale
- Eune aut’ croix qu’ la Légion d’Honneur !
